Le Petit Braquet
 
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Coup de chapeau à               Le mystère DÖRFLINGER

par Alain RIVOLLA

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Dorflinger Emil

Dorflinger Emil


Né en Suisse, à quelques kilomètres des frontières allemandes et françaises, Emil comme la plupart de ses compatriotes vit et se déplace régulièrement d’un pays à l’autre. Malgré une situation qui se durcit peu à peu, les frontières sont totalement perméables et pour le natif d’un pays à la neutralité affirmée, la circulation d’un pays à l’autre fait partie du quotidien. Se découvrant très tôt une passion pour la bicyclette auprès de Karl Kaser, un allemand installé momentanément à Bâle, c’est d’abord à Berlin qu’Emil va apprendre son métier, Après avoir « fait ses classes », comme beaucoup d’autres coureurs talentueux de sa génération, Emil Dörflinger vint tenter sa chance sur les vélodromes Parisiens. Surnommé le géant, en raison de sa taille inhabituelle pour un sprinteur, le coureur Suisse a connu l’âge d’or des pistes de la capitale. Les étoiles du sprint qui ont pour nom Ellegaard, Friol, Poulain, Mayer, Van den Born, Meyers ou Kramer donnaient souvent aux meeting de la capitale, des allures de championnat du monde. Face à une telle concurrence, il était forcément difficile de se faire une place au soleil et seuls les plus forts y parvenaient. Coureur de talent à qui il manqua pourtant toujours un petit quelque chose pour percer complètement, Emil Dörflinger se spécialisa dans les épreuves de tandem où avec le français Victor Dupré, il forma une équipe redoutable. Germanophone mais francophile, Emil Dörflinger résida pendant une dizaine d’années, à Paris où il se sentait pleinement chez lui.

L’heure de la retraite sportive ayant sonné, Emil Dorflinger revint dans sa région natale et devint, cela ne s’invente pas, voyageur de commerce pour une grande marque de chocolat Suisse. Quand la première guerre mondiale éclata, le jeune retraité des pistes, qui n’avait jamais fait mystère de ses sentiments francophiles, poursuivit ses voyages professionnels en Allemagne en toute tranquillité. La rencontre d’un ancien camarade cycliste Suisse devenu pilote dans l’armée allemande allait en décider autrement. Au printemps 1915, la vie paisible d’Emil Dorflinger allait soudain basculer. Emprisonné puis condamné à mort, dans une rocambolesque affaire d’espionnage, l’ancien coureur Suisse allait connaître l’enfer pendant de longues années avant de retrouver miraculeusement la liberté..

La jeunesse d’Emil :

D'après une photo de Jules Beau
https://gallica.bnf.fr - Collection Jules Beau. Photographie sportive : T. 33. Années 1906 et 1907 / Jules Beau : F. 13v.

Il y a dans la vie d’Emil Dörflinger beaucoup de zones d’ombres et d’incertitude. Son nom même est déjà source de difficultés. Souvent orthographié Doerflinger ou plus rarement Doreflinger, son nom de famille est relativement fréquent en Allemagne et en Suisse. Il apparaît également en France dans la région Alsace et également aux Etats Unis. Dans la presse de l’époque, on retrouve les trois orthographes ce qui rend les recherches forcément plus complexes. La date de naissance d’Emil Dörflinger nous est inconnue. Des sites dont le sérieux n’est pourtant plus à démontrer, comme www.siteducyclisme.net/ ou encore www.wikipedia.org (version française) proposent le 20 mai 1886 mais cette date ne tient pas au regard de ce que nous savons de la vie et de la carrière d’Emil. Le 25 novembre 1905, lorsqu’il débarque aux Etats Unis avec d’autres coureurs Européens pour disputer les 6 Jours de New York, il est inscrit sur la liste des passagers avec les mentions suivantes :
« 23 ans / nationalité Suisse / race Allemande / résidant à Paris / célibataire ». [1]

En 1915, le magazine l’Auto évoquant le coureur Suisse, parle d’un homme de 34 ans. De plus, nous savons qu’ Emil Dörflinger est coureur professionnel dès 1900, année où il remporte pour la première fois le championnat de Suisse de vitesse. On peut même penser qu’il est passé professionnel en 1899 comme l’en atteste sa troisième place lors d’une épreuve de vitesse internationale disputée à Bâle, le 4 juin.


La Gazette de Lausanne, 5 juin 1899

Compte tenu de ces différents éléments, il semble donc évident qu’Emil Doerflinger ne peut pas être né en 1886. 1881 ou 1882 nous paraissent des années beaucoup plus plausibles. En l’absence de l’acte d’Etat Civil, sa commune de naissance nous est, elle aussi inconnue. Emil Dörflinger a toujours déclaré qu’il était originaire de la ville de Bâle mais les recherches effectuées dans la cité Bâloise non rien donné. A ce jour, à notre connaissance, le lieu tout comme la date exacte de sa naissance restent à découvrir.

En 1902, au moment de son premier voyage à New York pour courir les 6 jours, « The Daily Morning Journal and Courrier » du 8 décembre ainsi que « The San Francisco Call » du même jour, indiquent Berlin comme lieu de résidence pour Emil Dorflinger. [2] Nous savons que durant les années 1901-1902, Emil dont la famille est germanophone, a beaucoup couru en Allemagne notamment à Berlin et qu’il y a très probablement résidé plusieurs mois. A cette époque, la frontière entre la Suisse et l’Allemagne est ouverte et les hommes circulent facilement d’un pays à l’autre. L’impossibilité de découvrir son acte de naissance nous renvoie à la complexité géopolitique de la région de Bâle, ce territoire où la Suisse, la France et l'Allemagne se rencontrent. La partie suisse de la région de Bâle couvre une superficie de 555 km². Située dans le nord de la Confédération Hèlvétique, dans ce qu’on appelle le "Drei-Ländereck" en schwytzertütsch (Suisse Alémanique) ou "Dreieckland" en Alsacien (Le-triangle-des-Trois-Pays) la région de Bâle est germanophone. Au nord, le Rhin dessine la frontière avec l’Allemagne et le Land de Bade-Wurtemberg, à l’ouest elle jouxte la France et l’Alsace tandis qu’à l’est elle est mitoyenne des cantons d’Argovie et de Soleure, et au sud des cantons de Soleure et du Jura. Depuis le traité de Francfort du 10 mai 1871, l’Alsace ainsi que la Lorraine sont parties intégrantes de l’Empire Allemand et la région de Bâle n’a plus de frontière avec la France. La mise en place en 1879, d’une politique protectionniste avec des tarifs douaniers élevés, (tarifs Bismarck) a paradoxalement favorisé les relations entre l’Allemagne et la région de Bâle, car des entreprises bâloises pour contourner ces taxes, installèrent des usines des deux côtés de la frontière, d’abord dans le domaine du textile puis dans celui de la chimie. De nombreux ouvriers se déplaçaient ainsi journellement d’un pays à l’autre. Des Bâlois profitaient aussi des loyers plus avantageux en Allemagne en s’installant de l’autre coté de la frontière. Dans ce contexte où la frontière est un espace d’échanges plutôt qu’une limite matérielle de séparation, peut être faut il chercher du coté de l’Allemagne, le lieu réel de la naissance d’Emil. Comme beaucoup d’autres, il est tout à fait possible que sa famille ait résidé durant quelques années en Allemagne. Son père exerçant un métier dans le domaine du commerce, sans que l’on sache plus précisément en quoi consiste son travail, donne du crédit à l’hypothèse d’une famille régulièrement en mouvement.

Au travers des nombreux articles qui lui sont consacrés nous avons quelques informations sur la famille Doerflinger mais cela reste très partiel. En 1915, quand il est arrêté par l’armée allemande, l’inquiétude de son père est régulièrement évoquée mais il n’est fait mention de sa mère qu’à une seule reprise. [3] Alors que le père d’Emil Dörflinger est très actif pour obtenir la libération de son fils, sa femme semble elle beaucoup plus effacée. Tout cela tient à la fois d’une société encore très patriarcale mais également au fait que le père d’Emil a semble-t-il pris une part importante dans le début de carrière de son fils. D’abord opposé à ce qu’Emil se lance dans le cyclisme professionnel, il dut s’incliner quand celui ci, après avoir terminé ses études de commerce, partit à Berlin en 1900 avec son futur beau frère, Karl Käser pour apprendre le métier de pistard. Par la suite, il fut toujours un fervent soutien de son fils qu’il a encouragé et accompagné régulièrement dans les vélodromes Suisses.

Emil possède une sœur qui épousa, probablement en mai ou juin 1904, Karl Käser seulement deux mois avant la mort brutale du coureur allemand, mais ils se connaissaient très probablement depuis longtemps. [4] - Le couple paraît avoir vécu une longue période de «fiançailles» car si l’on en croit le site allemand www.cycling4fans.de/ Emil et Karl étaient «beaux frères» dès 1900. Karl et la sœur d’Emil se sont ils rencontrés par l’intermédiaire d’Emil qui côtoie Karl sur les pistes depuis 1899, ou se fréquentaient ils depuis encore plus longtemps ? Une chose est en tout cas certaine, Karl Käser a joué un rôle important dans la carrière d’Emil et il nous faut nous attarder quelques instants sur son parcours singulier. Karl a environ sept ans de plus qu’Emil et l’on peut imaginer que les succès de Karl au vélodrome du Landhof à Bâle, largement relayés par la presse locale ont probablement incité Emil à se lancer lui aussi sur la piste au grand dam de son père. Il choisira d’ailleurs les mêmes disciplines que son futur beau frère et modèle: vitesse et tandem.


Emil Dörflinger (D’après une photo de Jules Beau, https://gallica.bnf.fr C)


Né le 22 avril 1874 dans la petite ville de Wehr, située de l’autre coté de la frontière à seulement 35 kilomètres de Bâle, Karl Käser était alors un des coureurs allemands les plus populaires. Très à l’aise sur la route, c’est pourtant sur la piste qu’il va se faire connaître du grand public. Surnommé le bouledogue allemand par le public français, c’est un excellent sprinteur, qui brille aussi bien dans les épreuves individuelles qu’en tandem. A partir de 1902-1903, Karl Käser choisit de se reconvertir dans le demi-fond avec l’espoir d’y faire fortune.

Durant les années 1895-1898, Karl Käser réside la plupart du temps à Bâle où il s’impose comme une des vedettes du vélodrome du Landhof en y remportant de nombreuses victoires, seul ou associé pour les épreuves de tandem à Freddy Muller, un coureur originaire de Bâle. On ne retrouve aucun Müller portant ce prénom pour cette période. Un seul pistard Suisse semble   correspondre ; il s’agit de Fritz Müller, 3ème du championnat de Suisse de vitesse en 1897 derrière Charles Dufaux et un certain Karl Käser…

Karl Käser - https://www.cycling4fans

Karl Käser est, dès ses débuts, un coureur polyvalent. A l’aise sur la piste dans des épreuves dites de vitesse, il s’aligne régulièrement sur la route où il obtient là aussi de très bons résultats. A l’époque, dans de nombreux pays, les championnats nationaux ne sont pas des courses fermées, réservées seulement aux coureurs du pays. On retrouve ainsi Karl Käser sur la 3ème marche du podium du Championnat de Suisse sur route en 1896. Le 20 juillet 1902, il termine 2ème de Romanshorn - Genève, course en ligne de 365 kilomètres. [5] - Romanshorn est une petite ville du canton de Thurgovie au bord du lac de Constance et cette course qui traverse tout le pays montre bien les capacités physiques du coureur allemand.

Karl Käser est tellement bien intégré à la population Bâloise qu’on le présente parfois dans la presse comme un coureur du cru comme en témoigne cet article du journal de Genève.


Le journal de Genève, 23 juillet 1896

Charmeur, toujours de bonne humeur, Karl Käser croque la vie à pleines dents tout en accumulant de très nombreuses victoires. Pour la seule période de 1896 à 1900, il décroche 90 bouquets et il
empoche la coquette somme de 18 000 Marks Or. [6]

Selon le site www.cycling4fans.de/ il totalisera environ 155 victoires sur les pistes allemandes en dix ans de carrière. Au niveau international, il est tout prêt des meilleurs et réussit régulièrement de grandes performances. Il participe aux 6 jours de New York du 10 au 15 décembre 1900 associé au coureur Suisse Fritz Ryser qui l’année suivante terminera troisième du championnat du monde de demi-fond. L’équipe Germano-Suisse rivalisera tout au long des six jours avec les meilleurs et obtiendra finalement une excellente quatrième place. L’année suivante Karl Käser atteindra les demies- finales du championnat du monde de vitesse qui se déroule à Berlin.

Comme ses résultats le montrent, Karl était à l’aise sur tout les terrains mais il préfère l’argent et les acclamations chaleureuses des spectateurs dans les vélodromes à la poussière et à la boue des routes de campagne. Le demi-fond est alors la discipline préférée d’un public totalement fasciné par les énormes motos qui entraînent les stayers à des vitesses folles. La popularité dont jouissent des coureurs comme Bobby Walthour ou son compatriote Taddaüs Robl va achever de convaincre Karl Käse et dès 1903, il abandonne complètement le sprint pour se lancer dans cette nouvelle aventure. Hélas, comme beaucoup d’autres stayers, sa passion pour la vitesse va causer sa perte. Karl Käser décédera le 16 août 1904 des suites d’une chute survenue lors des demies finales du Grand Prix de Plauen, deux jours plus tôt. Roulant au plus près de son engin d’entraînement pour bénéficier d’un maximum d’aspiration, il aurait touché avec sa roue avant la moto qui l’entraînait. Selon d’autres versions, c’est l’éclatement d’un pneu qui aurait entraîné sa chute terrible.


Karl Käser entraîné par son frère cadet Joseph qui après avoir couru
quelques années se reconvertit en entraîneur de demi-fond
https://stuyfssportverhalen.com/


Transporté immédiatement à l’hôpital, Karl Käser succomba deux jours plus tard. Ironie du sort c’est son frère cadet, Joseph, né lui aussi à Wehr, le 04 août 1878, qui pilotait sa moto d’entraînement ce jour là.

L’amitié entre Emil et Karl se trouve parfaitement illustrée par une photo publiée le 8 décembre 1902 dans le « New York Tribune » présentant au public, les coureurs étrangers qui viennent d’arriver sur le sol américain pour participer aux 6 jours de New York quelques jours plus tard. Dans ce groupe de 9 personnes, les deux hommes sont côte à côte au centre de l’image. Il est difficile de croire qu’il s’agit là du simple fruit du hasard. Certains coureurs étant absents au moment de la photo, les équipes n’étaient donc pas complètes et il n’a pas été demandé à chacun de se placer près de son coéquipier pour prendre la pose.


Quelques approximations apparaissent dans ce document :
5 Brenton, il s’agit de Petit-Breton,
8 Darrogon = Darragon,
9 Brunn = Bruni


Karl, fort de sa longue expérience a probablement appris à Emil bien plus que les rudiments du métier de pistard mais c’est en lui proposant de partir à Berlin courir qu’il lui a ouvert de nouveaux horizons et lui a permis de progresser. Ouvert en 1897, le vélodrome de Friedenau, du nom d’un quartier de la capitale allemande, est alors un haut lieu du cyclisme sur piste. Les plateaux de coureurs y sont, en général, un peu moins relevés que sur les pistes parisiennes mais tous les grands coureurs de l’époque ont roulé sur cette piste qu’il s’agisse des américains Bobby Walthour, Major Taylor ou des européens comme Thorwald Ellegaard, Gustav Schilling, Harrie Meyers ou Edmond Jacquelin. Pour Emil qui parle l’allemand couramment, c’est un lieu d’apprentissage idéal dont il sait apparemment tirer profit. Quand il se sent enfin prêt à affronter le gotha mondial du sprint, il se décide à venir tenter sa chance à Paris, la ville de ses rêves.

Un géant entre en piste

Emil Dorflinger est physiquement, un coureur hors normes. Son arrivée sur la piste suscite quelques interrogations que son talent va bien vite balayé. Surnommé « le géant Suisse », ou « der lange Emil » (le long Emil), avec ses 1 mètre et 92 centimètres, Emile fait figure de colosse parmi les pistards. Seul, le coureur américain spécialiste des six jours, Floyd MacFarland le dépassait en taille.

Son poids, environ 100 kilos, est très nettement supérieur à ce que nous considérerions aujourd’hui comme le poids de forme d’un coureur de cette taille. Pourtant comme en témoigne les photos, Emil est un véritable athlète qui ne semble pas avoir de poids superflu. Taillé pour pratiquer le rugby plutôt que pour escalader les cols Alpestres, c’est un coureur surpuissant aux muscles épais et bien dessinés.

Parfois pour gagner un peu d’argent, Emil, comme beaucoup de ses collègues se fait embaucher comme entraîneur lors d’épreuves sur piste mais également sur route. Le travail était toujours le même, protéger le mieux et le plus longtemps possible son coureur.

Lors de Bordeaux-Paris- 1904, Eugène Christophe, qui n’est pas encore le champion que tous le monde connaît, se livre lui aussi à cette activité. C’est là qu’il rencontre pour la première fois Emil Dorflinger et il nous livre un témoignage rare sur les capacités du coureur Suisse. Eugène Christophe fait partie du service d’entraînement de Rodolphe Muller, un coureur de l’équipe J. Conte et du pneu Pector. Rodolfo Muller est un coureur d’origine italienne, vivant en France depuis de nombreuses années. 4ème du Tour de France 1903, il s’est déjà illustré sur Bordeaux Paris en prenant la 3ème en 1902. L’équipe compte également dans ses rangs, François Beaugendre, vainqueur d’une étape du Tour 1904, le Belge Julien Lootens surnommé Samson et Emile Pagie. A l’occasion d’un relais d’entraînement aux environ de Blois, Eugène Christophe se retrouve en tête d’un petit groupe aux cotés d’Emil Dörflinger qui travaille pour un autre coureur dont nous ne connaissons pas l’identité.

« Nous descendons à Blois vers 9 heures. Le soleil est bien chaud. Mon coureur Muller, arrive quatrième, place qu’il conservera jusqu’à Paris. Il a le chef recouvert d’un joli chapeau de paille, modèle canotier, et, ma foi, ce n’est pas disgracieux, ça lui va même très bien. Je me joins au peloton et en haut de la côte de Blois, de front avec le géant Doerflinger, que je n’avais pas encore l’honneur de connaître, j’entraîne de mon mieux. Tout en roulant, j’observe que Doerflinger n’a ni cale-pieds, ni courroies à ses pédales. Cela ne l’empêche pas de me faire tirer la langue pour me maintenir à sa hauteur et bien abriter mon coureur. » [7]

Les photos d’Emil sur piste, nous montrent qu’il utilise systématiquement des cales pieds. On peut penser que ne pédalant que rarement sur route, c’est sur un vélo d’emprunt qu’il effectue ce travail d’entraîneur.

Le magazine « La Vie au Grand Air » nous apporte quelques précisions supplémentaires.

« Doerflinger est venu de Suisse en France pour faire fortune. Il tient honorablement sa place ; il est presque aussi grand que Mac Farland et pousse rageusement la machine qui semble si frêle, entre ses longues jambes. Ce n’est pas un fin tacticien, mais c’est un courageux qui, certains jours, se montre l’égal des meilleurs. » [8]

Le premier podium d’Emil dans une course professionnelle dont nous retrouvons trace dans la presse date de juin 1899. Durant les années 1900, 1901 et 1902, il apparaît peu dans les résultats mais ce que nous avons pu retrouver dans la presse française, suisse, italienne ne reflète pas la réalité. Emil passe tout d’abord beaucoup de temps à Berlin où il fait son apprentissage du haut niveau avec le soutien de son beau frère Karl Käser. Germanophone il bénéficie durant cette période de conditions idéales pour progresser physiquement et tactiquement. Dès 1901, Emil est classé par la Verband Deutscher Radrennbahnen (Association des Vélodromes Allemands) parmi les coureurs de catégorie B. Fondée en mars 1900, la Verband Deutscher Radrennbahnen répertoriait chaque année les coureurs possédant la licence nécessaire pour courir sur les pistes allemandes. Hors classe on trouve les 4 meilleurs pistards. En catégorie A se trouvaient regroupés les coureurs classés de la 5ème à la 10ème place et en catégorie B ceux figurant entre la 11ème et la 35ème place.

Aux cotés d’Emil, on trouve quelques inconnus qui ne réussirent jamais à s’affirmer au plus haut niveau mais aussi des coureurs de talent comme Karl Käser, le Tchèque Emmanuel Kudela, le Français Eugène Dirheimer, le Néerlandais Guus Schilling et son compatriote Sigmar Rettich. Emil n’a que 20 ans. Il manque encore de maturité et de sens tactique face aux coureurs expérimentés au premier rang desquels on peut citer Thorwald Ellegaard et Willy Arend mais il s’affirme comme un pistard sur qui il faut désormais compter.


Le Journal amusant, 8 juin 1901.


Très peu d’archives cyclistes allemandes sont aujourd’hui accessibles sur la toile. A l’époque, les résultats diffusés dans la presse étrangère et plus particulièrement les journaux français et suisse sont rares. Seul le site https://www.cycling4fans, nous apporte quelques informations sur la carrière d’Emil. Durant la période 1901 – 1903, Emil aurait remporté 6 victoires, 14 deuxième places et 13 troisième places sur les pistes allemandes. A cela il faut d’ajouter les victoires et les podiums acquis dans d’autres pays.

«Un coureur ne s’improvise pas du jour au lendemain, C’est en courant qu’il devient un champion ». Emil a très vite fait sienne cette maxime d’Henri Pélissier et dès 1901, il est devenu un de ces globe-trotters cyclistes qui voyagent un peu partout en Europe et dans le monde entier au gré des contrats. On le retrouve ainsi en Italie, à Bologne, au Danemark à Copenhague, en France et un peu partout en Allemagne ainsi que dans son pays natal. Champion de Suisse de vitesse en 1901 et 1902, il est désormais un sprinteur connu et il gagne correctement sa vie. Bien qu’ayant encore fort peu couru en France, il fait partie des coureurs choisis par les managers français pour représenter le vieux continent lors des 6 jours de New York du 9 au 14 décembre 1902. Cette sélection est un savant mélange de coureurs de différentes nationalités dans le but d’offrir aux pistards américains une opposition variée susceptible de séduire et d’attirer un public nombreux. Le choix des coureurs s’appuie finalement assez peu sur leur valeur intrinsèque. Pour les managers, il s’agit, en fonction du montant global du contrat signé avec les organisateurs des Six Jours, de constituer des équipes homogènes Les coureurs retenus sont, outre Emil, Karl Käser, son compatriote Jean Gougoltz, les Français Emile Bouhours, Lucien Petit-Breton, Louis Darragon, Eugenio Bruni, Raoul Buisson, l’Autrichien Richard Heller, les Belges Julien Lootens et Gratien Baraquin. [9] - La présence de Karl Käser dont c’est la seconde participation aux Six Jours de New-York, nous conduit à penser qu’il a probablement œuvré pour la sélection de son jeune beau frère.

13 équipes sont au départ de cette édition, 8 américaines et 5 européennes. Emil Doerflinger a pour partenaire Richard Heller. Arrivés pour certains avec beaucoup d’ambition, ces Six Jours virent pourtant à la catastrophe pour les coureurs européens littéralement balayés par leurs confrères américains. Les équipes « locales » terminent aux 8 premières places de l’épreuve profitant de la malchance et du manque de préparation de leurs adversaires. Karl Käser, qui durant les premières heures, avait à plusieurs reprises violemment secoué le peloton, est victime d’une lourde chute durant la deuxième journée. Relevé avec une côte cassée, il est contraint à l’abandon et laisse son coéquipier Jean Gougoltz, totalement désemparé. Le coureur Suisse, 3ème en 1900 associé à César Simar, avait fait de ces Six Jours un des grands objectifs de sa saison et sa déception est immense.




Dans la presse Française, la déroute des pistards européens se justifie à posteriori par un voyage mal organisé. En effet, les négociations entre les organisateurs et les managers ayant tardé à se finaliser, les coureurs auraient été engagés tardivement. Ils quittèrent Paris trop peu de temps avant la course alors que leurs homologues américains se préparaient déjà depuis plusieurs semaines dans le sud du pays, sur la piste d’Atlanta, bloqués pendant plus de dix jours sur un bateau transatlantique, les coureurs européens n’étaient pas dans des conditions idéales pour être compétitifs. [10]

A bord, les coureurs devaient se contenter d’exercices de culture physique et peut être de séances de rouleaux. L’home-trainer existait depuis les années 1880, mais pour des raisons de place et de stabilité, nous ne savons pas si son utilisation était alors possible sur un transatlantique. Bien évidemment la pratique régulière d’un home-trainer n’a jamais remplacé de véritables séances d’entraînement mais cela pouvait permettre de préserver aux coureurs bloqués dix jours sur un bateau d’entretenir correctement leur condition physique...


11 629 tonnes, puissance des moteurs : 20 000 chevaux, longueur 163 mètres. (source : www.gjenvick.com/ )


Un article paru dans le quotidien Le Journal du 24 novembre 1902 nous apprend que les coureurs arrivèrent à New-York, le samedi 22 novembre au matin à bord du Saint-Paul, un bateau de la compagnie transatlantique « American Line ».


Le Journal, 24 novembre 1902

Certes le paquebot a accosté à New-York avec un retard certain à cause d’une météo peu clémente mais il reste alors encore 15 jours avant le début de l’épreuve, ce qui en théorie laisse le temps à Emil et ses camarades d’effectuer un travail de préparation intéressant. A leur arrivée ils sont conduits à l’hôtel où logent chaque année les coureurs venus du vieux continent pour courir les 6 jours. Il n’est pas question pour eux de découvrir et de s’entraîner sur la piste du Madison Square Garden, car il s’agit d’une piste amovible qui n’est installée que la veille de l’épreuve. Pour ceux qui ne la connaissent pas, il faut écouter attentivement les explications de ceux qui en ont l’expérience afin de ne pas être trop surpris lors des premiers tours.


La Vie au Grand Air, 17 janvier 1903


Installés à proximité d’un vélodrome extérieur, les coureurs européens devaient s’y entraîner quotidiennement mais une météo exécrable les en empêcha.

A leur arrivée, New-York était sous la neige et jusqu’au premier jour de la course, les températures restèrent très nettement négatives, entre - 8 et - 10 degrés, rendant totalement impossible tout entraînement en extérieur que ce soit sur route ou sur piste. Les coureurs européens se présentèrent donc au départ sans avoir véritablement pu s’entraîner durant plus de trois semaines. On imagine bien alors dans quelle galère, ils se trouvaient embarqué...


La Vie au Grand Air, 17 janvier 1903


Pour des coureurs peu habitués à ce type d’épreuve, la gestion des heures de selle et des temps de récupération est déjà difficile mais pour les équipes européennes sous entraînées, la course devint très vite un véritable calvaire. Sur une piste de seulement 160 mètres de long, il faut en permanence faire preuve d’adresse, être frais et vigilant pour ne pas aller à la faute ou se faire doubler. De plus, les pistards américains qui entendaient bien rester maîtres chez eux, n’hésitaient pas, si besoin, à commettre quelques irrégularités pour se débarrasser de leurs adversaires étrangers.


Le Radical, 11 décembre 1902


Depuis 1899, pour préserver la santé des coureurs, les 6 jours ne sont plus des épreuves individuelles. Par équipe de deux, les coureurs, qui se relaient à leur guise, tournent 24 heures sur 24 pendant 6 jours ce qui est encore beaucoup trop pour ne pas mettre en danger la santé des coursiers. On peut sans peine imaginer, quels artifices dangereux, ils devaient utiliser pour tenir le choc et lutter contre l’épuisement et le manque de sommeil qui les gagnaient au fil des heures. Du fait de sa longueur, la course est bien souvent monotone pour ne pas dire ennuyeuse. Pour tenir le public en haleine des intermèdes sont proposés, sans pour autant que les coureurs puissent quitter la piste pour se reposer. Ils doivent pendant que d’autres réalisent des exhibitions destinées à divertir le public continuer à pédaler sans pour autant voir le droit d’attaquer ou de se reposer.


Article de Robert Coquelle
La Vie au Grand Air, 17 janvier 1903

Eugenio Bruni fatigué, est le premier à abandonner puis c’est au tour de Julien Lootens malade, de quitter la piste. Gratien Baraquin et Raoul Buisson recomposent rapidement une équipe mais les deux hommes ne s’entendant pas, ils jettent rapidement l’éponge. Karl Käser et Jean Gougoltz abandonnent eux aussi après la chute du premier.

Dès la fin du deuxième jour, il ne reste donc plus que deux équipes européennes en course Petit-Breton - Darragon et Doerflinger - Heller. Alors que les deux premiers sont toujours en course pour la victoire, Emil, tout comme son coéquipier, découvre la terrible réalité d’une épreuve de 6 jours. Les deux hommes ne sont jamais dans l’allure. Ils concèdent dès le premier soir, plusieurs tours. Après vingt heures de course, ils ont déjà été doublé à quatre reprises.

Alors qu’ils ont déjà perdu tout espoir de l’emporter ou même seulement de bien figurer, le 9 décembre vers une heure du matin, Richard Heller est prit dans une grosse chute impliquant Otto Maya, l’un des frères Bedell et Nat Butler. Selon la police, ce sont des punaises lancées par des spectateurs qui ont provoqué la chute. [11]


Gil Blas, 11 décembre 1902


A la fin de la deuxième journée, Doerflinger - Heller occupent la dernière place du classement général mais leur calvaire ne fait que commencer.

« À 8 heures, les coureurs emmenés par McFarland ont doublé Heller de l’équipe Doerflinger et Heller à deux reprises. Doerflinger a immédiatement été réveillé par leurs entraîneurs, mais il était si fatigué qu'il leur a fallu près de quinze minutes pour y parvenir. Entre-temps, Heller était sorti de la piste complètement épuisé par ses efforts pour suivre le rythme des leaders. L'équipe, par cette interruption a perdu trois milles. Ils ne sont pratiquement plus dans la course et ne font que rouler pour conserver leur contrat avec la direction.

À 9 heures, Doerflinger a été doublé à plusieurs reprises. Son courage, cependant, a gagné l'admiration de la foule qui a applaudi encore et encore. Heller, son partenaire, serait en très mauvais état. Il a tellement mal à la selle que chaque mouvement de ses jambes lui cause une douleur intense. Doerflinger n'est pas beaucoup mieux loti. » [12]


Bon dernier, les deux coureurs ne font même plus semblant de se mêler à la bagarre. Ils se contentent de tourner à leur rythme, avec le secret espoir qu’au moins une des dix équipes qui les précèdent, abandonne. [13] - En effet la course est dotée de l’équivalent de 22 000 francs de prix qui doivent être attribués aux dix premières équipes. [14].

Cet argent s’ajoutera au contrat négocié par les managers pour chaque équipe au moment de l’inscription.


The Topeka State Journal, 11 décembre 1902


Entre Louis Darragon et Lucien Petit-Breton rien ne va plus. L’équipe, lors d’un relais de Lucien Petit-Breton concède deux tours en peu de temps sur les leaders. Malgré un travail remarquable, Petit Breton ne peut rien face aux attaques répétées et concertées des 6 équipes américaines bien décidées à s’allier pour se débarrasser de la dernière paire étrangère avant de se battre pour la victoire finale.

« Breton showed magnificent grit, but he was not equal to the task of fighting the systematic attack made upon him by the combined lot of American riders. » [15]

Dépité, Louis Darragon accuse Lucien Petit-Breton d’être seul responsable de leur défaite alors que c’est probablement parce qu’il a trop tardé à relayer son coéquipier que les choses se sont produites. En piste, au lieu de remplacer Petit-Breton, il le nargue et roule à sa hauteur tout en l’invectivant. Petit-Breton excédé finit par s’énerver lui aussi et il répond aux injures de son partenaire par quelques insultes percutantes tant et si bien que l’équipe est mise hors course par les commissaires.

« Darragon abused his smaller partner while riding beside him on the track. Breton lost his temper and there was a scene. At 5 : 40 it was announced that the team was out of the race. »[15]

Désormais dixième et bon dernier, Emil et son coéquipier ont l’assurance d’être primés à l’issue de l’épreuve. Pourtant à peine plus d’une heure après la mise hors course de la paire Darragon – Petit Breton, ils jettent eux aussi l’éponge. Cette décision, qui de prime abord, peut paraître surprenante, est tout à fait logique. En effet, comme le montre une photo parue la veille dans le journal The Saint Paul Globe, les managers responsables de la venue des équipes européennes ont mis à leur disposition du personnel (entraîneurs, interprète) qu’ils ne souhaitent pas continuer à payer pour une seule équipe, qui plus est, dernière du classement général.


The Saint Paul Globe, 10 décembre 1902

Le jour même, Darragon, Doerflinger, Heller et Petit-Breton embarquent sur le paquebot « La Lorraine » de la Compagnie Générale Transatlantique en direction du port du Havre. [16]

Le bilan de ce périple transatlantique est très mauvais mais les conditions climatiques qui ont empêché les coureurs de s’entraîner n’expliquent pas tout. Les coureurs européens se sont dans l’ensemble, montrés incapables de suivre le train imposé par les leaders. Seule la paire Darragon - Petit Breton paraissait pouvoir tenir tête aux américains. Lucien Petit Breton qui fut probablement l’un des meilleurs coursiers de sa génération, a d’ailleurs beaucoup impressionné le public. Pour le reste il faut bien reconnaître que les autres équipes, en dehors de Karl Käser - Jean Gougoltz étaient composées de coureurs de moindre valeur, qui intrinsèquement ne possédaient pas le niveau pour être en mesure de lutter durant 6 jours face à des cadors de la discipline comme Jimmy Moran, Otto Maya, Floyd Mac Farland, George Leander, ou les frères James et Menus Bedell... [17]

En France, l’échec cuisant des équipes européennes n’est parfois pas analysé très objectivement par la presse, comme en témoigne l’article du Gil Blas du 2 janvier 1903 qui se contente de rejeter la faute sur les américains, qu’il s’agisse des coureurs accusés de s’entendre face aux équipes étrangères ou des organisateurs dont les méthodes sont considérés comme douteuses.


Gil Blas, 2 janvier 1903


Ainsi se termine, sans gloire, l’aventure américaine d’Emil et de ses compagnons...


Les années de maturité ou la vie parisienne


Après trois années passées en Allemagne, Emil Dörflinger décide de s’installer à Paris. Son nom n’apparaît dans les résultats des courses parisiennes qu’à partir du mois d’août 1903, on peut donc dater son arrivée dans la capitale au milieu de l’été. Issu d’une famille francophile, Emil a toujours été attiré par la France et par sa capitale. Germanophone de naissance, il a apprit le français qu’il parle suffisamment bien pour se débrouiller seul.

Deux évènements importants agitent la capitale durant cet été 1903. il s’agit tout d’abord du départ le 1er juillet, du premier Tour de France. Le samedi 18 juillet, à l’issue de la dernière étape qui en raison de l'ordonnance prise par le préfet Lépine s’est terminée à Ville d’Avray et non pas à Paris, les coureurs ont rejoint le Parc des Princes pour y effectuer un tour d’honneur. L’évènement a
un tel retentissement qu’environ 15 000 spectateurs ont fait le déplacement pour assister à cette arrivée symbolique dans la capitale. Quelques semaines plus tard c’est un évènement tragique qui secoue Paris. Le 10 août 1903, un accident de métro fait 84 morts dans les stations Couronnes et Ménilmontant à la suite de l'incendie d'une rame. Cet accident demeure aujourd’hui encore, la plus importante catastrophe survenue sur le réseau Parisien depuis sa création. Emil dont la présence dans la capitale est très probable à cette date, a sans nul doute, comme tous les autres habitants de la capitale, été choqué par cette terrible catastrophe.

Emil se plaît beaucoup à Paris et jusqu’à la fin de sa carrière en 1911, il y vivra quasiment en permanence.

La première fois que le nom de Doerflinger apparaît dans les résultats d’une épreuve disputée dans la capitale, c’est pour une victoire. Tout cela est de bonne augure pour la suite de la carrière d’Emil qui semble s’être bien vite adapté aux différents vélodromes Parisiens.

Vélodrome d’Auteuil, réunion du samedi 15 août (L’intransigeant, 17 août 1903)

Pour s’en sortir financièrement, Emil comme beaucoup de ses collègues, participe à chaque réunion, à de nombreuses courses. En plus des scratchs, il est ainsi régulièrement engagé dans les épreuves de tandem, les handicaps, dans les courses de primes. Il ne rechigne pas non plus pour quelques francs à faire partie des services d’entraîneurs lors des courses de demi-fond à entraînement humain. C’est ainsi qu’avec finalement peu de coureurs, les organisateurs arrivent à proposer aux spectateurs des meetings variés et distrayants qu’ils complètent par des épreuves derrière moto, et parfois des courses pédestres.


On remarque que Victor Dupré qui n’a pas eu le temps d’enlever ses chaussures de vélo,
au départ d’une course, au Veld’hiv le 11 décembre 1910.
Agence Rol, www.gallica.bnf.fr

Dans ce monde relativement fermé et où les places sont chères, les coureurs, adversaires sur une épreuve, peuvent être équipiers dans une autre (poursuite par équipe, tandem) et enfin entraîneurs lors des épreuves de demi-fond. Il y a beaucoup d’entraide entre les coursiers. Un manteau enfilé à la va vite sur la tenue de coureur, et ceux qui ont été éliminés dans les manches qualificatives, se retrouvent bien souvent au départ des demies et des finales pour tenir un de leur camarade dans l’attente du signal.


D’après une photo originale de Jules Beau,
https://gallica.bnf.fr

En ce début du XXème siècle, bien que le cyclisme sur piste commence à être bien structuré, de très nombreuses distances font encore l’objet de tentatives de record que ce soit avec ou sans entraîneur. De plus les anglo-saxons établissent leurs marques sur la base du mile tandis que les autres pays utilisent le système métrique. Cela demeure pour quelques temps encore, un moyen efficace pour des coureurs de se faire connaître et pour des organisateurs d’attirer les spectateurs. Dans ce fourre tout où l’on peine parfois à s’y retrouver, le kilomètre, l’heure et les 100 kilomètres semblent être les records les plus sérieux et les plus disputés.

Le 19 octobre 1903, deux quotidiens : le Journal et le Petit Journal » datés du lendemain, nous apprennent qu’Emil Doerflinger a tenté de battre le record du kilomètre lancé sans entraîneur, lors d’une réunion se déroulant au vélodrome Buffalo.


Le Petit Journal, 20 octobre 1903

Le temps : une minute 12 secondes et 1/5ème annoncé par « le Petit Journal » améliore le record détenu par Charles Jué de 2/5ème de seconde et constitue donc le nouveau record du monde de la distance. Charles Jué, champion de France de vitesse et vice champion de France de demi-fond en 1901 a établi sa performance le 20 octobre 1902 améliorant d’exactement une seconde, le précédent record détenu par Georges Lorgeou.

Selon Le Journal, Emil Dorflinger aurait certes réalisé le meilleur temps de tous les prétendants mais avec 1 minutes 12 secondes et 4/5ème, il a échoué pour 1/5ème de seconde dans sa tentative d’améliorer le record.


Le Journal, 20 octobre 1903

Dans cette réunion qui n’offre pas un programme très intéressant selon le journaliste du Figaro, l’article préfère se focaliser sur la tentative de Potier de battre le record de l’heure amateur. Le journaliste note la victoire d’Emil dans une course qui est joliment dénommée « le kilomètre à la montre » mais il n’évoque pas le temps qu’il réalise.


Le Figaro, 20 octobre 1903

Les autres quotidiens qui relatent ce meeting sont finalement peu nombreux et qu’il s’agisse de "La Presse", de "L’Intransigeant", de "La Croix", du "Petit Parisien" ou de "La Lanterne" aucun n’évoquent cette tentative de record. A la question : Emil Doerflinger a t-il battu le record du monde du kilomètre lancé lors de cette réunion, nous sommes bien évidemment enclins à répondre négativement compte tenu des éléments à notre disposition.

Pourtant deux cartes postales des collections "N.D. Phot" présentant Emil Doerflinger comme « Recordman du monde du kilomètre » ont été éditées. Il est difficile de croire qu’un établissement aussi réputé que la Maison Neurdein, éditrice de ces cartes, ait pu fabriquer et diffuser des documents comportant une mention erronée. [18] - Il est donc probable qu’Emil Doerflinger ait bien réussi un jour à améliorer le record du kilomètre lancé sans entraîneur. S’agit-il de ce jour là ou d’une autre date ? Les cartes n’étant pas datées, il est impossible de dire quand la performance a eu lieu.

Bien qu’il n’emploie pas exactement le terme de « record du monde » un article paru dans "Le journal de Genève", du 23 septembre 1904 présentant Emil Dorflinger comme « champion du kilomètre lancé », [19] confirme la remarquable performance du coureur Suisse sans dater précisément le record.

Bien des années plus tard, le quotidien Le Journal dans son édition du 18 septembre 1915, qui retrace la carrière du grand Emil, nous apporte la confirmation de la réussite du coureur Helvète dans sa tentative.

La performance d’Emil est certes bien loin de ce que les meilleurs mondiaux sont capables de réaliser aujourd’hui mais en ce début de XXème siècle, elle est absolument remarquable. A titre de comparaison, vingt ans plus tard alors que le matériel et les méthodes d’entraînement ont fortement évolué, Armand Blanchonnet, excellent pistard mais aussi double Champion Olympique en 1924 (route et route par équipe), détint jusqu’au début de l’année 1927, le record mondial avec le temps de 1 minute, 11 secondes et 1/5ème.

Prophète en son pays, Emil remportera le Championnat de Suisse de vitesse professionnel à 8 reprises, pourtant il ne parviendra jamais à s’imposer au niveau international. Capable dans un grand jour de battre les champions de la discipline comme Emile Friol, Charles Van den Born ou Thorwald Ellegaard, Emil est un coureur tenace et difficile à manœuvrer. Intrinsèquement moins rapide que les meilleurs, il a beau pousser rageusement sa machine qui semble si frêle entre ses longues jambes, il lui manque la petite étincelle qui fait toute la différence entre un excellent coureur et un grand champion. Emil, qui a la réputation de ne pas être un fin tacticien, compense cette lacune par un courage à toute épreuve. L’affronter n’est jamais facile, même pour les cadors de la vitesse.
Derrière la petite dizaine de coureurs célèbres, Emil fait partie de ceux que l’on peut considérer comme les coureurs connus. Selon le journaliste Robert Coquelle, une vingtaine d’hommes de valeur, capables dans un grand jour de battre n’importe quel champion composent ce groupe. En tant que Directeur du vélodrome Buffalo, il considère que ce sont précisément ces coureurs qui donnent aux meetings tout leur intérêt

« C’est grâce à eux que les séries ne sont pas trop monotones, puisque leur pointe de vitesse ou leur tactique force les premiers rôles à s’employer. Ce sont eux qui disputent avec énergie les épreuves où les cinq louis de prix ne tentent pas ceux qui exigent pour le moindre sprint une garantie de trois cent francs ; ce sont eux qui se disputent les primes, qui forment des équipes de tandem, quelques fois redoutables : c’est pour eux généralement les premières places dans les handicaps ; ce sont eux qui forment l’élément même des épreuves vélocipédiques."

Entre les grands hommes de la piste et l’innombrable armée de toquards, ils tiennent une place bien à eux ; ils gagnent leur vie assez largement par bribes et morceaux, et quand vient l’été ils se dispersent chaque dimanche par groupes de deux ou trois pour écrémer les grandes épreuves de province ou de l’étranger...» [20]


C’est sur un tandem qu’Emil va devenir un coureur redouté et redoutable. Pourtant en ce début de XXème siècle, la discipline est à son apogée et le niveau des courses est très relevé. Les rois du sprint n’ont pas encore des revenus qui leurs permettent de snober ces courses. Bien au contraire, ils acceptent volontiers d’enfourcher un tandem à la condition qu’ils puissent avoir un partenaire de qualité. Emile Friol, Thorwald Ellegaard, Gabriel Poulain, Léon Hourlier s’investissent dans cette discipline qui pourtant n’ajoute rien à leur gloire. Il n’y a quasiment pas de réunion de vitesse sans son épreuve avec « les machines doubles ». La bécane à deux places, comme on la surnomme parfois, est très populaire et le public apprécie ces épreuves qui sont souvent très disputées et spectaculaires.

Le maniement d’un tandem ne s’improvise pas et chaque coureur a une position de prédilection. Certains excellent à l’avant, au pilotage, d’autres préfèrent se trouver à l’arrière. Les équipes souvent occasionnelles, composées en fonction des coureurs présents, prennent en compte ces critères ainsi que les affinités des coureurs. Ainsi se constituèrent chaque fois que cela était possible des paires redoutables. Walter Rutt fut souvent associé avec Henry Maier, Léon Hourlier avec son beau frère Léon Comès, Gabriel Poulain avec Emile Friol. Dans son pays Thorwald Ellegaard fait en général équipe avec son frère aîné Peter mais à Paris il s’appuie souvent sur un partenaire de haut niveau , le Belge Charles Van den Born.

Lors des premières épreuves sur machine double auxquelles il participe, Emil Doerflinger n’a pas d’équipier attitré. Il est associé à son beau frère Karl Käser, à l’autrichien Richard Heller avec qui il a couru les jours de New York ou à son compatriote Charles Ingold. Ces associations qu’elles soient efficaces ou non, ne s’inscrivent pas dans le temps. Emil, qui se positionne toujours à l’arrière du tandem, n’a pas encore trouvé le lanceur idéal. Ce partenaire aux qualités complémentaires, il va le rencontrer en la personne d’un jeune coureur arrivant de province avec une belle réputation, Victor Dupré. A seulement 19 ans, il est né à Roanne le 11 mars 1884, Victor Dupré est un solide gaillard, qui n’ayant plus d’adversaire à sa mesure dans sa région, vient tenter sa chance à Paris. Il n’est pas encore le sprinteur accompli qui deviendra Champion du Monde et Champion de France (1909) et pour vivre et apprendre son métier, il participe à toutes les épreuves qu’on lui propose.

C’est dans l’éphémère magazine l’Universel daté du 1er octobre 1903 que l’on retrouve la première mention d’une association Emil Doerflinger - Victor Dupré lors d’une épreuve par équipe de 100 kilomètres disputée au Vélodrome d’Hiver. Cette première collaboration est couronnée par une victoire. Si les deux hommes se sont parfaitement entendus durant la course et qu’ils deviennent
assez rapidement amis, leur association reste momentanée. Chacun continue sa route et dispute des épreuves de tandem avec le coéquipier que l’on veut bien lui proposer.

C’est lors de la course de tandem du Grand Prix de la République, disputée au Parc des Princes, le 1er mai 1904 que les deux hommes semblent avoir couru pour la première fois ensemble sur une machine double. Victor Dupré qui est à peine plus petit qu’Emil est un pilote idéal et les deux solides gaillards forment un équipage bien proportionné et surtout surpuissant. Troisième de l’épreuve, les deux hommes vont dans les années qui suivent, constituer l’une des paires les plus redoutables de la discipline si ce n’est la meilleure. La relation entre les deux hommes va bien au-delà de la simple association sur la piste. De vrais liens d’amitié les unissent et ils passent beaucoup de temps ensemble. Ils adoptent comme mascotte un minuscule singe qui les accompagne dans leurs déplacements. Parfois dans un meeting où ils sont associés pour la course de tandem, ils se trouvent face à face lors d’épreuves individuelles. La connaissance parfaite des points forts et des points faibles de l’autre ainsi que son état de forme donne une saveur toute particulière à leur duel. Intrinsèquement Victor Dupré étant un peu plus rapide qu’Emil, c’est en général lui qui l’emporte comme ce fut le cas par exemple lors des poules finales du championnat d’hiver en décembre 1906. [21] - Bien évidemment quand leurs engagements respectifs divergent, ou que les organisateurs souhaitent que les équipes soient composées différemment, Emil et Victor officient avec un autre partenaire. On retrouve ainsi Victor Dupré associé avec Charles Ingold ou Willy Bader tandis qu’Emil Doerflinger retrouve Richard Heller, Charles Ingold ou Henry Mayer.

Le 16 août 1904, Karl Käser, son beau frère, décède des suites d’une chute survenue lors des demies finales du Grand Prix de Plauen, dans le land de Saxe. Quand il apprend cette mort tragique, Emil est profondément affecté. Les deux hommes s’appréciaient et ils avaient beaucoup couru ensemble notamment durant la période Berlinoise d’Emil.

Karl avait été son mentor, son modèle au début de sa carrière.

Pour les sprinteurs, les gains en course sont certes beaucoup moins importants que ceux engrangés par les stayers mais, en corollaire, les risques d’accident grave sont moindres. Emil a peut être imaginé un instant une fructueuse reconversion à l’image de celle de son beau frère mais la disparition brutale de Käser l’en dissuada définitivement.

En décembre 1905, Emil associé cette fois ci à Antoine Dussot tente à nouveau l’aventure des Six jours de New-York, sans plus de succès que lors de sa première participation. L’équipe ne sera jamais dans l’allure et finalement elle devra abandonner, à la demande des organisateurs, trois heures avant la fin de l’épreuve. On peut sans peine imaginer la déception des deux coureurs qui, après avoir bouclé plus de 3000 kilomètres en 141 heures sont contraints à l’abandon si près du but.

A l’issue de ce qu’il faut bien considérer comme un nouvel échec, Emil comprend qu’il n’est pas fait pour les épreuves marathons qui s’étalent sur plusieurs jours et cette seconde tentative à New-York sera la dernière apparition du coureur Suisse dans une course de 6 jours.

De mai 1904 à août 1907, Victor Dupré et Emil Doerflinger disputent ensemble de très nombreuses épreuves de tandem. Constituant une paire très homogène, ils s’imposent très souvent y compris face aux associations les plus redoutables. Les deux hommes s’entendent à merveille, quasiment aucune paire ne leur résiste. Ils sont également associé pour d’autres épreuves par équipe de deux qu’il s’agisse de poursuite ou de course sur 100 kilomètres.

Les deux hommes ne gagnent pas qu’à Paris, on retrouve trace de leurs victoires à Turin, à Manchester et un peu partout en province. Parmi leurs plus beaux succès il convient de signaler le Prix de la Finance le 17 juin 1906 au Parc des Princes. Dans la finale de cette course qu’ils remportent nettement, ils sont opposés à ce qui ce fait de mieux au niveau mondial. Des huit coureurs présents, seul Emil ne montera jamais sur le podium d’un championnat du monde de vitesse…

Il est à regretter pour eux qu’il n’y eu pas alors un championnat du monde de la discipline car sans nul doute ils y auraient décroché plusieurs médailles. Lors des Mondiaux de Paris en juillet 1907, il y eut bien une épreuve de tandem mais elle n’était pas officiellement considérée comme le championnat du monde. Il faudra d’ailleurs attendre 1966 pour que la machine double ait enfin ses mondiaux. S’étant débarrassé de la paire Henry Mayer – Guus Schilling (Pays Bas) en réalisant le meilleur temps des séries, ils s’inclinent en finale face à l’équipe franco-suisse composée de Gabriel Poulain et Sigmar Rettich, et au Danois Thorwald Ellegaard associé à l’allemand Walter Rutt.

Pour une raison que l’on ignore, « l’équipe des deux grands » comme on la surnomme parfois est dissoute durant l’été 1907 et les deux hommes officient désormais avec de nouveaux partenaires. Cette rupture ne semble pas avoir pour origine une dispute entre les deux hommes et la façon dont les choses nous sont présentées dans l’article du journal Messidor du 12 septembre laisse plutôt entendre que cette séparation leur a été imposée pour briser une accumulation de succès démotivante pour les autres coureurs et pour les spectateurs. Cette possibilité est étayée par une information diffusée par le site www.cycling4fans.de/ selon laquelle la paire Dupré-Doerflinger aurait été invaincue durant deux ans et demi. Cette affirmation est fausse car on retrouve trace
de courses dont ils ne sont pas sortis vainqueurs comme le prix Farman, disputé au vélodrome d’hiver, le 31 octobre 1907 où ils ne prirent que la seconde place, néanmoins c’est probablement parce qu’ils sont trop forts que l’équipe a été dissoute.

Officiant désormais chacun de leur coté avec d’autres partenaires, ils demeurent l’un et l’autre des vrais spécialistes de la discipline et ils continuent à remporter régulièrement des épreuves. On note ainsi des victoires d’Emil associé à Carapezzi ou à Ellegaard. Durant l’automne 1910, après trois années de séparation, l’équipe des deux grands est reformée. Elle retrouve très vite le chemin du succès à tel point que le 26 février 1911, le journal l’Intransigeant évoque à nouveau les « imbattables » Dupré-Doerflinger.

Durant ces années, la carrière d’Emil Doerflinger suit son cours sans grand changement. Il essaie de s’approprier le record du monde des 10 kilomètres mais il échoue assez nettement dans sa tentative. [22] - Approchant de la trentaine, Emil ne progresse plus mais son professionnalisme et sa motivation toujours intacte lui permettent de se maintenir au plus haut niveau.

Bon an mal an, il gagne, seul ou en tandem, une dizaine de courses ce qui lui permet de conserver son rang. Il est certes un ton en dessous des meilleurs mais c’est un coureur sérieux, qui ne rechigne jamais à la tache. Apprécié des organisateurs et notamment de Robert Coquelle, il n’a aucune difficulté à trouver des engagements. On le retrouve parmi les neuf coureurs retenus pour disputer le Championnat d’Hiver. Cette compétition sur invitation regroupe les neuf meilleurs sprinters des vélodromes Parisien pour la saison hivernale. Garantissant aux coureurs retenus un contrat dans la durée, elle est organisée sous forme d’un classement final par point, chaque champion devant au cours de la compétition, affronter l’ensemble de ses adversaires lors de match à trois. Des neuf coureurs retenus, Emil est probablement le plus faible et il ne réussit pas à briller durant les huits courses auxquelles il participa, terminant dernier du championnat.

Emil continue également à se produire régulièrement un peu partout en Europe ainsi qu’en province. Il retourne chaque année dans son pays natal où il participe au Championnat National et à quelques autres épreuves organisées aux vélodromes de Zurich, Bâle et Genève. Il va régulièrement en Italie, et il se rend également en Belgique et en Angleterre.

Les différentes épreuves vitesse, handicap, tandem, courses de primes auxquelles il participe à chaque meeting, permettent à Emil de gagner tout à fait correctement sa vie mais pas de faire fortune. En 1908, alors que le stayer Taddeus Robl qui est probablement le coureur européen le mieux payé, a empoché la coquette somme de 57 000 marks ce qui correspond à plus de 270 000 euros de 2017, Emil doit se contenter de 4 970 francs soit 19 172 euros. [23] - Ce n’est pas la vie de château mais alors qu’en France, le salaire moyen annuel d’un ouvrier est inférieur à 1 300 francs, Emil s’en sort honorablement. [24] - Il convient toutefois de pondérer cet écart. A Paris où la vie est beaucoup plus chère qu’en province, le salaire moyen d’un ouvrier atteint 1 800 francs. Emil gagne donc un peu plus de deux fois et demi le salaire moyen d’un ouvrier parisien. Emil comme tous les coureurs, a de nombreux frais annexes à sa charge. Outre l’entretien du matériel, il loue probablement une cabine dans le quartier des coureurs au vélodrome du Parc des Princes ainsi qu’ au vélodrome d’hiver. Il s’agit d’une petite pièce où chaque pistard qui a les moyens de ne pas utiliser la salle commune, entrepose ses effets personnels. Un lit simple permet également au coureur de se reposer ou de se faire masser entre deux épreuves. A ces frais, s’ajoutent bien souvent les commissions probables d’un manager chargé par le coureur de lui décrocher des contrats en dehors des épreuves disputées dans la capitale. Comme nous l’avons déjà évoqué, il y a beaucoup d’entraide entre les coureurs ce qui leur permet de diminuer certains frais néanmoins Emil, comme ses camarades, a probablement recours aux services ponctuels d’un masseur et d’un entraîneur ce qui ampute aussi ses revenus.

Inamovible Champion de Suisse, Emil est installé dans une routine plutôt confortable. Il vit de sa passion et rien ne vient le détourner de ce bonheur simple. En dix ans de carrière il a vu de nouveaux coureurs arriver au sommet mais sa génération avec des personnalités fortes comme Ellegaard, Friol, Kudela, Jacquelin est encore loin d’avoir dit son dernier mot. Jusqu’à la déclaration de guerre, la plupart de ces trentenaires seront sur la piste et pas pour faire de la figuration. Emil qui mettra officiellement fin à sa carrière en 1912 à tout juste trente ans, sera un des premiers à raccrocher.

Et l’Allemagne dans tout cela ?

Depuis son arrivée à Paris en 1903, Emil Doerflinger ne semble pas être beaucoup retourné en Allemagne pour courir. L’allemand étant sa langue maternelle, il avait une grande facilité à y trouver des engagements d’autant qu’après avoir couru pendant trois ans dans le pays, il était connu dans la plupart des vélodromes germaniques. Malgré cela nous n’avons trouvé aucune trace dans la presse française de l’époque d’une participation d’Emil à une quelconque course en Allemagne. Pourtant un article publié par le journal Rad Welt et reproduit par l’Humanité, le 11 janvier 1909 confirme combien Emil Doerflinger pouvait se sentir chez lui en Allemagne. En effet il y est présenté comme un compétiteur « Allemand » œuvrant essentiellement sur les pistes étrangères.

Cette confusion n’est pas une erreur isolée. On la retrouve régulièrement en France où sous le prétexte qu’Emil parle allemand, on le classe comme un coureur d’Outre Rhin. Son collègue autrichien Richard Heller subit lui aussi le même sort. L’erreur est parfois commise par méconnaissance mais elle peut être faite sciemment quand le besoin se fait sentir. C’est le cas notamment quand dans une réunion les organisateurs proposent au public un match franco-allemand. En l’absence d’un nombre suffisant de coursiers de nationalité Germanique, on leur agrège ceux qui comme Emil ou Richard Heller maîtrisent la langue de Goethe.

Cela ne plaît pas beaucoup à Emil d’endosser ainsi une nationalité qui n’est pas la sienne. Heureusement il est payé et cela ne dure que le temps d’un meeting. Certes il s’entend plutôt bien avec ses collègues allemands avec qui il est associé, mais en tant que citoyen Helvète, il n’apprécie pas particulièrement la politique du Kaiser. Il fait le constat que la Suisse est décidément un petit pays écrasé entre une Allemagne de plus en plus belliqueuse et une France revancharde qui n’a toujours pas accepté l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine en 1871. Alors que son cœur penche du côté français, on lui demande de représenter officieusement l’Allemagne qui dans le même temps menace de plus en plus son pays. Ce n’est certes qu’un jeu mais il n’est particulièrement agréable.

Parmi les diverses cartes postales donnant un portrait d’Emil éditées à l’époque en France, certaines le présentent comme un coureur Allemand et d’autres comme un sprinteur Alsacien ce qui est totalement ambiguë compte tenu de la situation de la région. S’il a probablement pris son rattachement ponctuel à l’Allemagne pour des nécessités d’organisation de meeting avec une certaine philosophie, les cartes postales sont pour lui beaucoup plus offensantes. Il n’apprécie guère ces grotesques confusions le présentant aux yeux de tous comme un coureur d’un autre pays que le sien. Emil est citoyen de la Confédération Helvétique et il est fier de son pays. Hélas pour lui, en l’absence d’un droit à l’image comme il en existe un aujourd’hui, il lui était difficile de s’opposer à la diffusion de ces cartes postales.

Dans un contexte de paix et de concorde, sa vision des choses aurait probablement été sensiblement différente mais le contexte géopolitique du moment n’est pas à l’apaisement. Certes entre la France et l’Allemagne, le début du XXème siècle avait été marqué d’abord par une phase de réchauffement diplomatique et d’entente malgré la question de l’Alsace-Lorraine. Ainsi en Chine en 1900, lors de la révolte des boxers, les deux pays combattirent côte à côte et sous commandement allemand. A partir de 1901, la rénovation des programmes scolaires avaient fait du Français la première langue étrangère enseignée en Allemagne alors qu’en France en 1903, l’Ecole Normale Supérieure ouvrait un cycle d’études germaniques. Les échanges économiques s’étaient
également développé entre les deux pays mais en 1905, le veto de l’Allemagne aux volontés françaises d’annexion du Maroc, freina brutalement le processus de rapprochement. De plus, l’intérêt stratégique de l’Alsace Lorraine tant du point de vue militaire que du point de vue industriel avec les bassins miniers (fer et houille) restait une question épineuse entre les deux nations. La germanisation de la région puis son intégration pleine et entière à l’Etat Allemand en 1911, ravivèrent fortement le sentiment anti-allemand dans la population française. Cette décision, qui était plutôt positive pour les Alsaciens et les Lorrains qui bénéficiaient désormais théoriquement des mêmes droits que tous les autres citoyens allemands, demeurait inadmissible pour l’Etat Français car elle signifiait la perte définitive de la région.

Malgré la montée des tensions entre les deux pays, les pistes Parisiennes semblent être restées largement ouvertes aux coureurs allemands jusqu’à la veille de la guerre. Walter Rutt remporta par exemple le Grand Prix de Paris en 1913. Il en est de même des vélodromes allemands. Les championnats du monde professionnels 1913 se déroulèrent à Leipzig et les français y vinrent en force. Paul Guignard s’imposa dans l’épreuve de demi-fond tandis qu’André Perchicot décrocha pour la deuxième année consécutive, le bronze dans l’épreuve de vitesse remportée par Walter Rutt.

En tant que citoyen Suisse, Emil était également préoccupé par les tensions entre la Confédération et son voisin Teuton. En effet dès 1902, son pays et plus particulièrement la région de Bâle dont il est originaire, avait à faire face à une pression allemande chaque jour plus forte.

Bâle, première ville industrielle du pays, de par sa longue frontière avec le Pays de Bade et l’Alsace avait aux yeux des militaires une importance stratégique évidente. L’État Major Allemand considérait en effet que le contrôle de la région de Bâle serait indispensable dans le probable conflit avec la France qui se profilait à l’horizon. Un premier projet de fortifications, en territoire germanique, sur la colline de Tullingen à environ 5 kilomètres de la ville de Bâle, avait suscité de vives protestations du Conseil Fédéral Suisse. Pour ne pas fâcher leur voisin, les militaires allemands abandonnèrent finalement cette idée et ils décidèrent de fortifier le rocher d’Istein. Surplombant le Rhin, ce contrefort naturel est situé un peu plus en retrait de la frontière, à une douzaine de kilomètres de Bâle. Entre 1902 et 1907, les Allemands érigèrent, légèrement à l'arrière du rocher, une Feste (fort) d'artillerie dans le but de protéger les passages sur le Rhin entre Bâle et Ottmarsheim. Sur une surface de 1000 mètres de long et de 800 mètres de large, des centaines d’ouvriers que l’on remplaçait chaque semaine afin qu’ils ne soient pas en mesure de communiquer des informations précises de l’ouvrage à l’ennemi, construisirent un casernement pour 1500 hommes, ainsi que trois batteries d'artillerie, deux postes de combat d'infanterie, des observatoires et des postes de défense. Les différents ouvrages étaient reliés entre eux par des galeries enterrées à 8 mètres de profondeur pour résister à d’éventuels bombardements.

Du côté Bâlois, l’ampleur des travaux de l’autre côté de la frontière est la source d’une vive inquiétude. Les Suisses craignent une invasion allemande par Bâle, qui permettrait aux armées du Kaiser d’atteindre la France par le Jura Suisse. Et ils préviennent bien avant 1914 que toute violation de la neutralité Suisse provoquerait l’entrée en guerre de la Confédération. Ils savent bien que militairement cela ne dérangerait pas beaucoup les armées impériales mais d’un point de vue diplomatique, les conséquences pourraient être autrement plus importantes pour leur encombrant voisin.

Au même moment, pour permettre le passage du tramway, le Conseil d’Etat du Canton de Bâle devait procéder à la reconstruction du Mittlere Brücke, vieux pont sur le Rhin, datant de 1226. Les autorités militaires fédérales en exigèrent les plans afin d’y prévoir des chambres de mines comme cela était déjà le cas pour les deux autres ouvrages existants qui reliaient le grand Bâle et le petit Bâle. Ces actions constituaient vraiment un signal fort envoyé par la Confédération aux Allemands mais aussi aux Français. L’invasion ne les mènerait pas loin, puisqu’ils seraient immédiatement arrêtés au bord du Rhin. » [25]

C’est donc dans un contexte compliqué et tendu qu’Emil Doerflinger retourne s’installer dans la région de Bâle. Cibles de la propagande en provenance d’Allemagne ou de France, les Suisses Alémaniques étaient plutôt favorables à l’Allemagne tandis que leurs compatriotes Romands, eux, éprouvaient de la sympathie pour la France. Selon le journal de Genève du 16 septembre 1915, Emil aurait d’abord travaillé quelques mois comme comptable en Angleterre avant de revenir en Suisse à la suite de la déclaration de guerre mais aucune autre source ne confirme cette hypothèse.

Doté d’une formation commerciale, parfaitement bilingue et connaissant une grande partie de l’Europe grâce aux différents meetings auxquels il a, pendant plus de dix ans, participé, Emil a de nombreux atouts pour sa reconversion. Sa stature imposante, sa prestance et son excellente présentation sont des atouts supplémentaires pour être, comme il le souhaite, voyageur de commerce. C’est finalement auprès de la marque de chocolat Séchaud qu’Emil décroche un emploi.

Tout comme François-Louis Cailler, Philippe Suchard, la famille Foulquier Favargé, Charles Amédée Kolher et quelques autres, Alexis Séchaud fait partie des pionniers de l’industrie chocolatière. Il a créé sa fabrique de chocolat à Montreux en 1884. Installé au bord de la Baye qui traverse Montreux, il profitait de l’eau de la rivière pour faire tourner ses machines à moindre coût.

En 1913, Jules Séchaud, le fils d’Alexis, a inventé le chocolat fourré avec le fameux Crémor, une douceur faite de chocolat au lait fourré à la crème pralinée. A l’arrivée d’Emil, l’entreprise, portée par l’intérêt des consommateurs pour ce nouveau produit, est en pleine expansion.

En 1914, le chocolat Suisse n’a plus de véritable rival en Europe. Les industriels Helvètes de la chocolaterie sont très en avance sur leurs concurrents et ils possèdent un savoir faire et des techniques de production qui leur permettent de développer à la fois la qualité et la quantité. La guerre ne changera rien à l’engouement croissant pour le chocolat et la production, estimée à environ 13 000 tonnes en 1905, atteint 40 000 tonnes en 1918, dont les trois quarts partent à l’exportation.

En matière de politique internationale, la situation de la Confédération Helvétique est complexe. La neutralité ne signifie pas repli sur soi et situation préservée. Certes la Suisse est relativement épargnée par les atrocités de la grande guerre, mais c’est un pays qui ne ferme pas les yeux sur le drame qui se déroule non loin de ses frontières comme en témoigne la création de la Croix-Rouge à Genève ainsi que l’accueil de prisonniers blessés sur le front dans des hôpitaux de fortune. Moins de deux ans après le début des hostilités, le Conseil Fédéral a signé avec l'Allemagne, la France, l'Angleterre, l'Autriche-Hongrie et la Belgique un accord, qui permit au total à 68 000 soldats blessés et malades des deux camps de rester en Suisse pour leur convalescence, de 1916 jusqu'à la fin de la guerre.

La neutralité proclamée ne fait pas de la Suisse, un pays autonome. Sans façade maritime, entourée de pays belligérants, elle est dépendante d’eux pour son approvisionnement en matières premières. Ceux-ci lui fournissent notamment des céréales, primordiales pour la fabrication de pain, du cacao, nécessaire à l’industrie alimentaire qui le transforme en chocolat, et qui repart ensuite à l’exportation.

Le charbon, qui pour une part de plus en plus importante provenait des USA ne pouvait arriver en Suisse qu’à la condition que l’un des pays frontaliers autorise son transit sur son sol. Si l’on esquisse à grands traits l’histoire de la Confédération durant la grande guerre, on peut dire que les frontières sont restées ouvertes et que l’industrie suisse a livré ses produits à tous les pays en guerre. Elle a profité de la nécessité pour les alliés de ne plus se fournir en Allemagne dans certains domaines comme la chimie. De même, l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie ont acheté à la Suisse certains produits qui auparavant arrivaient de France ou de Grande Bretagne. La chimie bâloise a ainsi occupé le créneau des la fabrication de teintures utilisées pour les uniformes. L’horlogerie a aisément redéployé son activité dans la fabrication de détonateurs et l’industrie textile a produit des pansements. Le chocolat suisse, produit très nourrissant et conservable longtemps a continué à être très demandé à l’export. Le secteur bancaire a profité de l’affaiblissement de ses concurrents pour prendre son indépendance et s’affirmer au niveau international. Ainsi par exemple, des crédits de 100 millions, sont accordés par la Suisse tant à la France qu’à l’Allemagne au printemps et à l’automne 1916, sur demande expresse du Conseil fédéral, en échange d’autorisations d’exportations. La Suisse a été contrainte de ménager les uns et les autres. Ces dirigeants ont tenté de s’adapter aux exigences des deux camps mais pour y parvenir, ils ont peu à peu été contraints de leur abandonner une partie de la souveraineté économique du pays.

Pourtant la vie quotidienne des Suisses est quasiment aussi rude que celle des populations des pays en guerre. Des mesures de rationnement ont très rapidement été prises par le gouvernement fédéral et on estime qu’à la fin de 1918, plus de 18 % de la population Suisse avait recours à l’aide alimentaire de l’Etat. Ces difficultés furent à l’origine de graves problèmes sociaux et notamment une grève générale qui éclata en novembre 1918.

Dès le 1er août 1914, la Confédération a mobilisé son armée forte de pour garantir l’intégrité de ses frontières. La neutralité diplomatique et militaire affichée ne signifiait pas pour autant que le peuple suisse était unanimement convaincu de la nécessité de se tenir à l’écart du conflit. La Suisse Francophone et la Suisse Germanique étaient profondément divisées et leurs relations s’en trouvèrent fortement perturbées. Dès l’élection d’Ulrich Wille, germanophile déclaré à la tête de l’armée Suisse en août 1914, la situation se tendit entre les deux régions linguistiques. L’invasion de la Belgique, neutre comme la Suisse par les troupes allemandes au début du conflit aviva encore les tensions. A cette occasion, la presse romande se montra très favorable aux Alliés, alors que la presse alémanique approuva plutôt l’intervention allemande et justifia la violation de la neutralité belge. La cohésion nationale fut maintes fois mise à l’épreuve dans cette période trouble. Différentes affaires impliquant d’éminents représentants politiques et militaires, contraires au principe de neutralité et favorables à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie font se creuser le « fossé » ou « Graben » entre les deux communautés linguistiques. Le 20 juillet 1915, le Général Suisse Ulrich Wille qui est apparenté avec la famille Bismarck, adressa une lettre au Conseil Fédéral dans laquelle il suggérait l’entrée en guerre de la Suisse aux côtés des Empires Centraux. Ces propos, révélés par la presse, suscitèrent un fort mécontentement en Suisse Romande et plus généralement chez tous les citoyens attachés à la neutralité de la Confédération. A la fin de l’année 1915, l’affaire des colonels fit elle aussi grand bruit quand la population apprit que le chef du service de renseignements de l’armée, le colonel de Wattenwil, et son collaborateur, le colonel Egli, avaient fait parvenir régulièrement aux attachés militaires allemand et autrichien, le bulletin d’information de l’État-major Suisse, qui contenait des informations militaires sur les forces suisses et sur les Alliés. Traduits devant un tribunal militaire, ils ne furent condamnés qu’à des peines légères (20 jours d’arrêt et exclusion de l’état-major). En 1917, un nouveau scandale secoua la classe politique Helvète. Le conseiller fédéral Arthur Hoffmann et Robert Grimm, socialiste bernois occupant un poste de conseiller national proposèrent à la Russie une paix séparée avec l’Allemagne dans le but d’affaiblir le front allié face à l’Allemagne. Le 18 juin 1917, devant le tollé suscité par son initiative, Hoffmann sera contraint de démissionner.

Ces affaires attisèrent les tensions entre les deux principales communautés du pays, qui en plus du faire face à une montée des troubles sociaux. Pendant la guerre, les hommes en âge de porter une arme, durent servir plusieurs centaines de jours sous les drapeaux pour assurer la protection des frontières. Ils ne touchaient qu’une maigre solde et aucune compensation ne leur fut versée pour la perte de salaire, alors que dans le même temps, la population subit un doublement des loyers et du prix des denrées alimentaires de base en raison des difficultés d’approvisionnement.

Individuellement un nombre non négligeable de citoyens de la Confédération réprouvaient la position de neutralité de leur pays. Certains, allant jusqu’au bout de leur logique, choisir leur camp et prirent part aux combats. Des Suisses germanophiles se sont engagés au sein de l’armée Allemande mais il n’existe aujourd’hui aucun chiffre précis permettant de mesurer cet engagement. Il semble en tout cas qu’ils furent probablement beaucoup plus nombreux à avoir fait le choix de se battre aux côtés des Français. Engagés dans la Légion Étrangère, leur nombre varie selon les estimations entre 6 et 8000 hommes. Il est difficile de faire une typologie de ses engagés volontaires : francophiles convaincus, citoyens marqués par l’invasion brutale de la Belgique, binationaux, Suisses résidant en France, ... Selon les recherches effectuées par l’Union des anciens combattants français en Suisse, 2 939 engagés volontaires suisses sont tombés pour la France durant le conflit.

Engagée sur plusieurs fronts, l’Allemagne qui a mobilisé très fortement sur son territoire, se trouva très vite en panne de main d’œuvre pour faire tourner son industrie de guerre à plein régime. Pour faire face à ses besoins, elle se tourna vers la Suisse pour y récupérer la majeure partie de ses ressortissants qui jusqu’en 1915 avaient échappé d’une manière ou d’une autre à la mobilisation générale.

La région de Bâle où résidait Emil et sa famille, fait partie de la Suisse Alémanique. L’allemand est parlé par l’ensemble de la population qui compte tenu de cette communauté linguistique éprouvait plutôt de la sympathie pour l’Allemagne. Au contraire, Emil et son père n’avaient jamais caché leur affection pour la France. En temps de paix, ces divergences de vue n’avaient que peu d’importance mais en période de guerre, elles ne pouvaient qu’attiser la rancœur voire même la haine envers ceux qui pensaient différemment. C’est dans un contexte extrêmement tendu qu’Emil commença son travail. Lui qui avait résidé durant de longues années, « au pays des droits de l’homme » se croyait libre de croire et de penser ce qu’il voulait, oubliant totalement que la liberté d’expression pouvait se payer le prix fort.

La Liberté ou la Mort ?

Voyageur de commerce, Emil représente la chocolaterie Séchaud pour une partie de l’Allemagne. Dans le cadre de son travail, il effectue plusieurs tournées dans le Grand Duché de Bade, vaste région en grande partie frontalière ; s’étendant de la Bavière au nord, au lac de Constance au sud. Les principales villes du Duché sont du nord au sud Mannheim, Karlsruhe, Baden-Baden, Offenburg et Fribourg en Brisgau. Emil prospecte également en Alsace jusqu’à Strasbourg. [26] - Il est donc affecté dans une zone stratégique de la plus haute importance pour l’Allemagne. La présence de l’armée y est très forte tout comme celle des services de renseignement. Les équipements et les zones militaires y sont nombreux. On peut citer par exemple les hangars hébergeant les redoutables Zeppelins à Baden-Baden et à Friedrichhafen, les ateliers d’Aviatik, firme aéronautique à Fribourg, ainsi que toutes les gares et les usines de production d’énergie qui s’y trouvent. Malgré la forte poussée allemande du début de la guerre, la région de Bade vit dès la fin de 1914 sous la menace des bombardements des alliés. On peut citer notamment ceux qui interviennent le 15 avril 1915 sur la ville de Fribourg, ceux du 22 avril ciblant une usine de traitement d’énergie de Lörrach, ceux du 27 mai 1915 visant les usines chimiques de Friedrichhafen ou ceux dirigés contre la manufacture d’armes et la gare de Karlsruhe le 16 juin 1915...

La neutralité Suisse et sa frontière proche des combats qui se déroulent en Alsace, font de son territoire, un véritable nid d’espion. Les frontières demeurant ouvertes, l’Allemagne et la France mais également l’Autriche et d’autres belligérants comme l’Italie, la Turquie et la Russie, en profitèrent pour y monter de multiples opérations de renseignement tout au long de la guerre. Pour les deux camps, le pays offrait la possibilité de s’approcher au plus près de la ligne de front adverse et d’y glaner des informations tactiques essentielles. Il était facile pour les agents de trouver des soutiens et des informateurs parmi la population. Celle ci ne se sentait pas forcément liée par la neutralité de son gouvernement et avait sa propre opinion qui était souvent bien tranchée. On estime aujourd’hui, qu’en novembre 1916 le nombre d’espions étrangers expulsés de Suisse, à la suite d’un jugement ou d’une décision administrative du Conseil Fédéral, dépassait la centaine. [27]

Le quartier général des services de renseignement allemands couvrant les opérations effectuées en Suisse, est alors installé à Lörrach à dix kilomètres seulement de Bâle. C’est de là que provenaient les agents de renseignements allemands (Nachrichtenoffiziere). Le centre organisait des missions, collectait les informations et les transmettait au commandement militaire. Il était doté d’une école d’espionnage où dit-on, la célèbre Mata Hari aurait été formée. L’Allemagne s’appuya également sur ses consulats et sa légation à Berne pour développer de multiples réseaux d’espionnage, autonomes les uns des autres, en utilisant des Allemands établis en Suisse ainsi que des Confédérés favorables à la cause allemande. La communauté linguistique avec la partie alémanique de la confédération permit aux services du kaiser d’être bien implantés sur le territoire. Les mailles du filet étaient serrées et les relais nombreux. Du coté Français, les réseaux d’espionnage implantés en Suisse étaient moins importants, ils s’organisaient autour de l’attaché militaire de Berne et d’un bureau de renseignement installé à Annemasse.

La neutralité de la Confédération faisait de l’espionnage sur son sol une activité presque ordinaire pour ceux qui s’y adonnaient à tel point qu’ils se cachaient à peine. Et quand un agent adverse devenait un peu trop gênant, le jeu consistait à le faire dénoncer. Les divergences au sein de la population étaient alors suffisamment marquées pour qu’il fut facile à chaque camp de trouver parmi ses soutiens quelqu’un de suffisamment motivé pour rendre ce genre de service. Dans l’esprit de certains, cette activité de renseignement n’était pas répréhensible car il n’y avait aucune atteinte à la sûreté de l’Etat Suisse. En février 1916, pour faire face à la multiplication des affaires, le Conseil Fédéral publia une ordonnance précisant que désormais celui ou celle qui fournirait un renseignement à une puissance étrangère, serait puni de l’emprisonnement et d’une amende jusqu’à vingt mille francs; les étrangers étant en outre expulsés du territoire. [28]

La Confédération n’ayant aucun intérêt à fâcher les différents belligérants, les peines encourues pour espionnage sur son territoire, ne furent jamais d’une extrême sévérité. Il s’agissait pour le pays d’affirmer sa souveraineté et de maintenir l’ordre et l’unité d’un pays déjà passablement perturbé par le conflit. Les peines étaient en tous cas, sans commune mesure avec celles encourues dans les pays en guerre et notamment en Allemagne où la peine capitale était bien souvent requise et exécutée.

En Alsace, territoire que le gouvernement central Allemand considérait comme sensible et où le sentiment pro-français était largement dominant, la moindre manifestation d’une opposition à l’Allemagne se payait le prix fort. La « bataille de l’opinion » étant considérée comme perdue par les autorités allemandes, les condamnations tombèrent de la même manière que si elles avaient été prononcées dans un territoire occupé.

« Le serrurier I. R. a été condamné à 3 mois de prison et aux frais pour avoir chanté, le soir du 25 avril 1915, la Marseillaise à haute voix dans la rue. L’inculpé était en état d'ivresse. »

« L'élève A.R. a été condamné à une semaine de prison et aux frais de justice pour avoir, le 19 août 1914, déclaré à Thal-les-Marmoutier, à ses camarades : "Vive la France, merde la Prusse". Selon son instituteur, malgré son jeune âge (12 ans), il est intelligent et parfaitement conscient de ce qu’il fait. »

« La femme M.R., retraitée, a été condamnée à 2 semaines de prison et aux frais pour avoir dit : "les Allemands sont les plus grands barbares, ils méritent d'être fusillés ou brûlés. Lors de l'entrée des Français à Strasbourg, je tirerai sur les Allemands et serai la première à hisser le drapeau français". L'inculpée possède en effet un drapeau français de 1870 chez elle. » [29]

Malgré la guerre qui dure, tout semble aller pour le mieux pour Emil. Le petit monde du cyclisme se réjouit de la reconversion réussie du « géant Suisse » quand soudain à la mi septembre 1915 survint l’annonce de son arrestation et de sa condamnation à mort pour espionnage. La nouvelle fit l’effet d’une bombe pour tous ceux qui appréciaient le sympathique coureur helvète. La première mention de l’arrestation de l’ancien coureur que nous avons pu retrouver, date du 11 septembre 1915. Il s’agit d’un article d’un journal alémanique diffusé dans la région de Bâle, le Grütlianer. [30]
Dans les jours qui suivent, on en apprend un peu plus sur les circonstances de son arrestation et sur sa condamnation. L’information circule largement et entre le 14 et le 22 septembre, on retrouve en Suisse de très nombreux articles consacré à Emil Doerflinger : la Gazette de Lausanne, le Journal et feuille d’avis du Valais, la Sentinelle, le Journal de Genève, le Walliser Bote (région de Wallis), le Bote vom Untersee und Rhein (région de Thurgau), le Confédéré,... En France, où Emil est bien connu et où la propagande anti-allemande bat son plein, la nouvelle est largement diffusée par la presse nationale et régionale : le Journal, le Petit Journal, le Gaulois, le 19ème, le Temps, le Matin, la Lanterne, le Journal de la Meurthe et des Vosges, l’Express du Midi...

De cette multitude d’articles, il est difficile de dégager une vision précise de ce qu’il s’est réellement passé. La presse « pro allemande » ou simplement neutre reprend les informations transmises par les autorités tandis que les français et ceux qui les soutiennent, évoquent un complot et un procès s’étant déroulé dans des conditions iniques.

Emil a été arrêté en Allemagne à Lörrach à quelques kilomètres de la frontière, le 18 mai 1915 soit quasiment quatre mois avant que l’information ne soit divulguée dans la presse. [31]

Immédiatement emprisonné, il a été jugé le 8 septembre par le tribunal militaire de Mulhouse qui l’a condamné à mort par peloton d‘exécution. Des officiers de l’armée de Gaede (Armee-Gruppe Gaede) étaient présents au procès. Cette armée qui porte le nom de son commandant, le Général Prussien Hans Gaede, était au moment des faits, positionnée sur la zone des Vosges du sud et la région de Mulhouse.

Lors de son procès, si l’on en croît le Grütlianer du 11 septembre, le Walliser Bote et le Bote vom Untersee und Rhein du 15 septembre, Emil aurait avoué avoir participé aux raids aériens du 15 avril sur Fribourg-en-Brisgau, ainsi qu’à ceux de Leopoldshoehe le 17 avril32 et également à ceux du 22 avril sur Lörrach, dans le but de détruire les dépôts de munitions locaux. Dans l’idée de participation (teilgenommen), il faut bien évidemment comprendre qu’Emil a fournit des informations permettant ces bombardements.

Bilan du bombardement de Fribourg-en-Brisgau, selon les autorités allemandes.
http://aetdebesancon.blog.lemonde.fr/  [ 33]

A Fribourg-en-Brisgau, outre des dépôts de munitions, les attaques aériennes pouvaient également avoir comme objectif les ateliers de construction d’Aviatik. Fondée à Mulhouse en 1910, par d’anciens cyclistes amateurs : Georges Chatel, Jules Spengler et Henri Jeannin, Aviatik Automobil und Flugapparatefabrik est une firme aéronautique produisant des avions pour l’Allemagne. L'entreprise a tout d’abord démarré son activité dans le secteur automobile avant de fabriquer sous licence des avions français Hanriot et Farman. Dès le début la fiabilité des appareils qui sortent des ateliers Aviatiki donnent à la firme mulhousienne une notoriété internationale. Ainsi selon certaines sources, le Farman utilisé en juillet 1910 par Sergei Utochkin pour effectuer la première
traversée du golfe d’Odessa, soit environ 22 kilomètres en 18 minutes aurait été assemblé par Aviatik. [34] - A partir de 1912, Aviatik développa ses propres modèles. Quelques jours avant le début de la guerre, sur ordre des autorités allemandes qui n’ont aucune confiance en la population Alsacienne et qui considèrait que les ateliers de l’entreprise étaient trop proches de la frontière, Aviatik déménagea à Fribourg-en-Brisgau. Avant guerre, parmi les pilotes d’essai d’Aviatik, figure l’italien Stefano Amerigo, ancien coureur cycliste puis pilote moto et stayer réputé dans le milieu du demi-fond. Amerigo, qui entraîna au cours de sa carrière des coureurs comme Gabriel Poulain, Emile Bouhours ou l’américain Natt Butler a participé à de nombreuses réunions sur piste où Emil Doerflinger était également présent et il est probable que les deux hommes se connaissent. [35] - Stefano Amerigo, qui obtint son brevet de pilote le 2 juin 1910 à Berlin, décida de ne pas suivre Aviatik en Allemagne. Dès la déclaration de guerre, il s’engagea dans l’armée Française avant de rejoindre l’aviation Italienne quand son pays entra en guerre en 1915. Décoré de la Légion d’honneur et de la Croix de Guerre, Stefano Amerigo fait partie comme le Luxembourgeois François Faber, des cyclistes qui s’engagèrent pour la France.

Selon les autorités allemandes, Emil Doerflinger, dont les opinions francophiles étaient connues de tous, aurait été approché par un espion qui lui aurait proposé de travailler pour la France. Un jour, il aurait reçu une lettre anonyme postée à Genève lui donnant rendez vous à Montreux. Emil se serait rendu au rendez vous et là, il aurait rencontré un homme en civil qui lui aurait proposé de recueillir des renseignements pour la France.

Emil aurait accepté l’offre et usant de sa qualité de neutre qui lui permettait de circuler librement en Allemagne, il aurait notamment apporté aux Français de précieux renseignements sur les installations d’Aviatik à Fribourg-en-Brisgau. [36]

Le Journal et Feuille d’avis du Valais du 16 septembre 1915 ajoute à tout cela, quelques précisions intéressantes. Pour transporter les informations collectées sans risque, Emil Doerflinger les camouflait dans la doublure du col de sa veste, (Le petit journal du 18 septembre 1915 l’affirme également).

Emil se serait également rendu en France à Remiremont, pour rencontre l’officier Français qui déguisé en civil, avait prit contact avec lui à Montreux. L’homme l’aurait payé grassement pour le travail effectué. [37] - Cette mention diffusée par les autorités allemandes a pour but évident de ternir l’image d’Emil y compris chez ceux qui, parmi ses compatriotes étaient favorables aux alliés. Elle tendait à montrer qu’Emil n’agissait pas par pur sympathie pour la France mais que le moteur unique de son action était l’argent.

Le journal évoque également les méthodes utilisées par l’ancien coureur Suisse pour obtenir des renseignements. Reprenant les affirmations du journal la Sentinelle du 14 septembre, il affirme qu’Emil se serait servi de femmes de soldats allemands pour recueillir des informations stratégiques. [38] - Personne ne répond à cette question mais on peut se demander comment Emil procédait pour parvenir à ses fins. Usait-il de son pouvoir de séduction ou réussissait-il à faire parler ses dames en échange de tablettes de chocolat, denrée rare et chère en cette période de guerre. L’hypothèse que ce soit une de ces femmes qui l’ait dénoncé et régulièrement évoqué.

Le Journal et Feuille d’avis du Valais comme plusieurs autres coupures de presse mentionne également les relations amicales qu’entretenait Emil avec un pilote de l’armée allemande :

« Il se lia d’amitié avec un aviateur allemand qui lui accorda sa confiance ».

La Gazette de Lausanne du 13 septembre évoque simplement « un ami faisant du service dans l’armée allemande ». Pour Le Petit Journal du 18 septembre, il s’agit « d’un camarade de sport qui y fonctionnait comme pilote » tandis que le Graubündner General-Anzeiger du 9 octobre 1915 parle d’un collègue de sport, « ein Sportskollegen ».

Profitant de cette « amitié » et de la naïveté de son camarade, Emil aurait réussi à pénétrer dans les ateliers d’Aviatik et ainsi récolter de précieux renseignements. Il aurait même effectué quelques vols en tant que passager à bord d’un avion de chasse. [39] - Qu’un civil étranger ait ainsi pu voler dans un appareil de l’armée allemande en temps de guerre paraît surprenant. Il convient pourtant de ne pas oublier que les bases aériennes étaient bien loin à l’époque de bénéficier d’une sécurisation renforcée comme c’est le cas aujourd’hui.

Qui est ce pilote de l’armée allemande qu’Emil Doerflinger connaissait visiblement déjà avant la guerre ? Très vite plusieurs journaux ne font pas mystère de son nom : Charles Ingold. Dès le 16 septembre, le journal de Genève est le premier à citer nommément l’ancien cycliste Suisse devenu aviateur dans l’armée Allemande. [40]

Tous racontent la même histoire. Charles Ingold aurait tenté de convaincre Emil de s’engager comme lui dans l’armée Allemande pour y devenir pilote. Emil aurait décliné l’offre d’Ingold, tout en ajoutant que, dans le cas où il changerait d’avis, c’est aux Anglais et pas aux Allemands qu’il s’adresserait pour apprendre à piloter. Ces propos dont on peut douter, sont assez surprenants dans la bouche d’Emil. Au cours de sa carrière, il a côtoyé et parfois même affronté sur les pistes françaises, bon nombre de coureurs qui se sont ensuite reconvertis avec brio dans l’aviation comme Charles Van den Born, Edouard Nieuport, Léonce Erhmann... Ces hommes qu’il connaissait bien avaient tous en tête, la réussite des frères Farman, champions cyclistes et désormais constructeurs mondialement connus. Le savoir faire français était un des meilleurs au monde, alors pourquoi un homme francophile comme lui, aurait il été en Angleterre apprendre à piloter ?

Avant d’aller plus loin dans cette histoire, il est nécessaire de s’arrêter quelques instants sur la personnalité de Charles Ingold qui joue un rôle trouble dans ce drame. De nationalité Suisse, Carl Wilhelm Rudolph Ingold [41] est né le 19 janvier 1880 à Colmar, qui est alors en territoire allemand. Il est le fils d’un charpentier Suisse établi à Dorrach dans les faubourgs de Mulhouse. Il a effectué la majeure partie de sa carrière cycliste en France où il s’est toujours fait appeler Charles. Vice Champion de Suisse de vitesse en 1903, troisième l’année suivante, il fut professionnel de 1901 à 1908. Coureur solide à qui il manqua toujours un peu de vitesse pour décrocher une grande victoire, il fit équipe à plusieurs reprises avec Emil Doerflinger lors de courses de tandem avant de terminer sa carrière comme stayer.42 Emil et lui ont fait équipe à plusieurs reprises. Constituant une paire efficace, les deux Suisses terminent 2ème le 12 décembre 1904 et le 1er janvier 1905 au vélodrome d’hiver, et 4ème lors de l’épreuve de tandem du Grand prix de la République, disputée au Parc des Princes en mai 1904. De même nationalité, de même langue, les deux hommes se connaissent donc fort bien et on peut même penser qu’ils s’apprécient.

A partir de 1909, Karl Ingold tourne la page et, comme un nombre très important de ses collègues cyclistes, il s’intéresse à l’aviation. Il obtient son brevet de pilote en Allemagne sur la piste de Johannisthal-Berlin, le 13 septembre 1911. [43] - Certaines sources dont le site Wikipédia considèrent, à tort, qu’il a passé son brevet au centre de formation de Châteaufort dans les Yvelines. En réalité c’est son cousin Théophile qui y a fait son apprentissage (Voir à ce propos la Gazette de Lausanne du 16 novembre 1913). Par la suite, Karl Ingold devient pilote pour la firme Alsacienne Aviatik. En décidant de travailler pour une firme allemande, Karl Ingold a fait un choix politique et financier. En effet, le gouvernement Allemand conscient que la guerre qui approche, peut se gagner dans les airs, fait de gros efforts pour développer son industrie et pour recruter et former des pilotes. Ainsi en 1913, le Fond National d’Aviation Allemand est doté de 9 millions de francs par le gouvernement, dont une partie est consacrée à la formation des pilotes. Les constructeurs reçoivent l’équivalent de 10 000 francs par pilote breveté. Les pilotes touchent des primes pour chaque heure de vol effectuée et lorsqu’ils établissent un record, ils sont assurés de recevoir une rente mensuelle tant que le record reste leur propriété. [44]

Karl Ingold est doué et très vite il se fait remarquer sur la scène internationale en réussissant plusieurs vols remarquables. Le 29 décembre 1912, à Lucerne, lors des vols avec passagers qu’il propose, Karl Ingold fait voler un homme de 85 ans. Le 6 octobre 1913, il remporte l’épreuve réservée aux monoplans à gros moteur lors de la semaine d’aviation de Berlin. Le 7 février 1914, il bat les records de la plus longue durée de vol et de la plus longue distance parcourue sans escale : 1700 kilomètres en 16 h 20 minutes. Pour cet exploit, il perçoit du Fond National Allemand, la coquette somme de 400 000 francs. Lors de ce vol de longue durée, Karl Ingold, utilise un biplan militaire Aviatik dont le moteur Mercedes pouvait développer 100 chevaux de puissance et dont la capacité des réservoirs a été portée à 600 litres pour le carburant et 30 litres pour l’huile. [45]

La famille Ingold avec Karl engagé dans l’armée du Kaiser et Théophile qui a rejoint l’aviation française, est caractéristique de ce qu’il se passa dans bon nombre de familles helvètes qui se retrouvèrent profondément et pour longtemps divisées par la 1ère guerre mondiale.

Pendant que Karl se mettait au service de l’Allemagne, son cousin Théophile Ingold, natif de Clarens sur les berges du Léman, brevet suisse n°35, s’engageait pour la France. Blessé à la tête par un tir de Shrapnell lors d’un vol de reconnaissance, Théophile Ingold succomba 48 heures plus tard, le 25 juillet 1916. A l’annonce du décès de son fils, sa mère qui tenait un restaurant sur le port de Clarens ; afficha dans la vitrine la photo de son fils décoré de la Médaille militaire et de la Croix de guerre, avec citations puis elle servit à boire gratuitement toute la journée. Le soir, elle ferma le restaurant et elle partit sans un mot. Personne ne l’a jamais revue... [46]

Dès le printemps 1915, pour ceux qui connaissent bien son passé parisien, Karl Ingold apparaît comme un être peu respectable, une sorte de mercenaire vendu à l’Allemagne pour de l’argent.

L’auteur de l’article met en parallèle les « cousins » Ingold, accordant toutes les qualités à celui qui a rejoint l’armée française et tout les défauts à celui qui a choisi l’Allemagne.

Il n’est pas qu’en France que le comportement de Karl Ingold interroge. Au début de la guerre, les journaux Helvètes qui avaient jusqu’à présent relaté avec une certaine fierté, les performances d’Ingold, font le constat quelque peu amer que celui-ci a abandonné la nationalité Suisse pour se faire naturaliser allemand. [47] - La désillusion est d’autant plus grande qu’Ingold qui a participé à plusieurs meetings en Suisse avant le début de la guerre, avait à chaque fois été honoré comme un « héros national »… [48] - Le changement de nationalité d’Ingold est découvert par les Suisses au lendemain de son record de durée sans escale qui avait suscité l’enthousiasme et la fierté de bon nombre de ses compatriotes.

La famille de Karl Ingold est originaire d’Herzogenbuchsee près de Berne mais elle s’est installée en Alsace avant sa naissance. Son père exerce la profession de maître charpentier. Né en Alsace occupée, donc en territoire Allemand, Karl Ingold avait certes de profondes affinités avec la culture germanique mais son attitude, profondément opportuniste et calculatrice, déçoit bon nombre de ses anciens compatriotes.

Le fait qu’après guerre Karl Ingold se soit de nouveau installé en Alsace et qu’il y ait vécu paisiblement jusqu’à sa mort, en tant que citoyen Suisse, interroge sur les tractations liées à cette naturalisation. Ce froid calculateur a négocié sa naturalisation avec les autorités Germaniques toutes heureuses de pouvoir afficher les exploits d’Ingold comme authentiquement allemands. Il n’y a chez Ingold, aucune conviction, aucun patriotisme, tout n’est que cynisme et calcul sordide.

Le courrier d’un lecteur de Mulhouse diffusé dans le journal L’Intransigeant en date du 25 avril 1915, expose ce qui a été convenu entre Ingold et les autorités Allemandes et décrit de manière prémonitoire le comportement qu’aura cet homme à la fin de la guerre. On y apprend que dès la déclaration de guerre, Ingold a effectué pour le compte de l’Allemagne, des vols de reconnaissance sur les positions militaires françaises dans la région des Vosges et du territoire de Belfort. Face aux dangers de plus en plus grands d’être abattu par un avion français, il lui fut suggérer de prendre la nationalité allemande ce qui en cas d’arrestation lui permettrait de bénéficier du statut de prisonnier de guerre. Nous découvrons par ce témoignage que sa naturalisation a fait l’objet d’un contrat stipulant qu’après la guerre, Ingold aurait la possibilité, s’il le souhaitait, de retrouver sa nationalité d’origine et de revenir vivre à Mulhouse. Les autorités allemandes, au moment de la signature de ce contrat, ignoraient bien évidemment qu’elles allaient perdre l’Alsace-Lorraine mais il est étonnant de constater que les autorités françaises à la fin de la guerre, respectèrent les clauses de cette pseudo naturalisation et qu’Ingold put revenir s’installer à Dorrach comme si rien ne s’était jamais passé... [49]

Ingold peut donc être considéré comme l’inventeur de la nationalité réversible !!! En 1906, l’épouse de Karl Ingold donnait naissance à Zurich à un fils prénommé Charles, qui sera dans les années trente un très honnête pistard. Au moment où son père choisit de changer de nationalité, Charles n’était encore qu’un enfant et comme sa mère, il n’a probablement pas été impliqué dans cette manipulation douteuse.

Karl Ingold n’est pas le seul Suisse à s’engager pour un pays étranger. En fonction de leur culture et de leur langue maternelle, chacun a choisi son chemin. On estime aujourd’hui qu’une grosse douzaine de pilotes Suisse s’est expatriée chez les Alliés alors qu’une autre douzaine comme Karl Ingold est allée rejoindre les rangs de l’Allemagne quand la guerre a éclaté.

Sur le fond, le choix d’Ingold est respectable mais comme il a passé beaucoup de temps à Paris durant sa carrière cela n’est pas du tout du goût des Français qui se sentent trahis, comme ne témoigne un article très critique du quotidien le Journal en date du 8 novembre 1914.

Pour calmer les reproches formulés par la France et pour montrer que la neutralité Suisse ne devait pas être remise en cause en raison de quelques actes isolés d’individus agissant de leur propre chef, de nombreux articles de la presse Suisse font la liste des aviateurs Suisse et de leurs engagements dans les armées Allemandes et Françaises. Ils insistent sur le fait que la répartition est à peu près équivalente et qu’il n’y a pas lieu pour les Français de croire à un changement d’attitude de la part de la Confédération Helvétique. [50]

En terme de politique intérieure, ces divers articles tentent d’apaiser les dissensions internes qui secouent le pays et font se dresser face à face la communauté Romande et la communauté Alémanique.

Et pour inciter à l’union nationale, on fait référence au patriotisme d’un autre ancien champion cycliste et pionnier de l’aviation, Edmond Audemars qui a choisi de ne pas vendre ses compétences à l’étranger et de rester à la disposition des autorités de son pays.

En France, ce qui choque le plus des spécialistes de l’aviation comme Jacques Mortane ou Georges Prade [51] qui avaient, quelques mois plus tôt, salué les exploits aériens de l’ancien coureur Suisse, ce sot les motifs pour lesquels Ingold reçoit la Croix de Fer Allemande. Il est décoré pour avoir participé à un raid aérien sur Paris, la ville qui l’avait accueilli durant de longues années... [52].

Qu’un homme puisse ainsi lâcher des bombes sur une cité où il a habité, au risque de tuer des personnes qu’il connaît, est une ignominie sans nom.

Selon eux, Karl Ingold a fait partie des pilotes qui ont bombardé à plusieurs reprises la capitale Française depuis le début du conflit. Au total 8 raids ont visés Paris entre août 1914 et mai 1915.

Le premier bombardement eut lieu le 30 août, quand un Taube (avion monoplace biplace surnommé la colombe en raison de la forme de ses ailes), largua 4 bombes qui tombèrent rue des Marais, rue des Recollets, rue des Vinaigriers et quai de Valmy sans faire de victime. Après avoir jeté leurs bombes, les deux aviateurs allemands que rien ni personne ne menaçait, lancèrent une oriflamme aux couleurs allemandes, à laquelle était attachée une pochette en caoutchouc contenant du sable pour faire le poids et entraîner le drapeau vers le sol. A l’intérieur il y avait un message destiné aux Parisiens :

★★★ " L'armée allemande est aux portes de Paris, vous n'avez plus qu'à vous rendre ". ★★★

Le 1er septembre, le deuxième raid allemand fait ses premières victimes. On dénombre trois morts et seize blessés. Au total à la fin du mois d’octobre 1914, le bilan s’établit à 9 morts et 53 blessés. La guerre de tranchées focalisant pour un temps l’armée allemande, la capitale ne subit aucun autre bombardement jusqu’au mois de mai 1915. [53]

La presse Suisse a une vision sensiblement différente des évènements. Elle n’évoque pas la participation de Karl Ingold aux bombardements de Paris. Elle parle plutôt de missions de reconnaissance sur la ville. En ce cas, les observations effectuées par le pilote ont sans nul doute servi à la préparation des bombardements qu’il s’agisse des raids aériens ou de la première attaque de Zeppelins qui eut lieu le 21 mars 1915.

Karl Ingold ne pouvait ignorer à quoi allait servir son travail de repérage et sa responsabilité morale est tout autant engagée par cette action. Ingold a t-il pensé un instant que parmi les morts et les blessés Parisiens, il pouvait y avoir des gens qu’il connaissait et qu’il appréciait ? A t-il eu quelques remords par rapport à son travail et à ses résultats ?

Après avoir obtenu la Croix de Fer de seconde classe, Ingold reçoit peu après celle de première classe, toujours pour son activité d’observation et de repérage des positions ennemies. L’obtention de cette décoration allemande par l’ancien champion Suisse est plutôt bien accueillie dans la presse Alémanique qui a du mal à accepter son changement de nationalité et qui le considère toujours comme citoyen Helvète.

En Suisse Romande, la réaction est totalement différente. Ici aussi, on refuse le brusque changement de nationalité d’Ingold mais l’on considère que l’obtention d’une décoration allemande par un citoyen Suisse est absolument inacceptable. Le quotidien l’Indicateur diffuse, le 20 mars 1915, un article où s’affirme, derrière la condamnation du comportement d’Ingold et des autres Helvètes collaborant activement avec l’Allemagne, un véritable manifeste d’indépendance et de liberté d’esprit.

Qu’ils soient francophiles ou germanophiles, finalement les Helvètes sont d’abord fiers de leur pays et ils s’accordent sur un point : ils désapprouvent, d’une manière ou d’une autre, l’abandon par Karl Ingold de la nationalité Suisse à un moment difficile où la Confédération a besoin de l’ensemble de ses citoyens.

En refusant la proposition d’Ingold de devenir pilote au service du Kaiser et en vantant les mérites des Britanniques, Emil ne se doutait pas que ses propos un brin provocateur allaient directement provoquer son arrestation.

En toute logique, Ingold apparaît comme le mieux placé pour rapporter la réponse d’Emil au commandement Allemand. « Le malheur voulut qu’il rencontra un ancien coureur cycliste, Mr Ingold » écrit notamment l’Action Française le 18 septembre. Pourtant si l’on en croit, de nombreuses coupures de presse et notamment Le Journal de Genève, Le Temps ou La Lanterne , ce ne serait pas lui qui aurait dénoncé Emil pour ses propos pro-anglais, mais un autre cycliste. [56]

Le quotidien le Journal qui semble bien renseigné précise même dans son édition du 18 septembre, qu’il s’agit d’un cycliste Berlinois.

Un seul journal, La Presse dans un article en date du 12 octobre 1915, osa finalement aller au bout de cette logique en désignant clairement Karl Ingold comme celui qui a dénoncé Doerflinger aux autorités allemandes : « Ce serait, parait-il, Ingold (toujours lui) qui aurait fait arrêter Doerflinger pour espionnage ».

Parce qu’il est considéré comme un des hommes ayant bombardé Paris, Karl Ingold fait partie des pilotes allemands que n’importe lequel des aviateurs français serait heureux d’abattre. Le 21 avril 1915 le Journal est le premier à annoncer, avec beaucoup d’emphase et de fierté patriotique qu’il a été abattu et fait prisonnier. [57]

Outre Rhin, l’information est aussitôt démentie pour ne pas laisser les français se vanter de leur succès. Au lieu de purement et simplement nier les faits, on prétend que Karl Ingold, qui se trouvait engagé dans d’autres opérations sur le front oriental, serait peut être tombé aux mains des Russes. [58] - Quelques jours plus tard pourtant c’est Ingold en personne qui va apporter un démenti formel à toute cette histoire. Pour faire taire la rumeur, l’ancien coureur Suisse envoya une carte postale à un membres du l’Union Vélocipédique Suisse sur laquelle il inscrivit ces mots :« Me trouve très bien, en état d’arrestation, à Fribourg-en-Brisgau. »

Cet article tout comme celui intitulé « l’hypocrisie d’anciens Kamerades » paru lui aussi dans l’Auto d’Henri Desgrange, le 18 juillet de la même année montrent bien toute l’animosité voir même la haine que le comportement d’Ingold a suscité.

« Après la victoire, si on ne réussit pas à le descendre d’ici là, je suis certain que ma croix de la Légion d’honneur sera plus honorée que sa Croix de fer. »

Comme rien décidément n’est simple dans l’affaire Doerflinger, une autre version est évoquée par une bonne partie de la presse Suisse et Française. Emil aurait été dénoncé par une des femmes de soldat à qui il avait soutiré des informations. [59]

Pour d’autres journaux, comme Le Matin, Emil a été dénoncé par une femme dite « de mauvaise vie » ou « de mauvaise réputation ». [60] - L’histoire ne dit pas si cette « femme de mauvaise vie » évoquée par la presse était l’épouse d’un soldat ayant travaillé pour Emil...

Le Journal, en date du 18 septembre 1915 ainsi que La Lanterne du 19 septembre ne tranchent pas et évoquent à la fois une dénonciation par un cycliste et par une femme.
Dans cette affaire, démêler le bon grain de l’ivraie s’avère impossible. Il est par contre certain que les sentiments francophiles dont Emil et son père ne se sont jamais cachés, ont pesé très lourds dans son arrestation.

« MM. Dörflinger père et fils étaient bien connus comme francophiles et avaient été maintes fois avertis qu’ils figuraient sur la liste noire. Mais ayant bonne conscience, Dörflinger ne se méfiaient pas de la loi suprême allemande : « Ceux qui ne sont pas pour nous sont contre nous. » [61]

Quand les autorités allemandes ont eu connaissance des prétendues activités d’Emil Doerflinger, elles ont immédiatement mis en place un plan afin de recueillir des informations complémentaires et
ensuite elles ont préparé un piège dans le but d’attirer l’ancien coureur Suisse sur leur territoire afin de l’arrêter. Utilisant l’important réseau d’espions et d’indicateurs que les allemands possédaient dans la région de Bâle, dès sa dénonciation, Emil fut dès lors l’objet d’une discrète mais très étroite surveillance. A Genève, ces personnages troubles encadrèrent à plusieurs la table du restaurant où Emil dînait avec des amis. Le récit que fit Emil de son voyage et quelques commentaires où ressortirent nettement ses sympathies pour la France suffirent pour transformer ce moment convivial en une rencontre entre un agent et des chefs de l’espionnage alliés. Ajoutons que les indicateurs étant payés en fonction de leurs « découvertes », ils avaient tout intérêt à noircir le trait et à faire d’Emil un dangereux espion.

Convaincus de sa culpabilité, les allemands décidèrent de tendre un piège à Emil car il n’était pas possible pour eux de l’arrêter en territoire helvète sans créer un incident diplomatique grave. Ils firent parvenir à Emil, une fausse demande d’un nouveau client basé à Lorrach, ville où se trouvait un des principaux centres d’espionnage d’Allemagne. Afin de finaliser ce qu’il croyait être une grosse commande, Emil prit le train pour se rendre de l’autre coté de la frontière. A sa descente de wagon, il fut immédiatement interpellé par des agents des services de sécurité allemands. Une huitaine de jours plus tard, son patron reçut un message des allemands lui demandant d’envoyer quelqu’un pour récupérer les documents professionnels dont Emil était porteur. Espérant pouvoir intercéder en faveur de son employé, il se rendit lui même à Lorrach mais il n’obtint rien d’autres que la confirmation de l’arrestation d’Emil, pour espionnage en faveur de la France. [62]

Incarcéré à la prison de Mulhouse, [63] Emil est jugé au début du mois de septembre par le tribunal militaire siégeant dans la ville qui le condamne à mort. Selon les autorités allemandes, Emil Doerflinger aurait reconnu les faits. Il aurait avoué avoir communiqué toutes les informations recueillies au service de renseignement français. Il aurait également déclaré avoir eu pleine conscience de la portée de ses actes et des risques qu’il courait. Les allemands prétendent même qu’Emil aurait trempé dans une affaire de contrebande de correspondance et qu’après son arrestation les incursions des avions français en Alsace et dans le Grand Duché de Bade auraient cessé pendant quelque temps. [64]

Le journal de Genève du 25 septembre tient quand à lui les aveux d’Emil comme véridiques. Il prétend, que « la condamnation à mort du Suisse Emile Dörflinger ayant été précédée de débats publics , » il est en mesure de donner des détails du procès. On peut fortement douter de cette information, car les tribunaux militaires n’ont pas l’habitude, surtout en temps de guerre d’ouvrir les procès au public...

Bien évidemment du coté de la presse Suisse Francophile tout comme en France, la présentation des faits est tout autre. Le procès s’est déroulé dans des conditions iniques et Emil a été condamné sur la foi d’un témoignage des plus suspects, sans preuves véritables peut-on lire un peu partout.

« Le seul témoin à charge dont la déposition fut un peu précise fut une femme de mauvaise réputation qui semble avoir sous des influences faciles à deviner. La défense de l’accusé ne fut pas écoutée.» [65]

Clamant son innocence, Emil aurait déclaré dans une lettre adressée à son père : « Est ce que ma patrie, la Suisse, ne peut rien faire pour moi » [66]

Plusieurs journaux français, qui par patriotisme étaient farouchement opposés à ceux qu’ils appelaient péjorativement « les boches » conclurent immédiatement cette histoire en affirmant qu’Emil était innocent et qu’il était victime d’un complot ourdit par les autorités allemandes.

Le quotidien « le Rappel » en date du 15 octobre revient sur le stratagème utilisé pour attirer Emil en territoire allemand et fait un parallèle avec le piège tendu en 1887 au commissaire Schnaebelé. Guillaume Schnaebelé, d’origine alsacienne est alors le commissaire de police de Pagny-sur-Moselle. De l’autre côté de la frontière, à Ars-sur-Moselle, son homologue allemand Gautsch est lui aussi d’origine alsacienne mais il a choisi de rester en Alsace et de travailler pour l’occupant. Les deux hommes ne s’apprécient guère. Le 20 avril 1887, Schnaebelé se rend à un rendez-vous fixé par Gautsch à la frontière. Le prétexte est un poteau frontière renversé pour lequel Gautsch veut dresser un procès verbal. En réalité, il s’agit d’un guet-apens. Des policiers allemands attrapent Schnaebelé, et l’entraînent sur le territoire allemand pour l’arrêter. Emprisonné à Metz pour espionnage, il sera très vite libéré sur ordre de Bismarck au motif qu’il faut toujours considérer comme un sauf‐conduit en bonne et due forme, l'invitation qui entraîne une violation de frontière dans le but de régler des questions administratives entre deux Etats voisins. Bismarck par cette décision su éviter la crise que les va-t-en guerre des deux camps rêvaient d’exploiter. Il ne manqua néanmoins pas de rappeler, à juste titre d’ailleurs, que Schnaebelé était à la tête d’un important réseau d’espionnage et que sa clémence ne s’exprimait que pour respecter le droit...

Un seul journal Helvète, « l’Indicateur » (Der Anzeiger) diffusé principalement dans la région du Valais, adopte une position totalement différente des courants pro et anti allemands qui s’affrontent quotidiennement dans le pays et ouvre le débat sur un plan éthique et philosophique. Peu importe la culpabilité ou non d’Emil, le journaliste s’élève avant tout contre l’habitude, hélas trop fréquente, du gouvernement allemand de bafouer le droit de chaque individu de bénéficier d’un procès équitable.

« Si Dörflinger a réellement fait de l’espionnage, il savait, ce faisant, à quoi il s’exposait, et alors, si cruelle que soit la sanction, on ne saurait trop que faire. Mais si, comme il le jure, cet accusé est innocent, si les preuves de sa culpabilité ne sont pas établies par d’irréfutables preuves, alors nous devons tous, les compatriotes de Dörflinger, protester contre sa condamnation et tout tenter pour empêcher son exécution. L’habitude de fusiller un homme comme un chien, sur une dénonciation souvent suspecte, ou sur des apparences non sérieusement vérifiées, constitue un crime de droit des gens, et c’est le droit et le devoir de tous les peuples d’intervenir avec la dernière énergie. » [68]

En cette période de guerre, où s’entremêlent erreur journalistique, désinformation, propagande et censure, il est difficile d’établir une chronologie précise de cette affaire. Les informations se croisent et se contredisent sans cesse. Entre le 10 et le 15 septembre, la demande de recours effectuée par Emil est rejetée par le Tribunal Allemand sans que l’on sache précisément ce qu’il advient de lui, contrairement à ce qu’annonce précipitamment le Journal et feuille d’avis du Valais du 14 septembre 1915 pour qui, la sentence, c’est à dire l’exécution du condamné, a déjà été réalisée.

Dans les 48 heures qui suivent l’annonce officielle de la condamnation à mort d’Emil, le 15 ou le 16 septembre, le Gouvernement Fédéral Suisse intervint auprès de Berlin pour obtenir la grâce de son citoyen.

Entre le 16 et le 20 septembre, [69] avant qu’aucune réponse officielle ne soit parvenue aux autorités Helvétiques, le magazine sportif allemand « Rad-Welt » littéralement « le monde du cyclisme » annonça qu’Emil avait été fusillé. En France, la censure, on peut se demander dans quel intérêt, bloqua l’information et la terrible nouvelle de la mort d’Emil ne put être annoncée qu’à partir du 25 septembre.

Le Journal La Lanterne qui visiblement n’apprécie pas ce fonctionnement, s’autorisa, au risque de s’attirer les foudres d’Anastasie, le commentaire suivant :

« Le bureau de la presse autorise aujourd’hui les journaux français à reproduire la nouvelle donnée, il y a quatre jours, par le journal allemand Rad-Welt, annonçant que le coureur cycliste Emile Doerflinger, le champion Suisse bien connu sur nos vélodromes, a été fusillé par les Allemands. »

Comme l’avait fait remarquer la veille, le même journal dans sa lutte contre cette censure, ce contrôle permanent est à la fois ridicule et inutile :

" Quiconque dispose de dix centimes peut se procurer les feuilles de Genève et de Lausanne, où il pourra lire mille choses interdites aux quotidiens édités dans les limites de notre territoire. Il n’est donc pas nécessaire à un Français de savoir l’anglais, l’italien, l’espagnol ou le hollandais pour savoir ce qui se passe à l’étranger et ce qu’imprime l’ennemi. Il suffit d’avoir été à l’école primaire et de posséder deux sous ".

La nouvelle de l’exécution d’Emil suscita une vive émotion dans le petit monde de la piste Parisien où le souvenir du grand et sympathique coureur Suisse était encore dans l’esprit de chacun. [70]

Alors qu’en France, de nombreux articles saluaient la mémoire du coureur que beaucoup considéraient comme une nouvelle victime de la cruauté allemande, dès le 28 septembre, arriva en Suisse, le démenti de cette information.

Le 1er et le 2 octobre, quand enfin la censure française autorisa la diffusion de cette information, les différents journaux reprirent avec enthousiasme la bonne nouvelle. [71] - Au même moment, comme par un curieux mouvement de balancier, c’est à nouveau l’inquiétude qui prédomine dans les médias Suisse. Dès le 1er octobre, L´Impartial, écrivait :

« L'incertitude continue à régner sur le sort de Dôrflinger ».

Divers journaux du grand Duché et du Wurtemberg reproduisent une dépêche de Mulhouse, datée du 27 et annonçant qu'on a affiché dans la ville l'avis suivant :

« Aujourd'hui a été fusillé l'espion Dôrflinger, bien connu en Alsace comme cycliste et comme voyageur en chocolats. Il était au service de l'espionnage français au détriment de notre patrie et de ses fils qui combattent. Il fut condamné à mort par le tribunal de la commandature des étapes de Mulhouse ». L'avis est signé du commandant en chef du groupe d'armées.

Cependant, le style du document éveille des doutes sur son authenticité et d'autre part il n'est arrivé d'Alsace et il n'a paru dans les journaux alsaciens aucune confirmation de l'exécution de Dôrflinger.»

Le journaliste de l’Impartial pointe avec justesse les éléments qui font douter de la réalité de l’information et notamment l’absence d’article dans la presse Alsacienne, alors que les Allemands ont toujours cherché à diffuser largement ce type d’information pour dissuader tous ceux qui pouvaient être tentés de rendre service à l’ennemi. Hélas, pour ceux qui avaient été rassurés par le raisonnement logique de l’Impartial, quasiment au même moment, le Strassburger Post, journal « officiel » allemand de la région de Strasbourg publia un communiqué suffisamment précis pour balayer les derniers doutes sur l’exécution d’Emil. Il ne nous a pas été possible de retrouver l’édition de ce journal évoquant l’évènement mais de nombreux quotidiens Suisse et Français y font
référence et notamment Le Matin, La Lanterne, La Croix et La Libre Parole.

Depuis le début du conflit, les autorités allemandes ont bien compris que l’Alsace n’était pas un territoire allemand comme les autres. Quarante cinq ans de germanisation de la société Alsacienne n’étaient pas parvenues à briser totalement les liens qui unissaient la région à la France. Un courant francophile fort persistait et rendait une bonne partie de la population hostile au Kaiser. Pour faire face à cette situation, dès le début du conflit, le pouvoir militaire prit des mesures très dures : suspension des libertés individuelles, de la liberté de circulation (laisser-passer obligatoire), de la justice ordinaire, du droit de réunion et d’association. Des arrestations eurent lieu dans les milieux francophiles. Les biens des français et des francophiles condamnés par la justice militaire furent confisqués. Les autorités militaires pratiquèrent même des arrestations préventives de suspects. Entre 3000 et 4000 personnes furent ainsi arrêtées, internées ou expulsées. S’exprimer en français était passible de prison et la presse de langue française fut purement et simplement interdite et remplacée par des organes de propagande pro-gouvernementale comme le Strassburger Post.

S’appuyant sur cet article qui cite un avis signé du Général Gaede annonçant l’exécution du coureur Suisse, les 6 et 7 octobre, les quotidiens français annoncèrent à nouveau, la disparition d’Emil. [72]

Seul le journal« l’Auto » du 6 octobre 1915, tout en reprenant comme ses confrères l’information, du Strassburger Post, se montra un peu plus circonspect et émit quelques doutes sur sa véracité. [73] - Le quotidien sportif, pour mettre à mal la version de son homologue allemand, s’appuya sur le fait que, selon certains confrères Suisses, le gouvernement fédéral n’avait pas été informé de l’exécution de son citoyen et que sa demande de recours n’avait pas été rejetée officiellement par l’Allemagne. Exécuter la sentence avant d’en avoir informé les autorités Suisses étant totalement contraire aux règles diplomatiques en vigueur, le doute restait permis.

Finalement la seconde mort d’Emil ne dura pas plus longtemps que la première et dès le 12 octobre, les lecteurs français apprenaient la bonne nouvelle. Le 16 octobre 1915, le journal L’Indicateur,
soulagé de pouvoir annoncer à ses lecteurs, la grâce accordée par le Kaiser qui signifiait la fin de cette affaire, écrit avec humour : « Dörflinger n’est pas mort, car il vit encore ». [74] - Difficile pourtant de dire que tout est bien qui finit bien alors qu’Emil se retrouvait condamné à perpétuité pour des actes dont il s’était toujours déclaré innocent mais on imagine sans peine le soulagement de sa famille. Pendant plus d’un mois, les proches d’Emil venaient de vivre un terrible calvaire, ballottés d’un jour à l’autre, entre la plus terrible des nouvelles et l’espoir d’une grâce impériale. Si l’on comptabilise la première annonce du décès d’Emil par le Journal et feuille d’avis du Valais du 14 septembre 1915, l’ancien coureur Suisse aura été donné pour mort puis ressuscité à trois reprises...

En Suisse, en France, en Grande Bretagne, un peu partout en Europe du coté des adversaires de l’Allemagne et même aux États Unis, la grâce accordée par l’Empereur à Emil Doerflinger est annoncée à partir du 13 octobre. [75]

C’est aussi l’occasion pour le journal l’Auto de remettre une nouvelle fois sur le tapis le problème de la censure qui lui semble totalement dénué d’intérêt pour ce type d’affaire. Pourquoi cacher durant plusieurs jours la grâce accordée au coureur Suisse qui a de nombreux amis en France et continuer à les laisser croire à son exécution.

La clémence du Kaiser est toute relative. Il s’agissait pour les autorités allemandes de faire un geste diplomatique en direction du gouvernement Suisse. La condamnation à mort fut simplement commuée en une peine de prison à perpétuité. Quelques journaux français s’élevèrent contre cette décision qu’ils jugeaient injuste et démesurée mais pouvait-il en être autrement ?


La Lanterne, 13 novembre 1915 [76]

Libérer Doerflinger ou lui accorder une remise de peine plus conséquente était totalement impensable. Pour le gouvernement Allemand, cela signifiait reconnaître implicitement que le procès ne s’était pas déroulé selon les règles du droit et que les éléments à charge étaient insuffisants ou pire encore totalement inventés.

Pour Emil, commence alors la période la plus éprouvante de sa vie. Certes, il peut écrire à sa famille et recevoir des lettres, c’est la seule liberté qui lui reste, mais que dire. Clamer son innocence ne sert à rien quand on sait qu’il n’y aura pas d’autre procès. La censure relisant bien évidemment les courriers des détenus, Emil ne pouvait pas de toute façon exprimer le fond de sa pensée ou évoquer les conditions épouvantables de sa détention sous peine de voir sa correspondance bloquée. Ne pas se plaindre, se taire, ne pas céder à l’abattement, être patient, espérer la victoire des alliés et lutter pour survivre avec l’espoir de jours meilleurs, tel allait être le quotidien d’Emil pendant quatre longues années.

Tout au long de son parcours, Emil avait toujours bénéficié du soutien discret mais inconditionnel de son père. A la nouvelle de l’arrestation de son fils, celui-ci avait tout tenté pour le faire innocenter et obtenir sa libération. Usé par cette bataille perdue d’avance, profondément secoué par la guerre psychologique menée par les Allemands qui, à plusieurs reprises, avaient fait ou laissé croire à la mort de son fils adoré, Monsieur Doerflinger ne parvint pas à supporter tout cela. Épuisé nerveusement et physiquement, il décède au mois de janvier 1916, âgé d’à peine 58 ans, victime collatérale de cette sordide affaire.


Le journal, 1er février 1916

A l’époque, aucun pays dans le monde n’offrait aux prisonniers des conditions de détention acceptables et en Allemagne, les prisons pour les détenus de droits communs étaient réputées pour être parmi les pires d’Europe. Depuis les conférences de la Haye en 1899 et 1907, un régime particulier existait pour les prisonniers de guerre. En vertu de ce statut, les prisonniers devaient être traités avec humanité et protégés contre les actes de violence. Ils pouvaient communiquer avec l'extérieur et recevoir des colis, mais ce statut s’appliquait uniquement aux militaires. Emil ayant été condamné pour espionnage, c’est plutôt l’inverse qui lui fut imposé et parler d’enfer n’est pas un vain mot.

Emil est incarcéré à Dietz ou Diez sur Lahn, petite ville en Rhénanie-Palatinat. A l’extérieur de la cité, une prison a été construite de 1907 à 1912 dans le style architectural « Panopticon ». Le panopticon, est un modèle de la prison dite « parfaite » inventée par le philosophe utilitariste Jeremy Bentham, à la fin du 18ème siècle. Le terme « panopticon » dérive du mot grec panoptos : le fait de tout voir. Au milieu du complexe architectural se trouve une tour de surveillance équipée de vitres teintées. Encerclant la tour central se dresse un bâtiment circulaire composé de cellules qui prennent toute l’épaisseur de l’édifice. Les cellules y sont sans cesse éclairées, et du côté intérieur fermées seulement par des grilles métalliques. Ainsi, les surveillants peuvent, à partir de la tour, observer à tout moment, ce qui se passe dans chacune des cellules. Les prisonniers n’ont pas la possibilité de savoir s’ils sont observés ou pas. Toute la subtilité de la construction réside dans ce principe de visibilité asymétrique. Outre la privation de liberté, les détenus perdaient ainsi toute intimité et ils subissaient une torture morale très éprouvante. [77]

L’Allemagne, d’une manière générale traitait fort mal ses prisonniers qu’il s’agisse de soldats ennemis ou de civils. Dans les camps, les épidémies de tuberculose et de typhus favorisées par la promiscuité, étaient fréquentes. En 1915, le typhus fit des ravages dans les prisons de Wittenberg, et de Cassel provoquant la mort d’environ 2 000 détenus. Les brutalités des gardiens attestées un peu partout ainsi que le manque de nourriture, furent également à l’origine de nombreux décès à tel point qu’à la fin de 1915, le gouvernement français émit des protestations par l'intermédiaire des Pays Neutres, en menaçant d'exercer des représailles à l'encontre des prisonniers allemands qu'il détenait. Le gouvernement Allemand réagit très mal à la menace française. Il fit réduire encore les rations quotidiennes de nourriture et la distribution du courrier des prisonniers fut ralentie. Il envoya même des prisonniers de guerre vers des camps spéciaux plus durs, en Lituanie. [78]

Les quelques déclarations que fit Emil au moment de sa libération, attestent des rigueurs imposées par le gouvernement du Kaiser à ses ennemis. A Dietz, les prisonniers n’avaient qu’un repas par jour composé seulement d’une soupe aux feuilles de betteraves et de choux. Les colis reçus par les prisonniers étaient en grande partie volés par les gardiens. Le moindre manquement à la discipline était lourdement sanctionné par des peines de cachots où le récalcitrant était envoyé avec des fers pouvant atteindre 75 livres aux poignets. [79] - Comble de malchance pour Emil, aucun colis alimentaire ne lui fut envoyé durant les trois ans où il fut interné à Dietz. La section de l’alimentation du Département Fédéral de l’économie Suisse ne put pas, pour des raisons pratiques accéder à la demande de sa mère et lui adresser de colis. [80] - Seuls les camps où des citoyens de la confédération étaient en nombre suffisant, étaient régulièrement ravitaillés.

En quatre ans et trois mois, compte tenu de conditions déplorables de détention, Emil perdit environ 25 % de son poids. Lui qui pesait habituellement aux alentours de 100 kilos, va fondre et à sa libération c’est un homme très amaigri, pesant seulement 76 kilos qui va retrouver la liberté. [81] - Les photos prises peu de temps après sa libération, nous montre un homme prématurément vieilli, méconnaissable. Nous sommes très loin de l’athlète puissant et plutôt beau gosse qui, dix ans plus tôt, posait décontracté face aux objectifs des photographes.

Emil demeura un peu plus de trois ans dans le bagne de Dietz. En décembre 1918, devant l’avancée des armées américaines, les allemands le transférèrent dans le centre pénitencier de Ziegenhain. [82] - La prison de Ziegenhain se trouve sur le territoire de la ville de Schwalmstadt dans le Land de Hesse. Installée dans un ancien château de chasse dont les bâtiments les plus anciens remontent au XIIème siècle, ce fut d’abord une forteresse puis une garnison militaire avant de devenir une prison à partir de 1842. Selon La Gazette de Biarritz-Bayonne-Saint Jean de Luz, du 1er juillet 1919, qui utilise le témoignage d’un prisonnier français, diffusé quelques jours plus tôt par le journal l’Echo des Sports, Emil y souffrait toujours de la faim mais les conditions de détention imposées aux prisonniers étaient moins rudes qu’à Dietz. Il a contracté une maladie de peau dont il n’arrive pas à se débarrasser. Il semblerait par contre qu’il bénéficia désormais d’un colis mensuel envoyé par l’Office Fédéral de l’alimentation de Berne.

Après la proclamation de la République de Weimar, le 9 novembre 1918, la signature de l’armistice puis l’abdication de l’empereur Guillaume II, le 28 novembre, la situation politique en Allemagne est totalement bouleversée. Ces changements politiques ainsi que la fin de la guerre sont suivis avec beaucoup d’attention par Emil qui retrouve des raisons d’espérer.

Très affaiblie sur la scène internationale, considérée comme pleinement responsable du déclenchement de la première guerre mondiale, l’Allemagne n’a finalement que faire d’un homme comme lui.
Si l’on en croit L’Écho d’Alger, du 10 décembre 1918, Emil n’a jamais été abandonné par ses compatriotes. Dès la fin des hostilités des voix s’élevèrent pour tenter d’obtenir sa libération. Selon l’Écho, l’hebdomadaire Le Sport Suisse a lancé un appel en faveur d’Emil. Publié à Genève, Le Sport Suisse est un journal francophile qui a pendant toute la guerre, consacré une rubrique aux sportifs mobilisés, s’intéressant plus particulièrement aux athlètes d’origine romande et à ceux qui servent du côté des alliés.

« Notre confrère suisse demande qu’en raison de l’armistice, le Conseil Fédéral, par l’entremise du département politique, s’occupe auprès des Alliés de la libération des détenus politiques qui gémissent dans les geôles allemandes. Nous souhaitons que cette démarche soit prise en considération et que bientôt soit rendu aux sports en général et à la piste en particulier, le coureur Doerflinger, qui fut huit fois champion suisse de vitesse. » [83]

Cette mobilisation ne semble pas avoir été suivi d’effet et nulle part nous ne retrouvons trace d’une éventuelle demande du Conseil Fédéral Suisse pour faire libérer Emil.

Faut-il voir là une reconnaissance implicite des services rendus par Emil Dörflinger à la France mais c’est finalement grâce à une intervention française au plus haut niveau, qu’il retrouva enfin la liberté en septembre 1919. Dès le mois de février, le Comité National des Sports Français présidé par le Comte Justinien Nicholas Clary se préoccupa du sort du grand coureur Suisse.

Médaillé de bronze au tir lors des Jeux Olympiques de Paris en 1900, le Comte de Clary fut une des personnalités les plus en vue de l’époque dans le domaine du sport. Président du Saint Hubert Club de France, fondateur de l’Académie des Sports, ce proche de Pierre de Coubertin était aussi depuis 1913 à la tête du Comité Olympique Français. Président du Comité d’Organisation des J.O. de Paris 1924, c‘est également lui qui soutiendra avec succès devant le Comité International Olympique, la création des Jeux Olympiques d’hiver dont la première édition se déroulera à Chamonix en 1924. Homme d’influence, le Comte Justinien Nicholas Clary connaît parfaitement les dirigeants politiques français et sa proximité avec le pouvoir en fait un personnage de poids pour réussir ce type d’entreprise.

Le 12 février 1919, le Comité National des Sports Français par l’intermédiaire de son Président adressa au Secrétaire Général de la Conférence de la Paix une lettre pour demander la libération d’Emil. La France ayant été un des principaux lieux d'affrontement de la 1ère guerre mondiale, c'est à Paris que les pays vainqueurs ont décidé de réunir la Conférence des Préliminaires de la Paix que l’on appellera plus simplement par la suite, Conférence de la Paix. Elle est investie d'une double mission, la création de la Société des Nations et l'élaboration des traités de paix à soumettre aux pays vaincus.


La Lanterne, 8 avril 1919

La Conférence s'ouvrit le 18 janvier 1919, deux mois jour pour jour après l'armistice. Les représentants des 32 pays belligérants y participèrent pour rédiger les préliminaires de la paix. Un seul État ne fut pas convié : l'Allemagne. La Conférence de la Paix, qui prépara le traité de Versailles signé en juin 1919, s’achèvera en août 1919, après 6 mois de discussions ardues et 1646 séances tenues par 52 commissions techniques avec entre-temps quelques interruptions. Le Secrétaire Général de la Conférence était Paul Eugène Dutasta. Fils de l’ancien maire de Toulon, il possédait une solide expérience de diplomate : Secrétaire Général du Gouvernement de Tunisie en 1905, puis chargé du Consulat Général de Varsovie en 1911, année où il fut nommé ministre plénipotentiaire. En février 1918, Georges Clemenceau le nomma Ambassadeur de France à Berne, poste qu’il occupera jusqu’en 1920. En 1919, il devient Secrétaire Général de la Conférence de la Paix, à la grande surprise des milieux diplomatiques qui pensaient que cette charge au combien importante, reviendrait à un diplomate de renom. Pourtant avec le recul, le choix de Georges Clemenceau apparaît tout à fait pertinent et il montre une fois encore l’intelligence politique du vieux lion. En tant qu’ambassadeur Français à Berne, Paul Dutasta avait accompli en quelques mois un travail remarquable. Allant à la rencontre de la population et de ses dirigeants, il avait fait preuve d’écoute et avait ainsi su gagner la confiance des Suisses y compris des germanophiles.

Durant toute la Conférence, Paul Dutasta se fit l'intermédiaire des autorités Suisses auprès de Georges Clemenceau et des Alliés. Il participa aux négociations qui aboutirent à la rédaction de l'article 435 du traité de Versailles renouvelant la reconnaissance de la neutralité accordée à la Suisse par les traités de 1815. De par ses fonctions d’ambassadeur à Berne, il put travailler très intensément et en terrain neutre avec les délégations Autrichiennes, Allemandes, Bulgares et Hongroises afin de préparer les futurs accords de paix.

Ce protégé de Georges Clemenceau, qui passait pour être son fils naturel, avait noué d’excellentes relations avec les Suisses. Bien qu’aucune trace écrite ne l’atteste, peut être avait il été en tant qu’Ambassadeur de France interpellé sur le sort injuste d’Emil, bien avant de devenir Secrétaire Général de la Conférence.

C’est donc Paul Dutasta, Secrétaire Général de la Conférence de la Paix et le Maréchal Foch Commandant en Chef des Armées Alliés qui transmirent à la délégation Allemande, la demande officielle de libération d’Emil Doerflinger. Compte tenu du statut des personnalités présentant la requête, la réponse ne pouvait qu’être positive. [84] - Le nouveau gouvernement Allemand n’avait aucun intérêt à s’opposer à la libération d’un citoyen étranger condamné par un régime qui n’existait plus et vis à vis duquel, il souhaitait vivement se démarquer. En tant que pays vaincu, l’Allemagne n’était pas en position de force et son gouvernement qui désirait obtenir des concessions de la part des alliés, pour de multiples autres choses bien plus importantes à ses yeux que le sort d’un prisonnier, accepta de bonne grâce la libération d’Emil.

Une nouvelle vie commence

En France, c’est le journal l’Auto du dix octobre, qui, le premier, annonça la nouvelle de la libération de l’ancien coureur Suisse. Le quotidien nous raconte comment la nouvelle est parvenue à sa rédaction. Dès sa sortie de prison, Emil envoya un télégramme à Monsieur Lauer, un ami de son père demeurant à Paris pour exprimer sa joie de retrouver la liberté et remercier la France de son intervention. Lauer prévint immédiatement Victor Dupré qui annonça la libération de son ancien partenaire à tous ceux qui connaissaient Emil.


L’Auto, 10 septembre 1919

Libéré le 31 août 1919, Emil Doerflinger ne resta que quelques semaines en Suisse, le temps de voir sa famille et des amis. Durant ce court séjour dans son pays, l’ancien champion Suisse ne semble pas s’être exprimé dans les journaux locaux sur sa captivité et les conditions de sa libération.

C’est à Paris où venait de se jouer son sort qu’il veut aller et surtout qu’il est attendu. Dans la capitale française qui pleure la disparition de très nombreux champions comme François Faber, Emile Friol, Léon Hourlier, Octave Lapize, Lucien Petit Breton pour ne citer qu’eux, Emil fait figure de rescapé. Toute une génération de sportifs de talent a été balayée par la grande guerre et devant les pistes quasi désertes, ils sont nombreux à se souvenir avec tristesse des tournois épiques d’avant guerre et à souhaiter le retour des quelques anciens qui ont échappé à la grande faucheuse. Poussé par ses amis, Emil, qui avait pourtant arrêté sa carrière internationale en 1911 et disputé seulement quelques courses l’année suivante, envisagea alors très sérieusement un retour à la compétition. Dès le 21 septembre, Le Matin reprit le lendemain par Le Petit Courrier d’Angers annonçait : « Doerflinger compte partir dans dix jours pour Paris et reprendre son entraînement ».

Arrivé dans la capitale le 28 septembre, Emil est accueilli par son ami et partenaire de tandem Victor Dupré. Parmi les personnes qui figurent dans le cercle des intimes, on retrouve Monsieur Lauer, Fred Walthau [85] et Robert Coquelle. Au sortir de la guerre, Robert Coquelle outre la profession de journaliste sportif, occupe également les fonctions de Directeur des vélodromes de Buffalo et de la Cipale. Il est à la recherche de coureurs pour faire renaître les chaudes ambiances des vélodromes d’avant guerre. Il connaît Emil depuis son arrivée à Paris. Seize ans ont passé mais il est persuadé qu’Emil bien connu du public parisien, pourrait faire une excellente tête d’affiche.


La Presse, 29 septembre 1919

Après avoir hésité, Emil finit par se laisser convaincre, songeant probablement au bon vieux temps et au rapport si particulier qu’entretiennent les pistards comme lui avec le public. Après les années terribles qu’il venait de vivre, il songea probablement qu’il allait pouvoir gagner rapidement pas mal d’argent et que cela l’aiderait à redémarrer une nouvelle vie.

Le 29 septembre, le quotidien la Presse déclare : « Les projets du grand coureur ne sont pas encore bien précis mais tout laisse à supposer que nous le reverrons prochainement sur nos pistes parisiennes ».

L’information est confirmée quelques jours plus tard par l’Intransigeant qui dans son édition du 4 octobre annonça que le grand Emil effectuerait sa rentrée sur les vélodromes parisiens, le 19 ou le 26 du mois.

C’est finalement le 26 octobre, au vélodrome d’Hiver qu’Emil effectue sa rentrée. N’ayant repris l’entraînement que depuis environ un mois, il ne participe à aucune épreuve et se contente d’une simple exhibition sur deux kilomètres derrière tandem. [85]

Le Journal, 27 octobre 1919

Il est probable que durant son séjour Parisien, certains de ses amis lui ont parlé des Jeux Olympiques 1920 qui venaient d’être attribués à Anvers en hommage au peuple belge qui avait beaucoup souffert pendant la guerre. En redevenant champion de Suisse de vitesse, ce dont ils le croyaient capable, Emil pourrait conclure magnifiquement sa carrière en participant aux J.O. prévus
du 20 août au 12 septembre 1920. Le « plan de carrière » que ses amis ont esquissé pour lui est séduisant et Emil voudrait y croire autant qu’eux mais hélas rien ne va se dérouler comme prévu. Malgré sa motivation et l’envie qu’il a de bien faire, Emil s’aperçut vite qu’il avait vieilli et que ses belles années étaient définitivement derrière lui.

A 38 ans, après quatre années de captivité très éprouvantes physiquement, il ne peut que constater amèrement les terribles dégâts. Il a certes retrouvé avec un plaisir qu’il n’imaginait pas, l’ambiance des vélodromes mais sur son vélo, son corps usé peine à répondre à ses sollicitations. Quoi qu’il fasse, il comprend qu’il ne retrouvera jamais une condition physique suffisante pour être compétitif au plus haut niveau.

Pendant quelques mois encore, Emil semble avoir continué à rouler. Peut être a-t-il même effectué quelques exhibitions mais nous ne retrouvons aucune trace d’une éventuelle participation à une compétition. Un article de la Vie au Grand Air qui, le 20 janvier 1920, fait le tour des coureurs qui à la fin de l’été, vont briguer le titre olympique sur la piste d’Anvers, confirme le retrait définitif
d’Emil.

(Doerflinger), « handicapé par une longue et pénible captivité en Allemagne, a décidé de ne plus briguer le championnat national. » [86]

C’est la dernière fois qu’Emil fit parler de lui dans les médias. A compter de cette date, il disparaît totalement des radars de l’actualité. Nous ne connaissons rien de sa vie qui pourtant fut encore fort longue. Nous n’avons aucune information sur son activité professionnelle ni sur sa situation familiale. La seule chose que nous savons, c’est qu’au sortir de la guerre, il résida dans le centre de Bâle et qu’il va vivre dans sa région natale jusqu’à la fin de sa vie. Une dernière fois son nom apparaîtra dans la presse en 1957 dans la rubrique « people ». Emil Doerflinger est cité parmi les personnalités invitées à une réception organisée à Bâle à l’occasion de l’arrivée de la deuxième étape du Tour de Suisse, Thalwil – Bâle remportée par son compatriote Ernst Traxel devant Raphaël Géminiani. [87]

L’histoire pourrait s’arrêter là, pleine de mystères et de zones d’ombres, pourtant un homme, Jacques Mortane, dont les compétences et la réputation de sérieux ne sont plus à démontrer, va tenter au milieu des années 20, de faire éclater ce qu’il pense être la vérité. Spécialiste de l’aviation, Jacques Mortane connaît bien le parcours de Karl Ingold dont il a suivi avec intérêt les exploits avant guerre. Il a toujours été convaincu qu’Ingold avait participé aux premiers raids aériens qui frappèrent Paris au début de la guerre. Il considère Ingold comme un ingrat doublé d’un salaud. Il n’a en effet, jamais pardonné à cet homme ayant vécu pendant plusieurs années dans la capitale de s’être mis au service des allemands et d’avoir bombardé Paris. Traître à sa patrie, mercenaire sans scrupule, ennemi de la France, Karl Ingold fait partie des hommes qui, dans son esprit, ne sont plus les bienvenus en France. Jacques Mortane est également persuadé que c’est lui qui a dénoncé Emil Doerflinger aux autorités allemandes. Quand il apprend qu’Ingold est, par un tour de passe-passe, redevenu citoyen Suisse et qu’il est revenu s’installer paisiblement en Alsace, cela lui paraît injuste et absolument scandaleux. Il ne comprend pas comment un individu qui, il y a peu, avait contribué par son engagement volontaire à la mort de citoyens français, puisse à nouveau résider en France sans que personne ne s’en offusque.

Jacques Mortane connaît parfaitement les lois et la déontologie de sa profession. Il sait bien que jeter en pâture au public, le nom d’un individu en l’absence de preuves écrites, pourrait l’entraîner dans un procès qui signerait la fin de sa carrière. Il décide malgré tout d’écrire dans les colonnes du magazine Les Annales Politiques et Littéraires, du 19 novembre 1922, un brûlot percutant et provocateur avec l’espoir d’une réaction à la mesure du scandale qu’il dénonce. Ce document est intéressant car il présente une version des faits tout à fait réaliste et qui pourrait bien n’être pas très éloigné de la vérité. Hormis le fait qu’Ingold et Doerflinger ne sont probablement pas des amis d’enfance comme l’écrit Jacques Mortane, son article reprend et relie entre eux des faits que l’on trouvait déjà énoncés par certains journaux au moment de l’arrestation du grand Emil.

Avant d’aller plus loin, il est nécessaire de brosser un rapide portrait de ce journaliste très connu et beaucoup lu à l’époque. Né le 15 avril 1883 à Reims, de son vrai nom Joseph Jacques Philippe Romanet, [88] est journaliste sportif depuis 1908. Âgé de 31 ans au moment de la déclaration de guerre, il s’engage dans l’aviation où il occupe un poste de rédacteur à l’état-major. Ami de Roland Garros et de Jean Mermoz, il rédige des études très documentées consacrées à l’aviation française ainsi qu’aux aviations alliées et ennemies mais il intervient aussi en élaborant et en proposant des
plans tactiques à adopter pour certaines opérations. Il effectue également des reportages sur le terrain pour rendre compte des événements de l’armée aérienne, contribuant ainsi à faire connaître au public la vie et les aventures des aviateurs. Fondateur de La Guerre aérienne illustrée, il a également publié de nombreux articles dans des journaux et périodiques à large diffusion comme L’Illustration, J’ai vu, Le Journal, Le Matin et le Vie au Grand Air mais c’est peut être pour ses biographies des grands aviateurs français qu’il est le plus connu. Jacques Mortane aimait également beaucoup la boxe et le cyclisme et on lui doit notamment une biographie de Lucien Petit-Breton.


Jacques Mortane photographié par l’agence Rol
www.gallica.bnf.fr

Ce rapide portrait permet de considérer que Jacques Mortane, au sortir de la guerre, est un journaliste connu et respecté. Il a une fine connaissance du fonctionnement de l’armée au sein de laquelle il possède un vaste réseau de relations qui lui permet d’avoir accès à de nombreuses données confidentielles.

Jacques Mortane considère comme certain, le fait qu’Emil Dorflinger ait travaillé pour la France durant la première guerre mondiale. Profitant de son statut de voyageur de commerce et de ses nombreux voyages au pays du Kaiser, il aurait transmis aux services secrets français des informations sur les installations militaires allemandes. Usant de ses relations amicales avec Karl Ingold qui, par précaution est appelé X par l’auteur, Emil aurait effectué plusieurs vols en tant que passager d’Ingold et aurait recueilli de précieux renseignements avant que celui-ci ne comprenne le double jeu de son ancien compatriote et qu’il le dénonça aux autorités allemandes.

Jusqu’à la publication de cet article de Jacques Mortane, seuls les allemands avaient affirmé qu’Emil Doerflinger s’était livré à des activités de renseignement pour le compte de la France. Du coté Français l’information avait toujours été rejetée au profit de la thèse du complot et de l’erreur judiciaire. Bien évidemment, ces propos ne constituent pas un communiqué officiel et ils n’engagent que leur auteur mais c’est la première fois qu’en France, l’on reconnaît la qualité d’espion de l’ancien champion Suisse. Il est difficile de croire que Jacques Mortane se soit permis de lancer cette information d’importance sans avoir eu en sa possession des éléments qui la confirment ou pour le moins lui donnent un réel crédit. Dans le cas contraire, il faudrait alors considérer que les deux articles de Jacques Mortane ne sont que de la pure et simple propagande, œuvres d’un nationaliste qui ne se satisfaisait pas de la victoire obtenue par les armes...

 

Jacques Mortane commet une erreur d’appréciation en considérant que l’état civil d’Ingold indiquant qu’il était Alsacien lui a permis d’obtenir la nationalité Française. Né en Alsace et de nouveau en possession d’un passeport Suisse, Karl Ingold a simplement profité de ses droits pour revenir s’installer sur sa terre natale. Il n’avait aucun intérêt à demande ce changement alors que sa nationalité Helvète le protégeait contre d’éventuels problèmes avec la France.

Le papier de Jacques Mortane qui pourtant était très explicite et offensif, ne suscita pas les réactions escomptées. Aucun confrère ne lui emboîta le pas. Seul un lecteur, qui selon ses dires, réside dans la ville de Mulhouse, écrivit au journal pour dénoncer le train de vie « princier » de Karl Ingold. L’auteur anonyme de ce courrier que reprend Jacques Mortane, parle de la désapprobation des Mulhousiens devant l’impunité dont jouit alors Karl Ingold qui vit dans l’opulence sans chercher à se cacher. Il convient de relativiser le mécontentement dont parle le rédacteur de cette lettre en rappelant qu’Ingold vécut paisiblement dans la belle villa dont il a fait l’acquisition à Pfastatt dans la banlieue de Mulhouse jusqu’à sa mort le 22 février 1956. Il ne fut apparemment jamais
inquiété.

Il fait également allusion aux nombreux objets luxueux (bibelots, fourrures, bijoux…) dont s’est entouré Ingold. Selon lui, ils pourraient provenir de pillages effectués par les armées allemandes en Belgique et dans les pays du Nord, lieux où aurait résidé l’ancien pilote au gré des besoins de l’armée allemande. Il nous semble difficile de prêter foi à de telles accusations. Karl Ingold, son épouse et son fils vivaient ils réellement dans un tel luxe ? L’argent dont ils disposaient avait il été gagné honnêtement ? Nous savons que ses exploits aéronautiques avaient rapporté pas mal d’argent, à Ingold, tout comme son engagement au sein de l’aviation allemande alors pourquoi ne pas penser qu’une gestion rigoureuse de ce petit pactole ait pu lui permettre de vivre dans une relative aisance.

Il est facile de charger son ennemi de tous les maux de la terre mais les choses sont rarement aussi tranchées…

Tout comme son ex ami Emil Doerflinger, Karl Ingold passa le reste de son existence dans la discrétion et l’anonymat. Tout au plus apprend on qu’il a exercé la profession de négociant et qu’au moins jusqu’en 1924 il fut employé par la Société Ernest BUCHHEIT et Cie à Mulhouse-Dornach. En décembre 1950, alors qu’il a 70 ans, veuf en première noce de Marie Vélati, il se marie avec Matilde Vélati, probablement une parente proche de sa précédente épouse. Nous ne disposons d’aucune autre information en ce qui le concerne entre 1922, année de la publication des papiers de Jacques Mortane et le 22 février 1956, date de son décès…

Toute l’action de Jacques Mortane visant à faire condamner Karl Ingold ou au moins à le faire expulser de France se solde par un échec total. En Alsace, le cas d’Ingold passe complètement inaperçu car la situation y est fort différente du reste du pays. Occupée depuis plus de quarante ans, l’Alsace, à la déclaration de guerre, est allemande et la quasi totalité des hommes en age d’être mobilisés, ont fort logiquement combattu pour les armées du Kaiser. Entre 1914 et 1918, 380 000 conscrits Alsaciens et Lorrains furent ainsi mobilisés et intégrés dans l’armée allemande alors que 18 000 hommes firent le choix de passer la frontière et de s'engager volontairement pour la France. Le refus de servir, dans ce qui était officiellement pour les Alsaciens, l’armée nationale assimilait bien évidemment les appelés à des déserteurs. [89] - L’État-major allemand, qui n’avait aucune confiance en eux et redoutait des fraternisations, décida d’ envoyer les appelés Alsaciens et Lorrains sur le front de l'Est pour éviter qu'ils n'aient à être engagés face aux troupes françaises. Les Alsaciens et Lorrains combattirent ainsi les troupes russes. Au début de l'année 1918, le retrait de la Russie de la guerre au lendemain de la révolution bolchevique, amena le transfert des divisions qui étaient stationnées à l'Est, au sein desquelles se trouvaient les Alsaciens, vers le front de l'Ouest. Les soldats Alsaciens incorporés dans l'armée du Reich eurent ainsi à combattre sur le sol français lors de la grande offensive allemande du printemps 1918 puis au moment de la contre-attaque alliée menée à partir de l'été. A la fin de la guerre, avec la signature du traité de Versailles le 28 juin 1919, les survivants, désormais français, rentrèrent chez eux.

Suisse résidant en Alsace depuis longtemps, Karl Ingold a, certes pour des motifs beaucoup moins honnêtes, suivi le même parcours que beaucoup d’Alsaciens qui avaient simplement fait leur devoir de citoyen allemand en servant dans les armées du Kaiser. La situation d’une extrême ambiguïté était forcément difficile à vivre pour ces hommes. Au sortir d’une guerre où accomplissant leur devoir, ils avaient bien souvent combattu les français, ils se retrouvaient intégrés dans la nation française. Que pouvaient ils dire à des français non alsacien, comment expliquer que les souffrances étaient identiques dans chaque camp. Comment honorer les morts. Difficile d’écrire sur le monument installé sur la place du village « morts pour la France » quand la quasi totalité des disparus étaient tombés sous l’uniforme allemand. Dans ce contexte si particulier, le silence devint très vite la règle d’or. Il fallait oublier le passé pour réussir l’avenir. Le retour au pays de Karl Ingold, ressembla beaucoup à celui des autres hommes de la région et il est probable que dans son quartier, personne ne lui posa la moindre question.

C’est au niveau de l’Etat Français que la situation de Karl Ingold aurait sans nul doute du faire l’objet d’un examen plus minutieux.

A compter du 11 novembre 1918, les habitants de l’Alsace Lorraine avaient été réintégrés de plein droit dans la nationalité Française mais le Gouvernement mit en place un système d’identification de la population qui classait les individus en fonction de leur passé et de celui de leur famille. Les Alsaciens devaient se tourner vers les mairies pour faire éditer leurs nouvelles cartes d’identité. La carte A était délivrée aux Alsaciens et Lorrains qui avaient la nationalité française avant 1870 ou à ceux dont les parents ou grands-parents étaient dans ce cas. Le modèle B était accordé à ceux dont l'un des parents était d’ascendance étrangère. La carte C était octroyée à ceux dont les deux parents étaient originaires d’un pays allié ou neutre tandis que le type D revenait aux populations qualifiées d’« indésirables », Allemands et Austro-hongrois, ainsi qu’à leurs enfants, y compris ci ceux-ci étaient nés en Alsace-Lorraine. Un simple regard sur le visuel de ces cartes suffit pour comprendre la différence de droits accordés aux uns et aux autres. Des commissions de triage furent mises en place dès le 2 novembre 1918. Chargées de « débochiser » la région et de traquer les alsaciens suspects, elles substituèrent à l’arbitraire allemand qui avait régné durant la guerre, des procédures qui ne valaient guère mieux. Les peines qu’elles prononcèrent alors furent fréquemment disproportionnées : mutation, expulsion, séquestre des biens… Les titulaires de la carte d’identité D étaient considérés comme indésirables et durent quitter la région. On estime ainsi qu’un peu plus de 100 000 allemands partirent en quelques mois. L’arrêté d’expulsion prononcé, ils n’avaient que 24 heures pour quitter le pays, et ils étaient bien souvent contraints d’abandonner la quasi totalité de leurs biens. Dans les familles mixtes, qui étaient nombreuses, la situation fut vécue comme un drame.


Les commissions furent finalement supprimées en octobre 1919. Aujourd’hui, face à un tel dispositif qui classa les gens en fonction de leurs origines, nous parlerions de discrimination voir même d’épuration ethnique.

Compte tenu de ses origines familiales, Karl Ingold, ayant récupéré par un habile tour de passe passe, la nationalité Suisse, aurait pu faire la demande d’une carte C. C’est ce que semble croire
Jacques Mortane, qui ne comprend pas pourquoi cet homme au lourd passé, a pu être autorisé à revenir vivre en territoire français. Pour lui, il aurait du être purement et simplement expulsé. Alors que la généalogie des Alsaciens avait été examinée à la loupe et que bon nombre d’entre eux avaient payé fort cher leurs sentiments germanophiles, Ingold encore une fois passa totalement au travers des mailles du filet. Laxisme, erreur, la position française à l’époque demeure pour le moins surprenante. La consultation de l’acte de naissance d’Ingold n’apporte aucune précision par rapport à sa situation. Etabli en allemand car il est né durant la période où l’Alsace était partie intégrante de l’Etat Germanique, il comporte dans la marge, rédigées en français, les mentions du remariage de Karl Ingold le 19 décembre 1950 et de son décès survenu le 22 février 1956. Sa nationalité n’y est à aucun moment précisée.

Dans une région profondément meurtrie par la première et bientôt par la seconde guerre mondiale, Emil Doerflinger tout comme Karl Ingold, reprirent le cours de leur existence avec le désir d’oublier ces heures sombres. Il est finalement difficile de dissocier l’un de l’autre, tant ils représentent dans leurs sentiments mais aussi peut être dans leurs actions, les tiraillements qui secouèrent les populations locales.

Pendant plus de trente ans, Ingold et Doerflinger résidèrent à une trentaine de kilomètres l’un de l’autre. Il aurait été facile pour Emil de se venger mais il préféra l’oubli à la haine, l’avenir au passé...

Décédé le 5 septembre 1963, Emil Doerflinger a emporté son secret dans sa tombe. Il n’aura jamais rien dit de ce qu’il s’est réellement passé durant ces années sombres. Espion, innocente victime de la vengeance d’une de ces maîtresses, trahi et dénoncé par un compatriote dont il se croyait l’ami, toutes les hypothèses demeurent plausibles en l’absence de documents précis.

NOTES :

0) « La séparation des races », roman de Charles Ferdinand Ramuz publié à Paris en 1922 par les Editions du Monde Nouveau, évoque la cohabitation difficile entre paysannerie francophone et alémanique.

1) https://www.libertyellisfoundation.org/passenger-result s

2) Les journaux cités sont consultables en ligne sur le site : https://chroniclingamerica.loc.gov/

3) La Gazette de Lausanne, 5 mars 1919

4) La Vie au Grand Air, 25 août 1904

L’impartial, 21 août 1904

5) Le Figaro, 21 juillet 1902

6) https://stuyfssportverhalen.com/

7) Le Miroir des Sports, 18 janvier 1923

8) La Vie au Grand Air, 16 février 1907

9) On retrouve la liste des engagés dans de nombreux journaux. La presse américaine étant très imprécise en ce qui concerne les noms exacts des coureurs européens, mieux vaut se reporter aux journaux français. Voir par exemple « Le petit Parisien » du 6 décembre 1902 ou « Le Matin » du 7 décembre 1902...

10) La Vie au Grand Air, 17 janvier 1903

11) The Evening World, 9 décembre 1902

12) « At 8 o’clock the riders headed by McFarland, lapped Heller of the Doerflinger and Heller team twice. Their trainers immediately awoke Doerflinger, but he was so tired that it took nearly fifteen minutes for them to rouse him. Heller had come of the track in the meantime, being entirely exhausted by his efforts to keep up with the leaders. The team by this interruption lost three miles. They are now practically out of the running and are only riding to keep up their contract with the management.
At 9 o’clock Doerflinger was lapped repeatedly. His gameness, however won the admiration of the crowd which cheered again and again. Heller his partner, is said to be in very bad shape. He is so saddle sore that every movement of his legs causes him intense pain. Doerflinger is not much better off. »
The Waterbury Democrat, 10 dec 1902

13) The Sun, 10 décembre 1902 ; The New York Tribune, 10 décembre 1902

14) Le Figaro, 9 décembre 1902

15) The Sun, 11 décembre 1902

16) « Heller and Doerflinger, who had been losing ground steadily and were more than thirty miles behind the leaders, declared themselves out at 6 : 43 o’clock and that was the end of the foreign bunch. Breton and Darragon will sail for France today on la Lorraine steerage passage. Heller and Doerflinger will go with them »          The Sun, 11 décembre 1902

17) Le Bordelais Raoul Buisson a comme principal fait d’armes, le record du monde des 333,33 mètres en 26 secondes. Record battu le 30 novembre 1901 à Oran par Léonce Ehrman. (cf la Vie au Grand Air du 15 dec 1901). On le retrouve également vainqueur d’une internationale sur 5 km et d’un 10 km au Luxembourg (cf La Vie au Grand Air, 11 août 1901)…

Julien Lootens parfois dénommé Samson, fut vice champion de Belgique sur route en 1903, année où il termina 7ème du Tour de France... Coureur polyvalent il fut également 20ème du Tour 1905 et 3ème du championnat de Belgique de vitesse 1906.

Richard Heller a remporté de nombreuses épreuves sur piste de second rang comme l’Internationale de Nice le 18 novembre 1901 (cf la Vie au Grand Air du 24 nov 1901) ou un scratch sur le vélodrome de Buffalo (cf le journal du 4 septembre 1903) et le Grand Prix de l’Espérance au Parc des Princes le 10 septembre 1903, le prix du Conseil Municipal au vélodrome d’hiver le 10 mars 1907 (cf le petit journal du 11/03/1907)...

Gratien Baraquin a remporté lui aussi de nombreuses épreuves sur piste d’un moindre niveau comme par exemple un match sur 10 miles face à Qoidbach à Verviers, (cf Gil Blas du 20 juillet 1901), une course de 10 km avec entraîneurs (cf le journal du 4 septembre 1903). Il fait également parti avec notamment Eros, Vanoni, Carapezzi, Champoiseau et Darragon d’un groupe de coureurs qui le 28 décembre 1903 a débarqué à Buenos Aires pour faire une partie de la saison d’hiver sur les pistes argentines. (cf le journal du 31 décembre 1903)...

18) La mention Collections N.D. Phot indique que la photo a été réalisée par la Maison Neurdein Frères installée à Paris depuis 1863.
La Maison Neurdein proposait des portraits : personnages historiques et célébrités contemporaines mais aussi des vues
de France, d'Algérie, de Belgique, puis édite des cartes postales sous la marque "ND". En 1886 et en 1888, les frères Neurdein obtiennent une médaille d'or à l'Exposition Internationale de la Société des Sciences et des Arts industriels. Ils sont encore récompensés lors de l’Exposition Universelle de 1889. Reconnu pour la qualité de leur travail de représentation des monuments et sites historiques, le Ministère de l'Instruction Publique et des Beaux-arts leur accorde le droit d'exploiter la collection du service des Monuments Historiques de 1898 jusqu'au début des hostilités. (cf http://www.mediatheque-patrimoine.culture.gouv.fr/)

19) Le journal de Genève, 23 septembre 1904



20) La vie au grand air, 16 février 1907

21) Le petit journal, 10 décembre 1906

22) Ouest Eclair , 4 mars 1908

(notez l'orthographe du nom !)

23) www.insee.fr et www.historicalstatistics.org

24) www.jourdan.ens.fr/piketty

25) Voir à ce propos : le journal Gil Blas du 11 décembre 1902

  • https://www.lieux-insolites.fr/cicatrice/14-18/istein/
  • https://france3-regions.francetvinfo.fr/grand-est/2014/09/06/1914-1918-la-suisse-et-la-grande-guerre-538882.html

26) Journal et feuille d’avis du Valais, 16 septembre 1915

27) Christophe Vuilleumier, La Suisse face à l’espionnage, Genève, Slatkine, 2015.

28) https://www.lacite.info/invites/espionnage-police-secrets-etat-suisse

29) Au front comme au quotidien, tous en guerre, fiche réalisée par le service éducatif, Archives Départementales du Bas-Rhin.

30) Journal le Grütlianer, 11 septembre 1915



31) Journal et feuille d’avis du Valais, 14 septembre 1915

32) Seul le journal La Gazette de Lausanne, 13 septembre 1915 évoque la participation d’Emil Doerflinger aux bombardements de Leopoldshoehe le 17 avril 1915

33) http://aetdebesancon.blog.lemonde.fr/2017/04/18/un-nouveau-bombardement-sur-fribourg/
Le nombre de victimes reflète probablement la vérité. Il n’était pas vérifiable par les alliés qui par contre confirmèrent la perte de trois appareils.

34) Voir le coup de chapeau que nous avons consacré à Sergei Utochkin : www.lepetitbraquet.fr/

35) Stefano Amerigo et Emil Doerflinger se sont notamment croisés lors des meetings cyclistes qui se sont déroulés au Parc des Princes, le 5 septembre 1904, le 14 août 1905, au vélodrome d’hiver le 15 octobre 1905 ou au vélodrome d’hiver, 3 mars 1908. Le 5 septembre 1904, Charles Ingold figure également parmi les participants du meeting.

36) Voir à ce propos les articles parus dans : Le Journal et feuille d’avis du Valais du 16 septembre 1915, Le Journal du 18 septembre 1915, Le petit journal du 18 septembre 1915, Le Journal de la Meurthe et des Vosges du 20 septembre 1915 et Le Confédéré du 22 septembre 1915.

37) On retrouve également mention de cet officier français rencontré à Remiremont dans le Graubündner General-Anzeiger du 9 octobre 1915.

38) L’utilisation de femmes de soldats allemands pour obtenir des renseignements est évoqué dans les journaux suivants : La Sentinelle du 14 septembre 15, Le Journal et feuille d’avis du Valais du 16 septembre 1915, le Petit Journal du 18 septembre 1915, le Confédéré du 22 septembre 15, le Gaulois du 18 septembre 1915, la Lanterne du 19 septembre 1915.

39) On retrouve cette information dans le Graubündner General-Anzeiger du 9 octobre 1915 ainsi que dans le Petit Journal du 18 septembre.

40) Dans cette affaire, on retrouve mention de Charles Ingold dans les journaux suivants : Le Journal de Genève du 16 septembre 1915, Le temps, du 18 septembre 1915 ; La Lanterne, du 19 septembre 1915, Le Journal de la Meurthe et des Vosges, du 20 septembre 1915 et L’écho d’Alger, du 19 septembre 1915,

41) État Civil de la ville de Colmar consultable en ligne sur le site http://www.archives.haut-rhin.fr/
Il est intéressant de noter que la nationalité de Carl Wilhelm Rudolph Ingold n’est pas portée sur son acte de naissance.

42) Palmarès succinct de Karl Ingold :

  • Champion d’Alsace-Lorraine en 1902
  • 1er d’une course de tandem associé à Lucien Petit-Breton au Parc des Princes en 1903
  • Vice champion de Suisse de vitesse en 1903
  • 3ème du Championnat de Suisse de vitesse en 1904
  • 1er du Grand Prix de Limoges en 1904
  • Vainqueur du Prix Good (10 km sans entraîneur réservé aux coureurs étrangers),au Vélodrome d’hiver, en novembre 1905 devant Emil Doerflinger,
  • Vainqueur du prix Banker au vélodrome d’hiver, le 31 décembre 1905,
  • 1er d’un 50 km derrière entraîneur au vélodrome d’hiver le 7 janvier 1906,
  • 1er du Grand Prix de Dijon, le 26 août 1906.


A partir de 1906 il s’oriente totalement vers le demi-fond :

  • 3ème du Grand prix de Munich des 100 km en août 1908,
  • 2ème du Grand Prix de Turin en octobre 1908
    Sources : www.cycling4fans.de/ et https://gallica.bnf.fr

43) Cf : Le Journal et feuille d’avis du Valais du 22 juin 1915, L’ami du Peuple du 19 juin 1915, La Liberté du 10 juin 1915, Le Journal de Genève, 9/10 juin 1915, Il Grigione du 16 juin 1915...

44) Cf : Bulletin Mensuel de la Ligue Aéronautique de France des mois d’avril et mai 1914, https://gallica.bnf.fr

45) Le Journal de Genève, 11 février 1914



Voir également à ce propos :

  • L ’Aéro, organe hebdomadaire de la locomotion aérienne, éditions du 29 décembre 1912 et du 6 octobre 1913,
  • Le Radical du 10 février 1914
  • sur le site https://gallica.bnf.fr
  • www.air-journal.fr

46) http://www.pionnair-ge.com/spip1/spip.php?article71

Les journaux L’Aéro, organe hebdomadaire de la locomotion aérienne, La Guerre aérienne illustrée, Le bulletin mensuel de la Ligue Aéronautique, L’aérophile, Le Temps, Le Petit Journal, Le Figaro, Le Petit Parisien, L’homme enchaîné, La Gazette de Lausanne, La Liberté, La Sentinelle, Le Journal et Feuille d’avis du Valais, Le Grütlianer, Le Journal de Genève… évoquent la brève carrière de Théophile Ingold au service de la France.

47) Voir à ce propos :

  • La Gazette de Lausanne du 12 février 1914,
  • La Gazette de Lausanne du 26 octobre 1914,
  • Le Journal de Genève du 9/10 juin 1915,
  • La Liberté du 4 septembre 1914,

48) Voir les articles ci dessous :

  • La Gazette de Lausanne, 11 mars 1913
  • Le Journal de Genève, 12 février 1914
  • L’Impartial, 10 mars 1913

49) L’Intransigeant, 25 avril 1915



Cet article fut publié dans son intégralité par le journal l’Auto, le 25 avril 1915 sous le titre : « L’aviateur Ingold est boche »

50) Voir les articles ci dessous :

  • La Liberté,10 juin 1915
  • Le Journal et Feuille d’avis du Valais, 22 juin 1915

Voir également :

  • La Gazette de Lausanne, 4 septembre 1914
  • La Gazette de Lausanne, 26 octobre 1914
  • La Gazette de Lausanne, 27 mars 1915
  • La Gazette de Lausanne, 26 avril 1915
  • Le Journal et Feuille d’avis du Valais du 23 mars 1916

51) Jacques Mortane, 1883-1939.

Ecrivain et journaliste pour la Vie au Grand Air, l’Illustration, le Matin…, il fonde la revue la Vie Aérienne en 1919. Il a écrit de très nombreux livres sur l’aviation dont une histoire de la guerre aérienne et des biographies des As de l’Aviation : Jean Mermoz, Louis Blériot, Georges Guynemer, Roland Garros…
Georges Prade, 1875-1920.
Journaliste sportif. - Rédacteur en chef du journal Les Sports de 1904 à 1909. Spécialiste d’aéronautique et également organisateur de nombreuses compétitions sportives (yachting, automobile).

52) La participation de Karl Ingold à un raid sur Paris, est annoncée notamment dans les quotidiens Le Journal du 21 avril 1915 et la Presse du 28 mars 1915




53) Voir à ce propos :

  • Terreur sur la ville de Gérard Hartmann, page 28, www.hydroretro.net
  • https://forum.pages14-18.com/viewtopic.php?t=24034
  • http://1914ancien.free.fr/parisbom.htm

54) Voir également :

  • La Gazette de Lausanne, 20 janvier 1915 et 24 mars 1915
  • L’Impartial, 25 mars 1915
  • L’ami du peuple, 27 mars 1915
  • La Guerre aérienne illustrée 27 décembre 1917

55) Constitution Fédérale du 29 mai 1874, Article 12 : « Les membres des autorités fédérales, les fonctionnaires civils et militaires et les représentants ou les commissaires fédéraux, ainsi que les membres des gouvernements et des assemblées législatives des Cantons, ne peuvent accepter d'un gouvernement étranger ni pensions ou traitements, ni titres, présents ou décorations.
S'ils sont déjà en possession de pensions, de titres ou de décorations, ils devront renoncer à jouir de leurs pensions et à porter leurs titre et leurs décorations pendant la durée de leurs fonctions. On ne peut dans l'armée fédérale, porter ni décoration ni titre accordé par un gouvernement étranger. Il est interdit à tout officier, sous-officier ou soldat d'accepter des distinctions de ce genre.
»

56) Un cycliste aurait dénoncé Emil Doerflinger selon : Le Journal du 18 septembre 1915, Le journal de Genève du 16 septembre 1915, Le Temps du 18 septembre 1915, La Lanterne du 19 septembre 1915, Le Journal de la Meurthe et des Vosges du 20 septembre 1915, L’écho d’Alger du 19 septembre 1915.

57) Voir également La Gazette de Lausanne du 26 avril 1915, La Liberté du 22 avril ainsi que cet article de L’Intransigeant du 23 avril 1915.



58) Le Journal et Feuille d’avis du Valais, 27 avril 1915.



59) Voir à ce propos les journaux suivants :

  • La Sentinelle, 14 septembre 1915, L’Express du Midi, 18 septembre 1915, Le Journal, 18 septembre 1915, Le 19ème, 18 septembre 1915, Le Gaulois, 18 septembre 1915, Le Confédéré, 22 septembre 1915

60) Voir :

  • Le temps, 18 septembre 1915,
  • L’écho de Paris, 18 septembre 1915,
  • Le Matin, 18 sept 1915, 25 septembre 1915 et 6 octobre 1915,
  • Le Gaulois, 18 septembre 1915,
  • La Lanterne, 26 septembre 1915,
  • Le Journal des débats politiques et littéraires, 7 octobre 1915,
  • Le Journal, 25 septembre 1915. Dans cet article c’est l’expression « femme de mœurs équivoques » qui est employé.

61) Voir : Le journal de Genève, 16 septembre 1915, L’Impartial, 16 septembre 1915, L’Express, 16 septembre 1915

Ces propos sont largement relayés dans la presse française. Cf :

  • Le temps, 18 septembre 1915
  • L’écho d’Alger, 19 septembre 1915, L’action française, 18 septembre 1915.


62) Cf : Le Journal, 18 septembre 1915, Le temps, 18 septembre 1915, L’Ouest Éclair, 19 septembre 1915, Le Mémorial de la Loire et de la Haute Loire, 19 septembre 1915.

63) La Gazette de Lausanne du 16 septembre 1915 prétend qu’il est incarcéré à Ulm et pas à Mulhouse comme l’annonce l’ensemble des autres journaux.

64) Cf : Le Petit Journal, 18 septembre 1915 et La Gazette de Lausanne, 16 septembre 1915.

65) Le Matin, éditions du 18 et 25 septembre 1915, Le Rappel, 15 octobre 1915.

66) Cf : Le Journal et Feuille d’avis du Valais et Le Nouvelliste, éditions du 30 septembre 1915.

67) Voir également : La Croix du 19 septembre 1915, Le Journal des débats politiques et littéraires du 19 septembre 1915.

68) L’Indicateur, 2 octobre 1915.

69) Le Journal, édition du 25 septembre 1915 parle d’un article du Rad-Welt du 16 septembre tandis que la Lanterne du 26 septembre donne la date du 22 et que le Petit Parisien sans donner de date précise situe l’article du Rad-Welt aux alentours du 20 septembre.

70) Voir également L’Echo de Paris du 26 septembre 1915, Excelsior du 25 septembre 1915, La République Française, du 26 septembre 1915, La Lanterne du 26 septembre 1915, Le Journal du 25 septembre, La Presse du 25 septembre 1915, Le journal des débats politiques et littéraires, 26 septembre 1915 ...




71) Cf : La Lanterne du 1er octobre 1915, Le Petit Journal du 1er octobre 1915, Le Petit Parisien du 1er octobre 1915, L’Intransigeant du 1er octobre 1915, La Croix du 2 octobre 1915.

72) Cf : Le Matin du 6 octobre 1915, La Croix du 7 octobre 1915, La Lanterne du 7 octobre 1915, La Libre Parole du 7 octobre 1915.

73) L’Excelsior du 7 octobre 1915 reprend, en quelques lignes, l’hypothèse avancée par le journal l’Auto de la veille.

74) L’Indicateur, 16 octobre 1915.



75) Calendrier non exhaustif de la diffusion de l’information dans la presse
Le 13 octobre : L’Impartial
Le 14 octobre : Le Nouvelliste, Le Journal du Wallis, Le Petit Jjournal, The Hartlepool Northern Daily Mail, The Derby Daily Telegraph,The Edinburgh Evening News, Le Journal et Feuille d’avis du Valais
Le 15 octobre : Le Temps, Le Rappel, Le Petit Méridional, La Lanterne, Le 19ème, The Aberdeen Press and Journal, The Nottingham Journal, The New-York Times
Le 16 octobre : L’Indicateur,
Le 20 octobre : Il Grigione Italiano,

76) Voir également Le Matin, 12 nov 1915.

77) Cf : www.frankfallaarchive.org/prisons/diez-prison/
Le Panopticon érotique de Ledoux de Maria José Bueno in www.persee.fr/
La prison fut utilisée à l'époque nazie pour incarcérer des prisonniers politiques et les déporter ensuite vers divers camps de concentration.
La prison de Diez est toujours en activité aujourd’hui et peut accueillir 557 hommes.

78) http://www.cheminsdememoire.gouv.fr/fr/les-prisonniers-de-guerre-francais-1914-1918.

79) Le Matin, 21 septembre 1919 et Le petit courrier d’Angers, 22 septembre 1919.

80) Le Temps, 5 mars 1919, www.letempsarchives.ch

81) La Presse, 29 septembre 1919

82) Plusieurs sources évoquent un autre lieu de détention : le bagne de Rastatt : Le petit journal du 11 septembre 1919, Le Journal et feuille d’avis du Valais du 16 septembre 1919.

83) L’Écho d’Alger, 10 décembre 1918.

84) On retrouve de très nombreux articles en France, en Suisse mais aussi en Angleterre faisant état de la libération d’Emil Doerflinger notamment :

L’Auto, 10 septembre 1919, Le Petit Journal, 11 septembre 1919, La Gazette de Lausanne, 12 septembre 1919, Le journal de Genève, 13 septembre 1919 et 21 septembre 1919, Le Journal et feuille d’avis du Valais, 16 septembre 1919, La Presse, 16 septembre 1919, The Dundee Evening Telegraph, 17 septembre 1919, Le Matin, 21 septembre 1919, Le petit courrier d’Angers, 22 septembre 1919, La Vie au Grand Air, 15 octobre 1919, Le Petit Journal, 11 septembre 1919

85) Fred Walthau semble être journaliste (cf article de l’Auto du 18 mai 1920 relatant les obsèues de J C Sels). Il semble avoir officié également comme commissaire de course lors d’épreuves motos.

86) La Lanterne, 27 octobre 1919.

87) La Vie au Grand Air, 20 janvier 1920.

88) La Liberté, 15 juin 1957.



88) Mortane est l’anagramme de Romanet.

89) https://www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2015-2-page-59.htm

« On estime que 17 500 Alsaciens-Lorrains se sont engagés volontairement dans l’armée française au cours de la guerre, parmi lesquels quelque 12 000, qui se trouvaient en France depuis plus ou moins longtemps au moment de l’entrée en guerre, choisissent d’y rester et de s’engager, tandis qu’environ 3 000 auraient fui la mobilisation allemande quand celle-ci s’est précisée. Le reste est constitué des prisonniers de guerre et des hommes mobilisables capturés par les troupes françaises lors des offensives en Alsace en août 1914, qui décident également de s’engager plutôt que de rester internés. Dans l’armée allemande, le chiffre habituellement retenu est celui de 380 000 Alsaciens-Lorrains mobilisés entre 1914 et 1918. En réalité, il comprend aussi les nombreux Allemands installés en Alsace-Lorraine, dont beaucoup quitteront le territoire après 1918. Le nombre des Alsaciens-Lorrains sous uniforme allemand se situerait plutôt autour de 300 000, voire moins. »


PALMARÈS :

1899

  • 3ème d’une internationale, (1er Kaser, 2ème Meyer de Strasbourg), vélodrome du Landhof à Bâle, 4 juin


1900

  • 3ème, championnat de Suisse de vitesse, vélodrome du Landhof à Bâle, 6 mai
  • 1er de la course nationale professionnels, vélodrome de Genève Jonction, 19 août


1901

  • 1er du prix de consolation, vélodrome de Berlin, 14 avril
  • 2ème d’un handicap à Kiel, le 16 juillet
  • 3ème d’un scratch (5000 m) à Copenhague, le 26 juillet
  • 1er d’un handicap et 2ème d’un scratch (2000 m) à Copenhague, le 27 juillet
  • Champion de Suisse de vitesse, Genève Jonction, 11 août

1902

  • 1er d’un handicap, vélodrome de Bologne, 2 juin
  • 1er d’une internationale à Montbéliard, le 16 juin
  • Champion de Suisse de vitesse, Genève Jonction, 29 juin
  • 2ème d’une course de primes, Genève Jonction, 21 juillet
  • 3ème associé à Ni-Hoff de l’épreuve de tandem du grand prix de Dresde le 7 octobre
  • Participation aux 6 jours de New York avec Heller (Aut) du 9 au 14 décembre (abandon)


1903 

  • 1er d’une course de prime, Parc des Princes, 15 août
  • 3ème d’un scratch international, vélodrome Buffalo, 31 août
  • 1er avec Victor Dupré d’une épreuve par équipe de 100 kilomètres, Vélodrome d’hiver, septembre (l’Universel, 1er octobre 1903)
  • 3ème d’un scratch international, vélodrome Buffalo, 19 octobre
  • Tentative de record du monde du kilomètre lancé sans entraîneur, vélodrome Buffalo, 19 octobre,
  • 2ème d’un scratch international, Parc des Princes, 25 octobre


1904

  • 3ème d’un handicap en tandem associé à Charles Jué, Vélodrome d’hiver, 3 janvier
  • 3ème d’un scratch international et 3ème d’un handicap par équipe de 2, associé à Kaeser, Vélodrome d’hiver, 07 janvier
  • 3ème d’un scratch international et 3ème d’un handicap, Vélodrome d’hiver, 09 janvier
  • 3ème d’une course de tandem avec Heller, Vélodrome d’hiver, 31 janvier
  • 4ème avec Ingold d’une course de tandem du Grand prix de la République, Parc des Princes, 2 mai
  • 1er du Prix de l’Espérance du Grand prix de la République, Parc des Princes, 4 mai
  • 3ème d’un scratch international et d’une course de primes, Parc des Princes, 5 juin
  • Vainqueur d’un match à trois (victoire dans les 2 premières manches), vélodrome de Bréda, aux Pays Bas en juin
  • Champion de Suisse de vitesse, Zurich Hardau, 10 juillet
  • 1er d’un scratch, 1er de la course « à l’heure », et 2ème d’un handicap, vélodrome Genève Jonction, 17 juillet
  • 2ème d’une course de primes, Parc des Princes, 3 septembre
  • 1er du Grand Prix du midi, vélodrome de Marseille, 4 septembre
  • 3ème d’un handicap de 5 miles à Londres durant les championnats du monde, 9 septembre
  • 2ème du Grand Prix d’automne et 1er de la course de primes, vélodrome de Marseille, 6 novembre
  • 3ème du prix des étrangers, Vélodrome d’hiver, 20 novembre
  • 2ème d’une course de tandem avec Charles Ingold, Vélodrome d’hiver, 12 décembre
  • 3ème d’une course mixte (vitesse en série et handicap en finale), Vélodrome d’hiver, 18 décembre


1905

  • 2ème associé à Ingold d’une course de tandem,vélodrome d’hiver, 1er janvier
  • 4ème, vainqueur de la petite finale d’un scratch, vélodrome d’hiver, 9 janvier
  • 1er avec Dupré d’une course de 100 kilomètres à l’américaine, vélodrome d’hiver, 22 janvier
  • 1er d’une course de tandem avec Carapezzi, 7 février
  • 1er d’une course de primes, Parc des Princes, 24 avril
  • 2ème d’un scratch, vélodrome de Nantes, 7 mai
  • 3ème d’une course de primes au Parc des Princes, 21 mai
  • 1er avec Dupré d’une course de tandem à Roanne, 30 mai
  • 2ème avec Dupré d’une course poursuite à Neuilly, 5 juin
  • 1er du Grand Prix de Brest, vélodrome de Brest, 12 juin
  • 2ème d’un handicap, vélodrome Buffalo, 9 juillet
  • Champion de Suisse de vitesse, et 1er d’une internationale, Genève Jonction, 15 juillet
  • 2ème du grand prix, 3ème avec Vanoni de la course de tandem et 3ème de la course de         primes, Genève Jonction, 16 juillet
  • 3ème de la course de prime et 4ème de la finale d’un scratch international au Parc des     Princes, le 14 août
  • 2ème du scratch derrière Friol, Réunion au Parc des Princes, 16 août
  • 3ème d’un scratch, vélodrome Buffalo, 24 août
  • 2ème d’une internationale, Vélodrome de Zurich, 3 septembre
  • 2ème du scratch au vélodrome d’hiver, 10 octobre
  • 2ème du scratch au vélodrome d’hiver, 15 octobre
  • 1er du scratch de la réunion de clôture du vélodrome Buffalo, 22 octobre
  • 2ème associé à Dupré du prix Farman Frères, Vélodrome d’hiver, 29 octobre
  • 3ème du Prix de l’Espérance, Vélodrome d’hiver, 2 novembre
  • 2ème du Prix Good (10 km sans entraîneur réservé aux coureurs étrangers),Vélodrome         d’hiver, 2 novembre
  • 1er de la course de consolation, Vélodrome d’hiver, 5 novembre
  • Abandon aux 6 jours de New-York, associé à Dussot, décembre 1905


1906   

  • 3ème d’un scratch, vélodrome de Nantes, 7 mai
  • 2ème du scratch d’attente de Bordeaux-Paris, au Parc des Princes, 13 mai
  • 1er avec Dupré d’une épreuve de tandem, vélodrome de Roanne, le 28 mai
  • 1er avec Dupré du prix de la Commission Sportive, épreuve de tandem à Vincennes, le 11 juin
  • 1er de l’épreuve de vitesse, à Brest et 2ème de la course de tandem avec Ingold, le 5 juin
  • 1er avec Dupré du prix de la Commission Sportive, épreuve de tandem dans le cadre du Grand Prix de la ville de Paris, à Vincennes, le 11 juin
  • 1er du Grand Prix de la Finance, tandem professionnel avec Dupré au Parc des Princes, 17 juin
  • 1er d’un scratch devant Ingold, Réunion au Parc des Princes, 2 juillet
  • Champion de Suisse de vitesse, Zurich Hardau, 16 juillet
  • 2ème d’un scratch au Parc des Princes, 2 septembre
  • 3ème d’un prix d’encouragement, Vélodrome d’hiver, 17 septembre
  • 3ème d’un scratch au vélodrome Buffalo, 30 septembre
  • 2ème d’un scratch, Vélodrome d’hiver, 16 octobre
  • 1er avec Dupré de l’épreuve de tandem et 2ème d’une course de primes sur 10 km, Réunion        au Parc des Princes, 3 septembre
  • 2ème du Prix d’encouragement, Réunion au Parc des Princes, 20 octobre
  • 1er avec Dupré de l’épreuve de tandem au Parc des Princes, 21 octobre
  • 2ème du prix Farman, épreuve de tandem avec Dupré, au vélodrome d’hiver, 31 octobre
  • 3ème du prix Good, vélodrome d’hiver, 4 novembre
  • 1er avec Dupré du Prix des frères Loste, épreuve de tandem au vélodrome d’hiver, 25        novembre
  • 1er du Grand Critérium de tandem avec Dupré, vélodrome d’hiver, 09 décembre


1907

  • 1er de la poursuite par équipe avec Schwob, Rettich, Outoschkine, Reynolds et Ingold, championnat d’hiver, le 7 janvier
  • 1er associé à Victor Dupré de la course de tandem lors du meeting de Pâques au Parc des Princes, 31 mars
  • 1er d’un scratch au vélodrome d’hiver, 7 avril
  • 1er d’un scratch au vélodrome de Nancy, 22 avril
  • 1er associé à Dupré du prix des frères Loste course de tandems, vélodrome Buffalo, 28 avril
  • 3ème d’une course de primes, au Parc des Princes, 9 mai
  • 3ème du prix de l’Espérance, au Parc des Princes, 13 juin
  • 1er d’une course de tandem associé à Dupré, motovelodromo Umberto 1er de Turin, 24 juin
  • 1er du Gran Premio Torino (épreuve de vitesse) et 1er d’une course de tandem associé à Angelo Gardellin, au motovelodromo Umberto 1er de Turin, 1er juillet
  • 3ème du prix de l’UCI (vitesse) et 3ème de l’épreuve de tandem associé à Dupré dans le cadre des championnats du monde au Parc des Princes, 4 juillet
  • 1er avec Dupré d’une épreuve de tandem, vélodrome de Manchester, juillet
  • 2ème d’un scratch, Parc des Princes, 22 juillet
  • 2ème du prix des abonnés et 3ème d’un scratch au Parc des Princes, meeting de l’arrivée du Tour de France, 4 août
  • 2ème d’un scratch et 3ème de l’épreuve de tandem associé à Dupré, vélodrome de Vichy, 16 août
  • 3ème d’un scratch vélodrome Buffalo, 20 août
  • Vainqueur du Grand Prix de Mantoue (Mayer déclassé) et 2ème associé à Henri Mayer d’une course de tandem, vélodrome de Mantoue, 8 septembre. Il participe ensuite à des réunions se déroulant à Padoue et à Bologne (15 septembre)
  • 3ème d’un scratch et 3ème d’une course de tandem avec Michaud, vélodrome d’hiver, 13 octobre
  • Vainqueur du prix d’encouragement, vélodrome Buffalo, 21 octobre
  • 1er d’une course de tandem associé à Carapezzi, 8 décembre
  • 2ème du prix Dubois-Kuhling, épreuve de tandem avec Mayer, vélodrome d’hiver, 29 décembre
  • 3ème du prix Antony, scratch, vélodrome d’hiver, 29 décembre


1908

  • 4ème du Prix Protin, vélodrome d’hiver, 5 janvier
  • 2ème d’un scratch au vélodrome d’hiver, 9 février
  • 3ème du prix Nieuport au vélodrome d’hiver, 16 février
  • 3ème de la coupe du Conseil Municipal et tentative de record des 10 kilomètres en 14 minutes, 31 secondes et 2/5 au vélodrome d’hiver, 3 mars
  • 5ème du Grand Prix de l’Apollo sur home trainer, 7 mars
  • 1er d’un scratch (1000 m), galerie des machines, 8 mars
  • Vainqueur d’une course de 50 kilomètres, Vélodrome de Turin, 26 avril
  • Vainqueur d’une course de tandem avec Ellegaard, vélodrome de Milan, 8 mai
  • 3ème de la course de vitesse et 2ème de l’épreuve de tandem associé à Fontant, vélodrome de Milan, 17 mai
  • Champion de Suisse de vitesse, Zurich Hardau, 14 juin
  • 1er d’une internationale de vitesse, Zurich Hardau, 14 juin
  • 1er d’une internationale de vitesse, Zurich Hardau, 21 juillet
  • 2ème du scratch du Grand Prix de Vichy et 3ème avec Dupré de la course de tandem, Vichy,16 août
  • Vainqueur d’une épreuve de vitesse, vélodrome d’Odessa, 20 octobre

1909

  • Vice Champion de Suisse de vitesse, Zurich Hardau, 30 mai
  • 3ème associé à Samson (Julien Lootens) des 24 heures de Bruxelles, vélodrome de Linthout, 24 août

1910

  • Champion de Suisse de vitesse, Zurich Hardau, 1er mai
  • 3ème d’une course de primes, Parc des Princes, 15 juillet
  • 1er avec Vanderstuyft d’une course de 4 heures par équipe, vélodrome de Roubaix, 31 juillet


  • 3ème d’une course de 8 heures, vélodrome de Karreveld à Bruxelles, 25 septembre
  • 3ème du Grand Prix de vitesse, vélodrome de Genève, 16 octobre
  • 1er avec Dupré du prix des frères Farman épreuve de tandem au vélodrome d’hiver, 30 octobre
  • 2ème du prix Good (coureurs étrangers), vélodrome d’hiver, 1er novembre
  • Vainqueur avec Dupré en 2 manches sèches d’un match de tandem face à Friol et Fournous, vélodrome d’hiver, 28 novembre
  • 1er avec Dupré d’une épreuve de tandem au vélodrome d’hiver, 11 décembre

1911

  • 2ème avec Dupré d’un handicap tandem, au Palais des sports, 8 janvier
  • 3ème du prix Paul Barras, vélodrome d’hiver, 15 janvier
  • Vainqueur avec Dupré d’un match de tandem en deux manches sèches face à Friol et         Jacquelin, vélodrome d’hiver, 26 février
  • 1er du Prix Dumont-Renaut 1500 mètres en tandem associé à Dupré, Parc des Princes, 19         mars
  • 3ème associé à Moretti de la course de tandem du Grand Prix de Pâques, au Parc des         Princes,16 avril
  • 2ème d’un scratch, Parc des Princes, 24 avril
  • 1er avec Dupré d’une épreuve de tandem au Parc des Princes, 14 mai
  • Champion de Suisse de vitesse, Genève Jonction, 28 mai
  • 1er associé à Dupré d’une épreuve de tandem au vélodrome d’Angoulème, 4 juin
  • 3ème d’une Internationale, Genève, vélodrome de la Jonction, 11 juin
  • 1er du Prix des abonnés, vélodrome d’Auteuil, 16 juillet
  • Vainqueur d’un handicap et 2ème d’une internationale et d’un match poursuite par équipe de      deux, vélodrome d’Arras, 27 juillet
  • 2ème associé à Dupré de la course de tandem, meeting de l’arrivée du Tour au Parc des         Princes, 30 juillet
  • 2ème d’un scratch, au Parc des Princes, 9 octobre

1912

  • 3ème Championnat Suisse de vitesse, vélodrome Oerlikon de Zurich

       
Entre 1901 et 1903, il aurait remporté 6 victoires, 14 deuxième places et 13 troisièmes places sur les pistes allemandes.

Journaux utilisés pour établir le palmarès :

Le Petit Journal, la Vie au Grand Air, l’Intransigeant, Ouest Eclair, le Temps, le Gaulois, Gil Blas, l’Humanité, le XIXème siècle, le Matin, le Radical, le Journal, Messidor, la Presse, l’Aurore, le Petit Parisien, la Croix, le Figaro, la Stampa, le journal de Genève, l’Auto, la Gazette de Lausanne...

Résultats des Championnats Suisse de vitesse, document réalisé par la Fédération Suisse de Cyclisme,

En savoir plus :

  • www.cycling4fans.de/
  • www.siteducyclisme.net/
  • www.memoire-du-cyclisme.eu/
  • https://fr.wikipedia.org/
  • https://gallica.bnf.fr
  • https://de.wikipedia.org
  • http://deacademic.com
  • https://journals.openedition.org/alsace/1966
  • https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Paysans_d%27Alsace-Lorraine_devant_les_conseils_de_guerre_allemands
  • https://www.libertyellisfoundation.org/passenger-result
  • https://stuyfssportverhalen.com/
  • https://chroniclingamerica.loc.gov/
  • www.britishnewspaperarchive.co.uk/
  • http://www.letempsarchives.ch/
  • www.e-newspaperarchives.ch/
  • http://www.lexpressarchives.ch/
  • www.bcu-lausanne.ch/
  • http://kunden.eye.ch/swissgen
  • https://www.rts.ch/info/monde/7500022-votre-aieul-suisse-a-t-il-combattu-dans-les-tranchees-en-1916-.html
  • https://lyonelkaufmann.ch/histoire/2014/08/21/la-suisse-et-la-premiere-guerre-mondiale-le-delire-general-et-le-rostigraben/
  • www.jds.fr/tourisme-et-loisirs/guide-de-l-alsace/l-alsace-allemande-de-1870-a-1918
  • https://www.myswitzerland.com/fr-fr/la-premiere-guerre-mondiale.html
  • www.swissinfo.ch
  • http://www.hls-dhs-dss.ch/
  • https://blogs.letemps.ch/christophe-vuilleumier/
  • http://www.pionnair-ge.com/spip1/spip.php?article71
  • https://www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2015-2-page-59.htm
  • https://www.retronews.fr/
  • Basel in der guten alten Zeit: Von den Anfängen der Photographie (um 1856) bis zum Ersten Weltkrieg, Eugen, A. Meier, 2013
  • Les paysans d’Alsace-Lorraine devant les conseils de guerre allemands, André Fribourg, la Revue des deux Mondes, tome 47, 1918
  • « Ennemi/Ami héréditaire. Les relations franco-allemandes entre 1870 et 1945 à travers la littérature contemporaine » catalogue de l’exposition de l’Institut Franco-Allemand, Ludwigsburg, avec le soutien de la fondation « Dr Karl Eisele et Mme Elisabeth Eisele » et du Ministère fédéral des Affaires étrangères.
  • « Le renseignement allemand en guerre : structures et opérations » de Markus Pöhlmann
    article publié par https://www.cairn.info/
  • « Espionnage, police et secrets d’État en Suisse » de Christophe Vuilleumier article publié par https://www.lacite.info/invites/espionnage-police-secrets-etat-suisse
  • « Terreur sur la ville » de Gérard Hartmann, dossier format PDF


Un grand merci à Philippe et à Gérard pour leur aide précieuse.

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