Le Petit Braquet, Coup de Chapeau à
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Chronique n° 30
 
 

travine Gleb

Coup de chapeau à

 

Gleb TRAVINE

 

 

EXPLOITS AUTHENTIQUES D'UN VERITABLE AVENTURIER ...

GLEN TRAVINE  (suite et fin)

Le début de l’aventure arctique.

Avec le recul on peut se demander si dans l’esprit de Travine toute la première partie de son périple ne fut pas en fait qu’un gigantesque hors d’œuvre, une sorte de passage obligé pour lui. Travine a semble-t-il toujours comparé son aventure à l’Odyssée d’Ulysse mais son Odyssée à lui, celle qui l’intéresse plus que tout, celle qui, il l’espère secrètement, fera de lui un héros ce ne peut être que son aventure dans le Grand Nord. Face à un régime où l’individu et l’exploit individuel comptent peu, pouvait-il faire autrement pour atteindre son Graal que de vendre aux autorités un immense périple le long des frontières à la gloire de l’homme nouveau. A bien y réfléchir notre homme était suffisamment intelligent et rusé pour comprendre qu’il n’y avait pas d’autre moyen pour lui de parvenir à ses fins. 

« Le Grand Nord est magnifique. On ne se lasse pas de l’admirer. Il faut ne jamais avoir vu l’Arctique pour l’imaginer comme une contrée triste et monotone. Nulle part ailleurs je n’ai rien vu de tel – le ciel, l’eau, les nuages, les icebergs, la neige »

Depuis Mourmansk Gleb a roulé au bord de la côte sur des chemins de pierre, car la mer de Barents qui subit encore un peu les influences du Gulf Stream ne se laisse pas envahir par les glaces facilement. A la pointe de la presqu’ile de Kola la banquise enfin régulière lui a permis de rejoindre Arkhangelsk sans trop de difficulté en dehors de quelques polynies (Une polynie est une zone qui se maintient libre de glace ou couverte d'un couche de glace très mince située au milieu de la banquise.) qu’il faut voir à temps sous peine de se retrouver dans un bain d’eau glacée.

Ici on respecte ceux qui s’aventurent sur la banquise et les autorités locales lui font bon accueil. On lui donne des provisions de chocolat, une carte du littoral, une vieille winchester et surtout une tenue locale très efficace pour lutter contre le froid. Il s’agit d’une longue tunique conçue dans deux peaux de renne, la fourrure étant apparente à l’intérieur comme à l’extérieur. Cette tenue présente la particularité d’être dotée d’un capuchon et de moufles ce qui fait d’elle un sac de couchage acceptable. A partir d’Arkhangelsk il emprunte la route de la poste jusqu’au fleuve Mezen mais ce chemin qui longe une ligne télégraphique à travers une nature de plus en plus sauvage est peu praticable et chaque fois qu’il le peut il lui préfère la glace d’un lac ou d’une rivière. Il arrive ainsi jusqu’à Ust - Tsilma et delà il compte descendre la rivière Petchora jusqu’à l’océan. Les conditions sont très difficile il n’avance que de dix kilomètres par jour s’enfonçant parfois jusqu’à la ceinture dans une neige poudreuse abondante. Nous savons tous combien il est harassant de se déplacer dans une neige souple alors imaginez quelle galère ce fut  pour notre héros qui devait également tirer sa machine et ses bagages. Il est seul et se nourrit le plus souvent de poisson cru, congelé ou séché. Malgré les cartes il éprouve de grandes difficultés à se repérer.

« La nature est devenue illisible. Je tournais en rond, j’essayais, mais à tort, de me fier à mon compteur kilométrique. Ma boussole ne me servait guère… Le pire, c’était la poudreuse. Je couvrais des distances ridicules. Même la glace s’effritait sous les coups de midi, avec le soleil d’avril. Je suis tombé sur un Tchoum de nomades Nenets en face de l’ile de Pessiakov… Fumer et boire le thé ils adoraient cela. . Quand un Nenets me disait : « buvons le thé ensemble » ses yeux brillaient d’avance…Ceux la m’ont servi de la viande de renne en bouillon, un régal. J’avais peut être l’air de me gaver. Quand j’ai réussi à m’arrêter j’ai dit merci.
« La coutume n’existe pas de dire merci dans la toundra, a fait le chef. Ca ne se dit pas. Si je viens chez toi, tu me feras à manger toi aussi. Et tu mettras mes vêtements à sécher. »

Au moment du départ on lui donne quelques provisions, des conseils pour la suite de son périple et un coup de tampon sur son carnet de route. : « Soviet des nomades samoyèdes de la toundra Bolchaïa-Zemla ».
Que reste-t-il aujourd’hui de ces peuples, de leurs coutumes et de leur hospitalité ?

Gleb met le cap sur le détroit du Yougor Char au sud de l’ile de Vaigatch au début du mois d’avril 1930. Le soleil d’avril est trompeur et soudain Gleb est pris dans un terrible blizzard.

Toute la journée durant, les bourrasques m’avaient fait tomber de bicyclette en me traînant vers l’ouest. Heureusement j’avais mon couteau. Je le plantais dans la glace et je me cramponnais au manche en attendant que la rafale retombe. Quand je me suis arrêté pour la nuit…j’ai taillé des briquettes à la hache dans la neige pétrifiée par le gel et le vent, pour me faire une niche. J’ai placé le vélo à mon chevet, la roue avant orientée vers le sud pour ne pas perdre de temps au repérage le lendemain matin. Enfin avant de m’endormir, je me suis enseveli d’un peu de poudreuse en guise de couverture. Je dormais sur le dos, les mains croisées sur ma poitrine ; on a plus chaud comme ça. Mais à mon réveil, impossible de faire le moindre mouvement. Une crevasse s’était ouverte dans la nuit près de mon abri. De l’eau avait jailli, et la neige qui me servait de couverture s’était changée en glace. Je portais mon couteau à ma ceinture. J’ai eu toutes les peines du monde à libérer ma main pour le sortir de là. Puis j’ai commencé à gratter la glace autour de moi. C’était un travail éreintant. Je progressais par miette. J’étais à peine dégagé sur les cotés que les forces me manquaient déjà. Et impossible de creuser sous mon dos. Quand j’ai voulu me dresser d’un coup brusque je me suis senti cloué dans un cercueil de glace. Même mes chaussures étaient prises. En m’efforçant d’arracher mes pieds j’y ai laissé mes deux semelles. Mes cheveux vitrifiés tenaient debout sur ma tête. J’avais les pieds à l’air. Mes habits durcis m’empêchaient d’enfourcher mon vélo.

Par un coup de chance, je suis tombé sur des empreintes de rennes. Quelqu’un venait de passer en traineau. J’ai marché longtemps sur les traces. Elles conduisaient à un campement. C’est en rampant que je me suis traîné jusqu’à un tchoum Nenets. »

Gleb a vu la mort de près mais il est vraiment né sous une bonne étoile pour réussir ainsi à se dégager de son tombeau de glace et ensuite trouver miraculeusement une trace l’emmenant vers un campement. Hélas pour lui il n’était pas au bout de ses souffrances.

« Sous mon pull de laine, dur comme de la pierre, mon corps était blême et glacé. Je suis sorti d’un bond pour me frictionner avec de la neige. Dans le tchoum, le repas était déjà prêt. J’ai avalé une timbale de thé sur un bon morceau de viande de renne. Là-dessus, j’ai ressenti une douleur aigue à la pointe des pieds. Bientôt mes orteils avaient tant gonflé qu’on aurait dit deux grosses boules bleues. La douleur ne faiblissait toujours pas. De crainte d’une gangrène, j’ai décidé l’opération. Impossible d’échapper à tous ces yeux qui m’observaient. Il a donc fallu que je m’ampute les orteils gelés devant tout le monde. J’ai tranché au couteau une première boule de chair que j’ai ôtée avec l’ongle, comme une chaussette. J’ai imbibé la plaie de glycérine (dont je remplissais mes chambres à aire pour qu’elles tiennent mieux la pression par grand gel). J’ai demandé un bandage au vieux. A ce moment les femmes ont quitté le tchoum aux cris de « keli ! keli ! »…Plus tard, quand j’ai terminé l’opération…j’ai demandé au vieux ce que signifiait « keli ». Ca voulait dire  « diable mangeur d’homme ».
« Tu te mutiles toi-même sans pleurer. Seul le diable en est capable ».

Ale voir agir ainsi on s’aperçoit que sa belle assurance face à ceux qui voulait le dissuader d’entreprendre un tel voyage n’était pas de la vanité ou de la prétention notre homme n’a peur de rien et pour chaque problème il trouve une solution preuve d’une force physique et mentale et d’une adaptabilité exemplaire.
Après deux jours de repos, alors qu’il est encore loin d’être guéri, Gleb décide de repartir. Il commet là probablement la première grosse erreur depuis le début de son voyage. Il le dit lui-même d’ailleurs.

«  Mes jambes souffraient le martyre. J’étais si faible qu’un renard blanc affamé s’est enhardi à m’attaquer ».
« C’est une bête méchante et rusée. En principe, elle ne s’en prend pas à l’homme », nous dit Gleb qui n’ose pas avouer que l’animal avait senti son extrême faiblesse et qu’il tentait d’en profiter. Affaibli, affalé dans la neige Gleb s’en tire non sans mal en réussissant à tordre le coup à l’animal au moment où celui-ci le mordait. Dans une nature austère Gleb s’est tiré parti de tout et il dépèce immédiatement l’animal pour récupérer la fourrure dont il se fit une écharpe…

Finalement au bord de l’épuisement il arrive à la base météorologique de Kabarova, un minuscule village situé en face de la Nouvelle Zemble, vaste ile qui borde la mer de Kara. Il faudra dix jours au médecin de la base pour soigner correctement les orteils de Gleb. Mais celui-ci en a très vite assez d’avoir en même temps à supporter les leçons de morale du toubib, et il décide de s’installer chez le boulanger pour avoir un peu de tranquillité. Cette immobilisation forcée lui déplait. Il se sent comme un ours en cage, il tourne en rond et dès qu’il se sent un peu mieux il reprend la route au grand désespoir du médecin qui le juge encore beaucoup trop faible.

« Je ne comptais que sur moi, sans jamais m’encombrer d’aide extérieure dira-t-il plus tard ». L’aide il ne l’accepte qu’en cas d’absolue nécessité, pour le reste elle implique des contraintes auxquelles il ne veut pas se plier. Encombrer est un mot très fort qui exprime bien l’état d’esprit du bonhomme.

Son objectif suivant est la base émettrice de l’ile de Vaigatch, situé au cap Bolvanski. Il avance maintenant dans une immensité blanche où l’homme n’est pas le bienvenu. Il rencontre de nombreuses tombes anciennes de marins, de missionnaires ou de trappeurs. Ces sépultures sont toujours orientées de la même façon indiquant l’est à celui qui les regarde. Un principe simple de survie, un dernier conseil des morts aux vivants. Le lever du soleil comme dernier espoir…
De nouveau sa pédale gauche se brise et au lieu de 2 jours de bicyclette il lui faut près de quinze jours de marche pour arriver enfin à la base où il espère on pourra lui réparer sa pédale.

Le 24 mai 1930 son carnet de route reçoit le sceau du « soviet Insulaire de Vaïgatch ». Pour le première fois et c’est finalement bien en accord avec un homme qui préfère la solitude et l’immensité glacée aux momuments historiques, Gleb Travine fait du tourisme. Il parcourt une grande partie de l’ile de Vaïgatch jusqu’à la côte nord qui fait face aux glaciers de la Nouvelle Zemble. Le dégel de cette fin de printemps l’oblige assez rapidement à retraverser le détroit du Yougor-Char en direction de Khabarovo. Il s’aperçoit avec stupeur et probablement un soupçon de fierté que désormais sur toute la Grande Terre il est connu et attendu. On parle de lui comme d’un blanc barbu qui traverse la Grande Terre d’ouest en est sur une sorte de « renne de fer ». Il constatera même que la plupart de ces peuples ne savent pas ce qu’est une bicyclette.  De fait n’ayant aucun mot pour désigner l’objet, l’expression de « renne de fer » est la meilleure description qu’ont trouvée ces populations pour nommer son bicycle alors que certains ignorent jusqu’au mot roue sur lequel il aurait été facile de construire un nom représentatif.

Gleb s’attarde un peu dans les bras de l’infirmière chargée de soigner ses orteils qui le font encore horriblement souffrir mais rien pas même les regards tendre de la jeune femme ne peuvent retenir très longtemps le solitaire aux yeux gris de loup. Avancer, continuer son grand œuvre est à ce moment là de sa vie, sa seule conception de l’existence. Il repart donc sans se retourner avec sa petite reine pour unique compagne, mais cette fois ci elle voyage avec lui. En effet, la côte près du village de Khabarovo est désormais libre de glace et  pour rejoindre la banquise en direction de l’est Gleb a retaper une vieille chaloupe dans laquelle il embarque avec sa bicyclette devant tout le village au début du mois d’août 1930. Lorsqu’il touche la banquise, Gleb abandonne le frêle esquif et repart à bicyclette. Il n’avance pas à l’aveuglette, bien au contraire il cherche à être reconnu par ceux qu’il considère comme ses pairs, les explorateurs envoyés par le gouvernement russe pour des opérations administratives et commerciales à bord du brise glace « Lénine ». La région étant désormais fermée aux navires et commerçants étrangers ceux-ci ne peuvent plus circuler que dans un convoi piloté par la marine Soviétique. Le Lénine ouvre ainsi la route à 45 autres navires dont 17 sous pavillon anglais. Le navire est également sensé approvisionner en denrées alimentaires les ports du Grand Nord d’Arkhangelsk à Dickson. A bord se trouve quelques journalistes occidentaux et cette expédition est aussi une opération de propagande du gouvernement Russe qui tient à ce que le monde sache, qu’il aide matériellement les populations du Grand Nord.

Gleb est immédiatement conduit au responsable de l’expédition Nikolaï Evguenov qui l’accueille fraichement tout comme les officiers qui l’entourent : « Et vous n’avez rien trouvé de mieux qu’une bicyclette pour vous mouvoir à travers la banquise ». A ces moqueries de scientifiques qui acceptent mal que le commun des mortels vienne dans ce qui considèrent comme leur pré carré, Gleb répond du tac au tac expliquant qu’il est capable avec son engin de s’éloigner à plusieurs dizaines de kilomètres des côtes et qu’il n’a aucun problème de nourriture. « Je roule dessus » dit-il fièrement au parterre de scientifiques médusés. Et d’ajouter : « l’hiver a beau être rude, il y a toujours de la vie sur la banquise. Les grands froids font craquer la glace…Quand j’entends monter une espèce de grondement sourd, c’et qu’il y a des brèches où se masse le poisson. Deux poissons par jour font mon affaire, l’un mangé frais, l’autre congelé puis coupé en lamelles. Il y a aussi la viande crue. J’ai fini par apprendre à pister et à tirer le gibier : isatis (renard polaire), phoque, morse. Dans chaque tchoum où je passe on m’offre du renne…La banquise est hospitalière pour qui sait la prendre » ajoute-t-il avec malice.

Son assurance avive bien sur le mépris de ses hommes imbus de leur savoir et ils ne font pas de cadeau à notre ami qui leur dévoile son prochain objectif : la traversée du Taïmyr.

La péninsule de Taïmyr est une péninsule du nord de la Sibérie centrale qui constitue la partie la plus septentrionale du continent asiatique. Elle est délimitée à l'ouest par le golfe de l’Ienisseï (mer de Kara) et à l'est par le golfe de Khatanga (mer de Laptev). C’est une région totalement inhospitalière durant l’hiver et à l’époque elle est encore mal connue et redoutée. L’explorateur Beguitchev venait d’y perdre la vie deux ans plus tôt et Evguenov qui ne veut pas avoir la mort de Travine sur le dos lui confisque poliment ses papiers en lui disant pour clore l’entretien qu’il ne considère pas qu’il soit possible que Gleb parte dès à présent.
Celui-ci accepte mal ce refus, il est de nouveau comme un fauve en cage, il tourne en rond et parcourt même le pont à bicyclette. Il fait pourtant une rencontre extraordinaire sur le bateau en la personne du journaliste français Edmond Tranin, reporter au Petit Parisien qui réalisera l’année suivante un film documentaire « Les forceurs de banquise – cinq mille lieux dans les régions polaires ».

Notre homme et c’est probablement son principal défaut, est avide de reconnaissance et de notoriété et cette rencontre restera toujours pour lui un moment important de sa vie. Un journaliste parisien qui l’écoute malgré la barrière des langues, expliquer à grand renfort de gestes son périple c’est le début d’une reconnaissance internationale qui l’espère de tout son cœur. Hélas pour lui, Yves Gauthier qui a rencontré la fille d’Edmond Tranin, rien dans les écrits du reporter français ne fait jamais référence à Gleb Travine. Seule la carte de visite de notre voyageur retrouvée dans les effets du journaliste atteste de la rencontre. Gleb a espérer une reconnaissance internationale et, comme on le sait bien, l’espoir fait vivre...

Sur le Lénine, Gleb ne supporte plus l’attente, il a besoin de grands espaces et de solitude. Il a comprit que Evguenov ne le laisserait pas partir alors il imagine un stratagème qui dégage ce dernier de toute responsabilité. Il sollicite la permission qui lui est accordée de rejoindre un autre bateau du convoi, le Volodarski qui est prisonnier des glaces à une trentaine de kilomètres. Evguenov qui bien entendu n’est pas dupe lui donne quelques conseils pour la traversée du Taïmyr lui recommandant surtout d’éviter la côte trop dangereuse et désertique pour un homme seul.

Pourtant avec le recul on s’aperçoit que notre homme, qui a certes eu beaucoup de chance tout au long de son voyage, connaît bien ses capacités et ses limites et qu’avec lui les risques sont toujours calculés. En effet si le grand Admunden affirmait qu’au-delà de 80° Nord le danger est permanent, y compris pour un homme de sa trempe, Travine lui n’a jamais poussé au-delà de 74° Nord (île Dickson), restant dans une zone où pour un homme aguerri et entraîné comme lui, les conditions de survie demeurent acceptables. L’exploit est ailleurs. Il tient d’abord dans le moyen de locomotion utilisé mais aussi dans l’autonomie totale du projet et enfin dans le fait que Travine continua son voyage pendant la mauvaise saison, période que même les habitants des lieux redoutent.

« Je suis parti à six heures du matin, mais tout le monde était sur le pont : on aurait dit une alerte générale. En descendant sur la banquise par l’échelle d’évacuation, je me serais cru au Jugement Dernier…Dès que j’ai eu le dos tourné, trois coups de sirène ont sonné mon départ. C’est fou ce qu’il m’en a couté de ne pas regarder en arrière. J’avais hâte de sortir du champ de vision du brise glace. Quelque chose en lui m’attirait, qui me faisait peur. J’avais conscience de quitter la vie, la chaleur, la nourriture. »

Peu de temps après Gleb rejoint le vapeur Volodarski, juste avant que la banquise ne se disloque. Le navire enfin libre l’enmena jusqu’à Dickson port de la côte ouest du Taïmyr. Aux plus belles heures du régime soviétique Dickson compta jusqu’à 10 000 habitants vivant des activités industrielles et d’activités logistiques. Le port qui servait de point de départ à de nombreuses expéditions scientifiques ne compte plus aujourd’hui que 1 700 habitants vivant dans des conditions plus que difficiles.

Nous sommes au début du mois de septembre, l’hiver n’est pas loin et il est désormais face au Taïmyr. Cette péninsule qui est la plus septentrionale d’Asie a été contournée pour la première fois en 1878/79 par l’explorateur suédois, le baron Adolf Erik Nordenskjöld qui baptisa le port de Dickson du nom d’un armateur de Göteborg qui finança son expédition. C’est encore une terre quasiment vierge et Travine en quète d’exploit veut la traverser pour inscrire son nom dans la grande lignée des explorateurs et notamment d’Admundsen dont il est un fervent admirateur. Une fois sur les berges du Ienissei au sud de Dickson il choisit de s’enfoncer seul dans la toundra. La neige arrive très vite et Gleb profite jusqu’au bord de la rivière Poura de la compagnie et de la trace d’un vieux samoyède dont le traineau est tiré par trois rennes. Après avoir traversé la rivière il est seul face à un déluge de pluie qui transforme la toundra en un gigantesque marécage où il est impossible de pédaler. Ses vivres sont très vite épuisées mais la chance est toujours à ses cotés et dans un combat épique il réussit à surprendre un renne au moment où celui-ci sort de l’eau et à le tuer avec son couteau. La viande fraiche lui redonne le moral. Il en coupe des morceaux qu’il laisse geler afin de se constituer quelques réserves. Apparemment Gleb Travine a toujours beaucoup impressionné les populations indigènes par sa façon de se comporter dans le grand froid. Il est moins habillé qu’ils ne le sont n’ayant sur la tête qu’un maigre bandeau pour tenir ses cheveux longs. Par contre il s’attache à respecter des règles simples mais qui semblent plutôt bien lui réussir. Dès qu’il descend de vélo il met une couche de plus pour compenser la baisse d’activité physique. Il considère aussi que l’hygiène est l’ennemi du froid et matin et soir il se frictionne le corps avec de la neige.

A la fin du mois d’octobre il atteint la rivière Piassina en plein milieu du Taïmyr. La température descend maintenant à moins quarante et il décide, persuadé de la solidité sans faille de la glace de traverser la rivière sur sa bicyclette. Alors qu’il approche de l’autre rive il fait un petit écart avec son guidon et c’est la chute. Comble de malchance la glace est fragile à cet endroit et il se retrouve soudain dans une eau glacée.

« J’ai eu toutes les peines du monde à sortir de mon trou d’eau, les bords s’effritaient sous mon poids. Quand enfin je me suis senti porté par une glace assez ferme, je me suis étendu de tout mon long, bras et jambes écartées. Je ne suis pas prêt d’oublier ce jour. Mes habits étaient pétrifiés à cause du gel. J’ai trouvé la volonté de bouger un peu. Prudemment comme un phoque avec ses nageoires, j’ai rampé sur la glace jusqu’à mon vélo que j’ai réussi à tirer de là. »

La bonne étoile de Gleb est encore présente cette fois ci car sur la berge il trouve des peaux de rennes sauvages que des Nenets avaient mis à sécher. Il peut s’enfouir dans ces épaisses fourrures et le lendemain matin il se sent selon ses propos « tout frais et ragaillardi. »

Un peu plus loin si l’on en croit son témoignage il est suivi par des chasseurs qui sont intrigués par la trace lisse et profonde que laisse son vélo dans la neige.

« Nous sommes tombés, là sur un homme étrange, cheveux jusqu’aux épaules, la figure mangée de barbe, couverte de bleus et de cicatrices ; il avançait péniblement, traînant une curieuse chose morte derrière lui » dirent ils au patron d’un comptoir de pelleterie nommé Barankine. Celui-ci hébergea Gleb durant trois jours et il en fit un portrait admiratif, séduit par les nombreuses péripéties qu’il aimait raconter ainsi que par son carnet qui attestait aux yeux de son auditoire de la réalité de son périple.

«  Il portait une ceinture de cuir incrustée de lettres de cuivre : Gleb Leontievitch Travine. C’est pour qu’on m’identifie en cas de mort, m’a-t-il dit simplement ».

Barankine ajoute qu’il aurait aimé faire beaucoup plus pour aider Travine mais que celui-ci a simplement accepté une centaine de cartouches des tablettes de chocolat et quelques biscuits secs. Fidèle à son habitude il refusa le traineau et les rennes que Barankine lui proposait et sans prendre le temps de se reposer et de soigner ses gerçures il reprit la route.

En écho Gleb nous livre ses pensées « Je me disais : je n’ai pas le droit de renoncer, j’arriverai avec mon ami à deux roues coute que coute, même si je dois pédaler à genoux…Pas un instant je n’ai regretté d’avoir entrepris ce voyage. Mes pieds me faisaient horriblement souffrir, je n’ai rien eu à manger pendant des journées entières, mais il y avait des moments où j’oubliais tout, par exemple devant la beauté incomparable des glaces. C’était cela qui m’insufflait la force de continuer. »

Gleb réussit à traverser le Taïmyr en 60 jours et de ce qui est un véritable exploit il dira plus tard : « je me demande encore par quel miracle je n’y ai pas laissé mes os. Si Dieu existait, je pense qu’alors j’aurais dû croire en lui ».

Travine a donc rejoint la mer de Laptev et il retrouve avec plaisir la banquise dans le ciel de nuit du mois de novembre. La nuit arctique  n’est pas une nuit totale et il couvre chaque jour une cinquantaine de kilomètres, sauf quand le blizzard l’oblige à rester terré derrière sa bicyclette le dos face au vent. La région contraste avec la zone désertique du Taïmyr, ici il aperçoit régulièrement les fumées des isbas signe que la vie humaine retrouve ses droits.

Quand Gleb parle d’une région plus habitée il faut fortement relativiser ses propos, en effet si l’on en croit Yves Gauthier le recensement de 1926 donne pour le bassin d’Olenek en densité de 0,005 habitants par kilomètre carré. Par hasard ou parce qu’il les a cherchés Gleb retrouve sur la rive gauche de l’Olenek les tombes de Tcheliouskine et de sa femme Tatiana décédés au cours d’une expédition en 1736. Il s’arrête un moment pour se recueillir devant ceux qu’il considère comme d’illustres ancêtres, comme si finalement il était au moins dans son esprit lui aussi un explorateur.

Comment vivait-il alors : « Je dormais dans des cabanes d’hivernage ou dans des tanières improvisées. Sur la banquise, en revanche, j’avais opté pour la solution de la tente car tailler des briques à la hache pour la construction d’un igloo prenait trop de temps. Ma tente, je l’avais fabriquée moi-même dans le Yougor-Char : huit triangles de toile cousus entre eux, avec un cordon à chaque extrémité et voilà tout. Quand je m’arrêtais pour dormir, je calais ma bicyclette dans le sens de la marche pour ne pas perdre mes repères pour le lendemain, je fixais ma pompe à la selle en position verticale, comme une antenne, et j’y enfilais le sommet conique de mon chapiteau. Ceci fait, je glissais mes deux pieds dans un même torbas (botte en peau de renne) l’autre me servant d’oreiller.

La machine américaine est solide mais elle atteint elle aussi ses limites et suite à une chute anodine Gleb casse son guidon. Après quelques heures de marche il rejoint le village d’Oust Olenek en bordure du delta où un forgeron lui façonne un nouveau guidon dans un vieux canon de fusil. Dès que la réparation est achevée, il repart. Il retrouve de nouveau la banquise sur la laquelle il file plein est, pour rejoindre le delta de la Iana à  Oust-Yansk

Déjà à l’époque la région est le théâtre régulier de fouilles du sol pour retrouver des traces de mammouths et Gleb affirme avoir vu dans le Taïmyr un cimetière de mammouths. «  D’énormes défenses hérissaient le sol de la toundra aux abords du Khatanga, près de l’océan ». Il fait route pendant quelques jours avec un chasseur d’ivoire qui part chercher fortune sur les îles Liakhov. A hauteur du cap du nez d’or face à l’archipel de la Nouvelle Sibérie ils se séparent, Gleb continuant toujours vers l’est. L’arctique n’est jamais de tout repos et tout peut vite prendre des proportions dangereuses. Ayant mal positionné sa bougie un jour sous la tente il a la désagréable surprise de la voir prendre feu. Fini la tente, il lui faut désormais s’atteler chaque soir à la construction fastidieuse d’un igloo. Et puis aux environs du nouvel an c’est de nouveau le blizzard terrible qui le condamne à rester plusieurs jours terré dans son igloo en attendant que cela passe.
« Si tu tiens à vivre patiente » dit un proverbe local.
Finalement il est tiré de sa torpeur par un ours blanc qui tente d’inspecter son igloo à la recherche de nourriture. Un premier hurlement suffit à faire fuir l’animal. Et le périple continue il roule sur la banquise le long de la côte jusqu’à l’embouchure de l’Indiguirka. Le reste c’est un chasseur qui le racontera à Gleb plus tard.

« Tout à coup, j’ai aperçu quelque chose de foncé sur ma droite… J’ai calmé les chiens pour m’approcher. Un homme ! Et qui respirait encore ! A deux pas de là, un chariot en fer, jamais vu. Des roues au lieu de patrins. Pas la moindre trace d’attelage ni de harnais. Bizarre » L’homme le ramène dans son village Rousskoie-Oustie. Gleb comprend finalement ce qu’il s’est passé. Il a suivi une piste sur la berge haute du fleuve qui en porte à faux a cédé sous son poids pour une chute d’au moins 7 mètres. Il est hébergé dans une isba et on lui sert des galettes de caviar, des lamelles de poisson gelé et du thé. Ce village est une exception dans la région car il est peuplé de russes originaires de la région de Novgorod. Ils portaient des costumes traditionnels et parlaient une langue oubliée. Ils et avaient les traits slaves contrairement aux autres habitants de Grand Nord Sibérien qui eux présentent un type asiatique marqué. Le village compte une quinzaine d’isbas construites avec des rondins récupérés sur les eaux de l’Indiguirka, car aucun arbre ne pousse sous ses contrées austères. Deux météorologistes russes sont installés dans le village depuis deux mois pour effectuer des relevés pour le gouvernement soviétique. Ici la population se nourrit d’isatis, d’oies sauvages et la pêche. Une école existe dans le village depuis seulement deux ans et aucun adulte ne sait ni lire ni écrire, alors Gleb avec ses histoires, ses connaissances géographiques passe ses journées à raconter aux enfants et aux adultes émerveillés ce qu’il a vu durant son voyage. Quand il ne sait pas expliquer il dessine, des fruits, des animaux, des paysages et puis il promène les enfants sur son char puisque c’est ainsi que les habitants nomment son vélo.

Dans ce petit village, les mœurs étaient à l’époque assez libre avant le mariage, surtout avec les visiteurs. Manière d’éviter la consanguinité qui guette une population isolée et vivant en vase clos. Alors Gleb Travine sympathise et même beaucoup plus avec Kalissa la petite fille du vieillard qui l’héberge. Il met à profit sa convalescence pour améliorer son équipement : un sac de couchage, un pantalon et des moufles que Kalissa lui confectionne avec de la peau de renne. Ici les moufles se portent cousues avec des ficelles autour du cou en effet par – 30 ou – 40 la perte d’une moufle peut être dramatique. Pour la première fois il ne semble pas presser de repartir, il prend du poids avec les bons petits plats que lui prépare la jeune femme et chaque jour il va passer plusieurs heures à l’école où il transmet son savoir aux enfants avides de lui entendre parler du reste du monde que pour la plupart ils ne découvriront jamais. Il prend un grand plaisir à aller chaque jour avec Kalissa prendre des bains de vapeur dans un édifice réservé à cet effet. Après un long moment passer dans la chaleur, ils se jettent nus dans la neige. Beaucoup de complicité entre eux deux et des souvenirs qui restent gravés dans sa mémoire.
« C’était des jours heureux ».

Pourtant Gleb est décidé, il faut qu’il parte avant le printemps pour atteindre le cap Dejnev en face du détroit de Béring. La aussi c’est un pèlerinage, un hommage à Roald Admundsen le célèbre explorateur norvégien dont les trappeurs ont évoqué devant lui le passage entre 1918 et 1920. La région face aux îles de la mer de Sibérie est très dangereuse et un trappeur réussit à le convaincre et lui confie un petit traîneau avec un attelage de 10 chiens. Après deux mois de repos il repart avec son traineau.

Il progresse rapidement avec son attelage mais bientôt il se retrouve menacé par un ours blanc qu’il est obligé d’abattre malgré une carabine enrayée qui lui cause quelques frayeurs. Il dépèce l’animal récupérant la viande pour lui et pour les chiens qui commençaient à souffrir de la faim. Il en congèle une partie pour les jours suivants et il récupère également la peau. Hélas il a tué une ourse et il se retrouve avec un ourson dans les bras. Il l’emmènera jusqu’au village suivant dans le pays des Tchouktches pour qui l’ours est un animal sacré. Il roule allègrement sur une banquise lisse mais qui commence à dégeler. En plein jour quant le soleil est à son zénith, une fine pellicule d’eau couvre la banquise et la luminosité est telle qu’il doit se couvrir les yeux avec les cheveux pour éviter les brûlures aux yeux.

Près du cap Dejnev se trouve le village d’Ouelen ce qui signifie roches noires en langue Tchouktches, c’est le point ultime du voyage de Gleb qui aura parcourut le nord de la Russie de Mourmansk à Ouelen. Depuis Rousskoie-Oustie il paraît faire de tourisme on le sent pas presser d’arriver. Peut Etre comprend-t-il que cette fin de l’aventure signifie la fin de beaucoup de choses pour lui. Alors avant d’atteindre Ouelen il envisage même d’aller faire un tour sur l’île de Wrangel du nom baron explorateur originaire comme lui de Pskov qui est passé par là entre 1821 et 1823 et y mourut probablement sans avoir atteint cette île. Pour la petite ou plutôt pour la grande histoire c’est Evguenov qui a planté pour la première fois le drapeau russe sur Wrangel en 1913, c’est dire combien la zone que les américains revendiquèrent jusqu’en 1926, est difficile. Il longe la côte sur une piste de traineau, mais au bout d’une semaine de marche il n’aperçoit toujours pas l’île. Et puis un jour, il se retrouve au bord de l’eau, il comprend alors qu’il se trouve sur un morceau de banquise qui se promène au gré des courants. Dès lors l’objectif de Gleb c’est d’espérer un échouage qui lui permette de rejoindre la terre ferme et de sauver sa peau. Quand enfin cela se produit la jonction entre le morceau de banquise et la banquise côtière ne lui permet pas de traverser alors il se jette à l’eau et il lui faudra tirer un à un ses chiens puis le traineau et enfin la bicyclette.

Dans ce pays où le temps a suspendu son vol pour quelques années encore, il n’est jamais loin de ses illustres prédécesseurs. Ainsi un vieil homme qui l’héberge un soir lui raconte qu’il a connu Jack London lorsqu’il était prospecteur dans le Yukon et qu’en 1920 il avait hébergé  Admundsen dans cette même isba.

Quelques jours plus tard, le 12 juillet 1931, il arrive au terme de son voyage Ouelen. Le petit port est en pleine fête car les pécheurs viennent de tuer une baleine ce qui rapporte beaucoup aux habitants : graisse, viande… Reste maintenant à trouver un bateau pour rentrer au Kamtchatka. Il est très apprécié de la population qui ne se lasse pas d’entendre cet homme qui possède une somme de connaissances et d’expériences comme nul autre. Une petite sculpture commémorative réalisée dans les restes d’un obus sera scellée face à la mer dans le port d’Ouelen pour célébrer l’aventurier.

Fin août aucun bateau ne s’est encore présenté à Ouelen alors Gleb décide de reprendre sa bonne vieille bicyclette en direction du sud car il ne souhaite pas passer un nouvel hiver arctique dans la région. Dans la baie de Providence, après plusieurs jours de pédalage fastidieux dans la toundra humide, il tombe sur un vaisseau Suédois qui fait le plein de charbon avant de repartir pour le Kamtchatka. Il profite de l’aubaine et débarque enfin à Petropavlosk le 24 octobre 1931 un peu plus de trois ans après son départ. Immédiatement Gleb se remet au travail aux chantiers navals avec une seule envie repartir vite, alors il écrit aux autorités locales pour obtenir une nouvelle bicyclette afin d’entamer cette fois ci un véritable tour du monde.

« Je compte mettre un point d’honneur à présenter une bicyclette soviétique aux masses étrangères dans les régions centrales aussi bien que reculées de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Europe Occidentale ».

Gleb pense alors, qu’en jouant un petit couplet nationaliste il obtiendra gain de cause et qu’il pourra repartir. Hélas l’Union Soviétique a beaucoup changé en trois ans. Staline serre la vis de plus en plus fort et le pays est désormais complètement replié sur lui-même. Tant pis Gleb devient moniteur de sport  et entraîne des corps de métiers très divers : officiers, professeurs de sport, instructeurs militaires… Dans son métier il est finalement comme durant son périple toujours en mouvement, organisant des raids à ski, à voile, formant des chasseurs professionnels, animant des cours d’alpinisme, escaladant même des volcans, encadrant la première moto école du Kamtchatka

Le système soviétique est ainsi fait que tout en occupant divers postes dans les usines de Petropavlosk où finalement il a décidé de s’établir, il est très souvent détaché par ses employeurs pour occuper ses missions de développement du sport. Le temps passe et avec lui l’espoir de repartir un jour. La situation empire et devient même complètement paranoïaque et délettaire. Ainsi son ami Novograblenov, qui l’avait si gentiment accueilli à son arrivée au Kamtchatka est arrêté et exécuter avec son frère sous l’accusation futile d’autonomiste. Gleb pend sa bicyclette au fond de son grenier et à Pskov, ses sœurs brûlent ses cahiers de route, ses lettres et photos et de nombreux autres effets qu’il a rapportés de son périple et qui auraient pu le mettre en danger. Seuls échapperont à cet autodafé réalisé la peur au ventre, son livret de route, quelques images et la carte de visite d’Edmond Tranin. Durant la guerre Gleb devient instructeur militaire et il assure également le commandement d’un régiment de défense côtière au Kamtchatka, preuve qu’il a toujours su conserver la confiance des autorités locales.
Dans les années 50 la tension intérieure diminue et Gleb fringant quinquagénaire commence a être connu et reconnu dans la péninsule. Pas une expédition ne se prépare sans ses conseils avisés et tout doucement sa notoriété s’étend. On redécouvre son fantastique périple et un journaliste publie un premier livre « l’homme au renne de fer » qui vante les mérites de Gleb et de l’Union Soviétique… En 1960 il a l’honneur d’inaugurer le nouveau stade de Petropavlosk sur sa bicyclette. En 1971 il est invité en Allemagne de l’Est. Cette popularité relative fait des envieux et des sceptiques qui crient au mensonge, à l’affabulation. De cette malencontreuse publicité va finalement naître la vérité. En effet des témoins se manifestent comme Evguenov, un trappeur du Taïmyr et certains passagers du Lénine qui attestent du passage de Travine. On peut être surpris de la précision de ces témoignages plus de 30 ans après les faits mais comme le dit Yves Gauthier, rencontrer un homme blanc parcourant le Grand Nord en plein hiver qui plus est avec une bicyclette, constitue un souvenir que l’on ne peut oublier. Cette notoriété lui permet d’envisager un nouveau périple. Les autorités disent non à un tour du monde mais l’autorise à parcourir les démocraties populaires. Il part donc à bord d’une voiture qu’il vient d’acheter, le 28 mai 1962. Rejoignant Vladivostok par bateau comme la première fois son périple s’avère difficile à suivre et s’arrête sans raison à la frontière polonaise. On apprend qu’il est passé par Khabarovsk où il rend visite à un de ses fils puis à Gorki là encore il voit un autre de ses fils. Il arrive ensuite en Biélorussie et puis plus rien. Il ne dira pas un mot de cet échec jusqu’à son décès en 1979, emportant son rève avorté dans son tombeau. On sait par contre que juste après ce second voyage, il déménage et retourne à Pskov sa ville natale pour y profiter de sa retraite. Il se remarie et passe son temps à donner des conférences et à échafauder un nouveau voyage en Arctique. Finalement sa vie a prit tout son sens en Arctique et depuis il en a probablement quelque peu perdu le fil. C’est l’Arctique qui l’a fait homme ou plutôt qui l’a élevé au-delà du rang de simple mortel. N’était il pas comparé à un centaure, à un diable chevauchant un renne de fer ? C’est là et nulle part ailleurs qu’il a atteint sa plénitude. Sa façon de parler du Grand Nord est révélatrice de ce sentiment. Il s’y trouve comme un poisson dans l’eau et ses propos sur la vie en Arctique en témoigne de manière saisissante :

« On a tort de s’imaginer l’Arctique comme un désert. C’est un désert pour qui ne s’y est pas préparé. Mais un pisteur averti, s’il a de l’œil et de l’endurance, saura toujours lire des traces écrites dans la neige. Et les traces le conduiront jusqu’à la nourriture… Quand au scorbut  c’est simple : il faut manger la viande et le poisson cru comme le font les peuples du Grand Nord. C’est la ma table des vitamines. Je n’ai jamais eu à le regretter. »

« Il n’était pas question pour moi de songer un seul instant à la folie de mon entreprise, car sinon j’aurais été incapable d’aller plus avant. Pourquoi cette obstination ? La question m’a souvent été posée ensuite, et je n’ai jamais su y répondre. Il ne s’agissait certainement pas d’affirmer la supériorité de l’homme nouveau, ni de l’homme tout court. Un défi à moi-même ? Peut être. Et sans doute aussi une sorte d’hommage personnel aux pionniers russes qui avaient dompté le continent sibérien. »

L’Odyssée de Gleb Travine s’apparente à un pèlerinage nostalgique et naturaliste plus encore qu’à un périple écologique. C’est une vaste communion entre un homme et la nature aussi inhospitalière soit elle. A y regarder de plus près on s’aperçoit que jamais il ne se plaint vraiment des conditions atmosphériques. Elles sont un point c’est tout, à l’homme de s’adapter pour survivre. A contrario on le sent peu à l’aise dès qu’il y a trop de monde autour de lui. Il ne s’arrête jamais dans les villes qu’il traverse et il fuit les hommes pour reprendre la route très vite et se retrouver seul face au champ du monde. Il y a du Jean Giono dans cette façon d’être en symbiose avec la nature, de se fondre dans les éléments et de s’y adapter.

« Mon plus grand plaisir, c’était la route en soi. Oui j’ai bien dit la route en soi. Je ne me contentais pas de rouler la bouche ouverte. Je roulais en accumulant des impressions, en réfléchissant. Or j’avais le temps de réfléchir. Et plus je roulais, plus je me disais que le Grand Nord était une contrée extraordinaire. Nulle part ailleurs on ne peut rencontrer des gens aussi sincères et francs. Où que j’arrive, même de la façon la plus inattendue possible, on ne me demandait jamais d’où je venais avant de m’installer devant un feu et de me faire manger. Le Grand Nord est avenant. Le Grand Nord est généreux. ».

Cette histoire tellement passionnante, d’un Ulysse ou d’un Don Quichotte et de son renne de fer méritait bien un double coup de chapeau. Chez Travine on ne parle jamais de moyenne, de rendement. La bicyclette est le moyen de locomotion choisi par Travine mais lorsque le relief ou les circonstances en interdise l’utilisation et bien il s’adapte, utilise un canot, un traineau sans en faire une maladie. L’important c’est la route, le mouvement et les immensités glacées. Chapeau Monsieur Travine pour cette magnifique leçon de courage et d’abnégation. Vous avez montré qu’avec de la volonté et de l’envie on pouvait dépasser ses propres limites et survivre à des conditions extrèmes. Chapeau Monsieur Travine.

J’espère que ce coup de chapeau vous aura donné envie de livre « Le centaure de l’Arctique » d’Yves Gauthier. L’intérêt du livre d’Yves Gauthier que je vous recommande encore une fois, réside également dans le fait qu’il connaît fort bien la Russie et que grâce à cette connaissance fine du pays et de son histoire il met régulièrement en parallèle la nature idyllique que découvre Glab Travine entre 1928 et 1931 et ce que ces campagnes et ses villages sont devenus par la suite. Ici, un goulag verra le jour quelques années après le passage de Travine, là, l’industrialisation à outrance a provoqué des pollutions irréparables, ailleurs, des années de guerre civile ont dénaturées les paysages. Dans le Grand Nord, la disparition de l’Urss et des aides versées par l’Etat comme le montre bien Yves Gauthier a ramené les populations locales dans une situation parfois dramatique et voisine de celle qu’a connu Gleb Travine.

Pour ceux que cela intéresse, il semble que le musée de Pskov possède aujourd’hui encore le vélo américain de Gleb Travine, un 'Princeton', sans vitesse. Vous y verrez également le couteau avec lequel il a du se couper quelques-uns de ses orteils par une température de moins 50 degrés ainsi que quelques photos.

 

 

 

CARTE RETRACANT LE PERIPLE DE TRAVINE GLEB

 

 


 

 
 
 
 
 

 Copyright©Le Petit Braquet || Version V.01 || Nov2005    Auteur de l'article : Alain Rivolla