Le Petit Braquet, Coup de Chapeau à
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Chronique n° 14
 
 

Félice Gimondi

Félice GIMONDI

 

 

Felice Gimondi

 

 

Ce mois ci j’ai envie d’évoquer pour vous le parcours de celui que l’on pourrait appeler le troisième homme. Non je vous rassure tout de suite je ne vais pas vous parler de politique où alors ce sera à l’insu de mon plein gré pour parodier un célèbre philosophe cycliste des années 90. Non je pense à un homme que l’on oublie souvent en France et qui pourtant est un très très grand champion. Dans notre pays nous étalonnons souvent les champions par rapport au Tour de France. Apparaît alors au sommet de la pyramide, un extraterrestre américain avec 7 victoires et un quadrumvir vieillissant avec 5 victoires : Anquetil, Merckx, Hinault, Indurain. Ce résultat avec deux français pour 5 noms convient bien à notre ego pourtant il ne reflète pas à mon sens une vraie hiérarchie si tant est que l’on puisse en établir une.

 

 

Palmarès

 
 

 

1964
Tour de l’avenir

1965
Tour de France 
Trois étapes du Tour de France
2ème de la Flèche Wallonne
3ème du Giro


Félice Gimondi - Tour de France 1965

1966
Paris-Roubaix
Paris-Bruxelles
Tour de Lombardie
Coppa Placci
Coppa Agostini
La Course de Coppi
Grand Prix Valsassina
Une étape du Tour d'Italie
2ème du Trophée Matteoti, du critérium des as et de grand prix de Lugano, 5ème du Giro


Félice Gimondi lors de Paris-Roubais

1967
Tour d'Italie
Tour du Latium
Grand Prix des Nations
Grand Prix Forli
Grand Prix de Lugano
Deux étapes du Tour de France
2ème du Tour de Lombardie

 1968
Tour d'Espagne
Championnat d'Italie
Trophée Baracchi avec Jacques Anquetil
Tour de Romagne
Grand Prix Forli
Flèche Enghiennoise
Une étape du Tour d'Espagne
Une étape du Tour d'Italie
Grand Prix des Nations
Critérium des As
3ème du Tour d'Italie

 1969
Tour d'Italie
Tour de Romandie
Tour des Appenins
Grand Prix Forli
Une étape du Tour de France
2ème du Tour des Flandres
2ème de Paris Luxembourg derrière Merckx
4ème du Tour de France

1970
Trophée Mattéoti
Une étape du Tour de Suisse
2ème du Tour d'Italie derrière Merckx
2ème du Championnat d'Italie
3ème du Championnat du Monde

1971
Deux étapes du Tour d'Italie
Grand Prix Forli
Tour du Piemont
Grand Prix de Wallonnie
2ème de Milan-San Remo derrière Merckx
2ème du Championnat du Monde derrière Merckx

1972
Championnat d'Italie
Tour des Appenins
Grand Prix de Lugano
Tour de Catalogne
2ème du Tour de France derrière Merckx
2ème du Tour du Piémont derrière Merckx
2ème du trophée Barachi avec David Boifava derrière Merckx et Roger  Swerts

1973
Championnat du Monde
Tour de Lombardie
Coppa Bernocchi
Tour du Piemont
Grand Prix Forli
Trophée Baracchi avec Martin Rodriguez (col)
Tour des Pouilles
Une étape du Tour d'Italie
2ème du Tour d'Italie derrière Merckx

1974
Milan-San Remo
Coppa Agostini
Une étape d'A travers Lausanne
2ème du Championnat d'Italie
3ème du Tour d'Italie

1975
Une étape du Tour de France (6ème au général)
Chronostaffeta plus une étape
3ème du Giro
16ème du championnat du monde

1976
Paris-Bruxelles
Tour d'Italie et une étape
Champion d’Italie d’omnium
7ème du championnat du monde

1977
Champion d’Italie d’omnium
Vainqueur des 6 jours de Milan avec Rick Van Linden
4ème du Tour de Romandie
11ème du championnat du monde
12ème du Giro

1978
Champion d’Italie d’omnium
11ème du Giro
12ème du championnat du monde sur route

2e du Super-Prestige Pernod: 1966, 1968, 1969 (3e: 1967, 1973)

 

 

Affinons quelque peu notre mode de détection des grands champions, sortons de l’hexagone et jouons un peu aux devinettes. Prenons les coureurs qui se sont imposés au moins une fois dans chacun des trois grands Tours : il nous reste quatre noms dont notre illustre inconnu.

Poussons encore un peu plus loin notre recherche.

Combien de coureurs ont gagné au moins une fois les trois grands Tours, leur championnat national et le championnat du monde. Arrivé à ce stade là trois noms sortent du chapeau : Eddy Merckx bien sûr, Bernard Hinault et …

Felice Gimondi

Felice Gimondi qui a beaucoup souffert de l’appétit gargantuesque du cannibale a quand même réussi à se construire un palmarès à la hauteur de son talent.

La carrière de Felice Gimondi qui fut longue et riche peut se découper en quatre phases :

  • une irrésistible ascension
  • les années de lutte
  • les années noires
  • la maturité

 

 

 

Une irrésitible ascension.

Les premières années de la carrière de Felice Gimondi sont celles d’un jeune homme doué très doué même qui réussit sur tout les terrains et qui paraît devoir régner sans partage sur le monde de la petite reine. Une belle victoire dans le tour de l’avenir 1964 devant Lucien Aimar propulse le jeune Felice chez les pros au sein de l’équipe Salvarini. Pour sa première année dans le grand bain Felice, qui n’a pas encore 23 ans, va montrer d’exceptionnelles qualités sur tous les terrains. Au printemps il prend la deuxième place d’une grande classique (la Flèche Wallonne) avant de terminer le Giro sur le podium (3ème). Son directeur sportif souhaite ménager son poulain mais des défections successives l’oblige à appeler Gimondi le jeudi soit deux jours avant le départ du Tour de France. Gimondi qui venait de terminer second du Prix Forli derrière Anquetil n’a que le temps de repasser chez lui à Bergame pour faire ses valises.
Au départ du Tour, l’absence de Maître Jacques qui digérait son fabuleux doublé Dauphiné Bordeaux Paris, plaçait Raymond Poulidor en position de favori et personne ne donnait aucune chance à Gimondi que l’on jugeait talentueux mais inexpérimenté et émoussé par son récent Giro. Pourtant dès la troisième étape dans le nord à Roubaix, le bergamasque fait un grand numéro en remportant l’étape et en s’emparant du maillot jaune. Dans le camp français, tous le monde reste persuadé que Raymond Poulidor tient enfin sa chance. Personne n’est inquiet, Gimondi semble fatigué, mal remis de son Giro et la treizième étape jugée au sommet du mont Ventoux (pour la 1ère fois dans le Tour) apparaît comme le juge de paix où Poupou, c’est une certitude va remettre les pendules à l’heure. Sous une chaleur accablante, l’ascension du Mont Chauve sera terrible pour le jeune italien. Attaqué par Poulidor flanqué de l’espagnol Jimenez le jeune italien va très vite être décramponné il semble un instant à la dérive, peut être pour avoir voulu trop s’accrocher aux roues des deux hommes.. A dix kilomètres du sommet il compte déjà 43 secondes de retard sur Poulidor et le Maillot Jaune s’effiloche sur ses épaules. C’est peut être à ce moment que Gimondi est devenu un campionisimo, allant puiser au plus profond de lui-même, il se refait une santé et donne tout sur les derniers kilomètres du géant de Provence. Revenu sur Anglade à 8 kilomètres du sommet il va, dès lors, faire jeux égal avec Poupou ne cédant plus que 18 secondes supplémentaires jusqu’au sommet qu’il atteindra en 4ème position. A l’arrivée, Poulidor malgré une minute de bonification échoue à 34 secondes du Maillot Jaune. Ce n’est que partie remise pense t-on alors, il reste encore de la montagne et Poulidor a remporté le premier contre la montre, il en fera de même pour les deux derniers. Mais le chrono des Alpes est favorable à Felice Gimondi, frais comme un gardon, qui s'impose au sommet du Revard et distance désormais Raymond Poulidor de 1'12". Le Tour est terminé, Gimondi est sur de lui, il a prit l’ascendant aussi bien physiquement que mentalement sur Poupou. Entre Versailles et Paris, sur les 27,5 kilomètres de la dernière étape du Tour de France il prend une nouvelle fois le meilleur sur son adversaire et s’impose en grand champion avec 1'28" d'avance sur le Français.


Le sourire d’un grand champion

Après un tel exploit Felice Gimondi est considéré par les journalistes, par le public comme le digne successeur de Jacques Anquetil. Maître Jacques, dont la fin de carrière est proche, partage cet avis parce qu’il a constaté sur le terrain les énormes capacités du bergamasque et aussi parce que cela l’arrange dans sa rivalité permanente avec Poulidor.

1966 sera pour Gimondi une très grande année. Moins présent dans les grands tours (5ème du Giro) il va surtout montrer toute la palette de ses talents en s’imposant dans des classiques aussi diverses que Paris Roubaix, Paris Bruxelles ou le Tour de Lombardie. Pourtant pour Felice Gimondi qui n’a que 24 ans cette année sera la dernière de l’age d’or. En effet il s’est imposé dans le Tour de Lombardie devant un coureur de trois ans son cadet, un certain Eddy Merckx, qui pendant de longues années allait désormais régner sans partage sur le cyclisme mondial.

Les années de lutte :

Felice Gimondi est un homme qui aime la bagarre, un fin tacticien, un champion qui a du caractère et pendant de longues années il va se battre, résister, tout faire pour exister face à Merckx. Celui-ci avec son appétit insatiable de victoire allait très vite être surnommer le cannibale. Difficile quand on vous a promis un avenir doré de rester en haut de l’affiche face au grand Eddy qui rafle en moyenne 30 à 50 épreuves par saison. Durant cette période qui couvre les années 67, 68 et 69, celui que l’on surnomme l’aristocrate ne va jamais se soumettre terminant 3ème du Super Prestige Pernod en 1967, 2ème en 1968 et 1969 derrière Merckx. En trois ans, Gimondi va gagner les plus belles courses du calendrier : le championnat d’Italie, le grand prix des Nations (avec le record de l’épreuve : 47,518 km/h sur 73,5 km), le grand prix de Lugano, le tour de Romandie et aussi le trophée Baracchi 1968 avec Anquetil, véritable passage de témoin entre les deux hommes. Cerise sur le gâteau en remportant le Giro en 67 et 69 et la Vuelta en 68 il devient le deuxième coureur après Anquetil à inscrire son nom au palmarès des trois grands tours. Il a alors seulement 26 ans. D’innombrables places d’honneur dans les classiques et les grands tours complètent le tableau de cette période faste : 2ème du Tour des Flandres 69, du tour de Catalogne 68, du tour de Lombardie 67, 3ème du Giro 68, de Gand Wevelgem 68, 4ème du Tour 69…Ces années de lutte face à l’hégémonie de Merckx sont pour Gimondi des années fastes. Mais avec le temps, la force implacable de Merckx face à qui, notre homme, malgré son talent ne peut, le plus souvent, rien faire vont finir par émousser son envie de se battre et de vaincre. Que faire face à un coureur qui en quatre ans (70, 71, 72, 73) va remporter 207 victoires soit 40 % des épreuves dont il a prit le départ. Face à un tel ouragan Gimondi va connaître une réelle baisse de régime pendant trois ans, ce sera ses années noires.

Les années noires :

Etre battu est une chose que l’on accepte facilement quand on sait que l’on a la capacité de rebondir rapidement, de prendre sa revanche mais être sans cesse dominé par un seul homme et ne pas réussir à trouver une faille dans l’armure, finit par abattre moralement n’importe quel individu. Felice considère d’ailleurs que le phénomène Merckx a bouleversé sa vie. Jusqu’à ce que le grand Eddy eût affirmé sa suprématie, Gimondi était un gagnant. Ensuite tout changea, le choc moral fut rude. Durant cette période, Felice prend l’eau mais il ne coule pas. J’ai essayé dans le palmarès de Gimondi que vous trouverez ci-dessous, de pointer les nombreuses places de second du bergamasque face à Merckx, je crois que cela donne une idée de ce qu’il a pu, (lui comme beaucoup d’autres d’ailleurs), éprouver comme sentiment d’impuissance face à Merckx. Ainsi en 70 il est le dauphin du cannibale dans le Giro, en 71 dans Milan San Remo et au championnat du monde, en 72 au Tour de France, au Tour du Piémont et au Trophée Baracchi. Certes il gagne des courses, souvent celles ou Merckx n’est pas : trophée Matteoti 70, Tour du Piemont 71 Tour de Catalogne 72, championnat d’Italie 72 ainsi que des étapes :Tour de Suisse 70, Tour de Romandie 70, Giro 71 mais les grands Tours et les classiques lui échappent désormais tombant le plus souvent dans l’escarcelle de Merckx mais aussi de petits jeunes ayant pour nom Luis Ocana (Vuelta 1970, grand prix des Nations 71, Eric Leman (Tour des Flandres 70, 72), Roger de Vlaeminck (Liège Bastogne Liège 70, Paris Roubaix 72) Bernard Thevenet (Tour de Romandie 72), Joop Zoetemelk (2ème du Tour de France 70 et 71)…Cette génération qui a trois à cinq ans de moins que lui devient durant cette période la principale opposition au cannibale. En pleine force de l’age, elle veut bousculer le roi et le faire tomber de son piédestal. Gimondi lui semble ne plus y croire, il a maintenant trente ans et, pour beaucoup d’observateurs, sa carrière est derrière lui. Pourtant à partir de 1973 l’aristocrate va trouver au plus profond de lui-même les ressources nécessaires à une superbe fin de carrière.


Photos avec Merckx et 35 ans plus tard

La maturité 1973 - 1978 :

La maturité naît parfois simplement de la capacité à poser un regard apaisé sur son passé, à accepter ses défaites et à concevoir son métier d’une manière différente. De son propre aveu Gimondi a eut beaucoup de mal à accepter le règne de celui dont l’éclat ternissait finalement sa propre image. Cela le conduisit à remettre totalement en cause sa conception du vélo et par la même sa conception de l’existence. Apprendre à perdre et retrouver la joie de gagner vont de pair dans cette quête de soi. C’est probablement ce long chemin qu’à fait le bergamasque dans la période 70 – 72 où il apparaît beaucoup plus effacé que par le passé. C’est aussi dans cette acceptation qu’il a probablement tiré les ressorts secrets de sa réapparition spectaculaire sur le devant de la scène en 1973. Cette année marque à mon sens un véritable tournant dans la carrière de Felice Gimondi qui va de nouveau, pendant 4 ans, s’offrir quelques unes des plus belles courses du calendrier international et montrer à tous qu’il est loin d’être un homme fini. Champion du monde et premier du Tour de Lombardie en 1973, vainqueur de Milan San Remo en 1974, d’une étape du tour en 1975, il parachève magistralement sa carrière en remportant le Giro et Paris Bruxelles 1976. A sept jours de ses 34 ans, c’est un homme radieux qui brandit devant le public du Paris Bruxelles son bouquet, dix ans après son premier succès dans cette épreuve. La boucle est enfin bouclée. Dès lors Felice Gimondi peut continuer deux ans encore sa carrière, serein,  simplement avec l’envie et le plaisir de courir même si les jambes n’ont plus la même efficacité.

Qu’aurait été la carrière de Felice Gimondi sans Merckx, nul ne le sait. On peut simplement penser, devant les multiples places de second qu’il a obtenu derrière le cannibale que son palmarès déjà magnifique se serait probablement embelli de quelques joyaux supplémentaires.

Alors chapeau Monsieur Gimondi, chapeau pour votre carrière, pour votre volonté féroce de ne jamais baisser les bras et pour votre amour du vélo.

Chapeau Monsieur Gimondi !

 

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 Copyright©Le Petit Braquet || Version V.01 || Nov2005  Auteur de l'article : Alain Rivolla