Le Petit Braquet, Coup de Chapeau à
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Chronique n° 40
 
 

Arthur Augustus Zimmerman

 

Coup de chapeau à

 

Arthur Augustus ZIMMERMANN

 

Considéré comme est une figure emblématique de l’âge d’or de la piste, Arthur Augustus Zimmerman a laissé pendant longtemps un souvenir fabuleux dans la mémoire de ceux qui avaient eu la chance de le voir courir. Ces performances qui s’étalent pourtant sur une très courte période ont marqué les esprits tant l’aisance et le style de ce coureur étaient hors norme Aujourd’hui complètement méconnu du grand public il demeure pourtant pour certains spécialistes de l’histoire du cyclisme comme le plus grand sprinter de tous les temps.

Nous savons fort peu de chose de la jeunesse d’Arthur-Augustus, hormis ce prénom composé, peu commun qui donne à son nom une résonnance étrange, probablement voulue par ses parents. Un prénom double dont les deux composants commencent par la première lettre de l’alphabet comme pour répondre à un nom de famille démarrant lui par la dernière lettre. Un peu comme si ses parents avaient voulu doublement compensé par son prénom, le fait qu’il soit quasiment toujours le dernier sur une liste alphabétique. Né le 11 juin 1869 à Camden, petite ville de l’Etat du New Jersey, Arthur-Augustus, fils d'un courtier immobilier connu sous le nom de T.A., a grandi à Asbury Park. Il fut élève à l'école militaire de Freehold. Durant son adolescence, ce garçon maigre à la silhouette élancée s’intéressa à l'athlétisme, notamment au saut en longueur, au saut en hauteur et au triple saut, trois disciplines pour lesquelles il montra, dit on, d’excellentes dispositions. Pourtant à l’âge de 17 ans, ce grand gaillard d’1 m 80 fut attiré par la bicyclette. Il remporta très rapidement sa première course, sur un grand bi, le fameux penny farthing, dans le comté de Queens. Dès lors les victoires s’enchainèrent à un rythme effréné. En 1890, il est champion des Etats-Unis de vitesse et totalise environ 45 victoires. En 1891, il conserve aisément son titre national et sa popularité commence à grandir dans tout le pays. C’est durant cette année qu’il passa du grand bi à la bicyclette alors que dans les courses les deux engins allaient pour quelques temps encore cohabiter aux départs des courses. La querelle entre les anciens et les modernes se déroula de la même façon aux USA que dans notre pays et abouti bien évidemment au résultat que l’on sait.

En 1892, il débarque en Grande Bretagne pour une tournée qui sera un triomphe et qui fera beaucoup pour sa réputation future. Face aux meilleurs coureurs britanniques, il remporte coup sur coup les championnats du mile, du 5 miles, du 25 miles et du 50 miles. Invaincu en Grande Bretagne, il poursuit sa tournée en Allemagne où il aurait été battu lors d’un meeting à Berlin, chose qui durant quelques années lui arriva de plus en plus rarement. Durant l’année, celui que l’on surnomme désormais, Zim, Zimmy ou le Yankee volant remporte 75 épreuves sur une centaine dont il prit le départ. L’année suivante, il fait encore mieux en remportant deux titres (vitesse et 10 kilomètres) lors des premiers championnats du monde de cyclisme qui se déroulent à Chicago dans l’Illinois. Plus qu’un cannibale, comme on surnommera Eddy Merckx beaucoup plus tard, Zimmy est un ogre invincible qui réussit le fabuleux exploit de s’imposer dans 101 des 110 épreuves qu’il disputa en 1893.

Grâce à ses très nombreuses victoires et bien qu’amateur Zimmy gagne fort bien sa vie. Ainsi en 1892 en une seule course, le Springfield College Diamond Jubilee mile en 1892, Zimmerman a remporté deux chevaux, un harnais et d’autres objets, pour une valeur totale de 1000 $ soit plus de deux fois le salaire annuel moyen d’un américain. The New York Times a énuméré ses gains pour l’année et a dressé la liste suivante : 29 vélos, plusieurs chevaux et des calèches, une demi-douzaine de pianos, une maison, des terres, du mobilier et « suffisamment de pièces d’argenterie, de médailles et de bijoux pour ouvrir une bijouterie ». En 1893, il a remporté 15 bicyclettes, 15 bagues, 15 diamants, 14 médailles, deux tasses, sept paires de boutons de manchette, huit montres, une parcelle de terrain, six horloges, quatre épingles foulard, neuf pièces d'argenterie, deux de bronze, deux wagons et un piano. Selon Pierre Chany, il aurait même gagné des cercueils…

 

 

En 1894, il décide de franchir le pas du professionnalisme. Il fait ce choix suite aux problèmes qu’il a rencontré lors d’une nouvelle tournée en Angleterre en 1893. En effet lorsque Zimmerman est retourné à Londres en 1893 il a couru avec deux vélos Raleigh et la marque ne se priva pas de  diffuser des publicités montrant le champion utilisant ces bicyclettes. La fédération anglaise considéra que Zimmerman était d’une manière ou d’une autre rétribué par Raleigh et qu’il devait de fait courir avec les professionnels. Elle définit un amateur comme « celui qui ne s'est jamais engagé, qui n’a jamais été assisté, qui n’a jamais enseigné tout exercice sportif pour de l'argent, ou qui n’a jamais concouru contre un professionnel pour un prix de quelque nature que ce soit ...».

 

Ce passage dans les rangs professionnels ne change rien aux résultats de Zimmy. Lors du championnat des USA du ½ mile qu’il remporte, il est crédité de 29,5 secondes sur les 400 derniers mètres, performance exceptionnelle si on la rapporte au matériel de l’époque.

 

Zimmerman a le sens des affaires et lors de sa tournée en France pour un total de 25 meeting il demande à être payé en or et il renégocie son contrat avec Raleigh. Il sera même l’un des premiers coureurs à vivre de son travail. Moyennant finances il accepta d’apposer son nom sur des chaussures, des vêtements…

 

Pourtant malgré une campagne de presse importante, son arrivée à Paris cause une profonde déception aux journalistes venus l’accueillir.

«Pour dire la vérité, notre américain dans ses habits de ville, ne donne pas l'impression d'être le superman que nous nous attendions. Il est grand (1m80), pas très élégant dans son petit chapeau, flegmatique et nonchalant, ne semblant jamais faire un pas de plus rapide que l'autre. Est-ce vraiment cela le champion, l'athlète qui bat tout le monde, je peux vous dire que, en ce qui me concerne, mes illusions ont disparu du moment où je l'ai vu. "

Il ne faudra à notre homme que quelques courses pour montrer à tous qu’il est plus qu’à la hauteur de sa réputation. Très vite ses prestations suscitent l’enthousiasme car Zimmy fait étalage de son talent aussi bien à Paris qu’à Bordeaux.
Lors du Grand Prix de Bordeaux, il remporte tellement facilement la première manche que pour la seconde manche, les officiels lui demandent de n’accélérer qu’une fois que retentira la cloche du dernier tour.

En 1912, Zimmerman a raconté lors d’une interview pour le Newark Evening News, comment se déroulait la carrière d’un coureur amateur durant les années 1887 à 1893:

« Les courses à l'époque, se disputait un peu partout dans le pays. Quasiment chaque Etat et chaque Comté possédaient des courses cyclistes conçues comme une attraction. Nous avons couru principalement sur des pistes en terre - les pistes de trot - et nous avions un circuit d’une ville à une autre qui nous permettait de courir pratiquement  tous les jours. Il arrivait souvent que des coureurs, après avoir passé plusieurs heures sur un train, étaient obligés de se rendre immédiatement à la piste où ils devaient se mettre en selle, sans aucun échauffement, et faire la course. C'est ce qui s'est passé, jour après jour”.

Il enchaine durant l’année 1894 les performances hors normes. En effet il est crédité, en chronométrage manuel, de 5,4 secondes sur 100 mètres lancés soit 66,6 km/heure et de 12 secondes sur 200 mètres soit 60 km/h.

Si l’on en croit les chroniqueurs de l’époque, ce qui frappe avant tout ses contemporains c’est son exceptionnelle cadence de pédalage. Sa fabuleuse vitesse de démarrage dans les derniers mètres lui a fait passer la ligne en vainqueur plus de mille fois au cours de sa carrière. Avec plus de 200 rotations par minute, sa vitesse de pédalage était, dit on, phénoménale.
On connait à peu près le matériel, dont une partie étant de sa propre conception, qu’il utilisa pour ses exploits,. Il avait un vélo pesant 12 kg, des pneus de 38mm de diamètre, sans cale pied et un braquet de 17 x 7 ce qui correspondrait environ à un 34 x 14 pour une roue classique de 700. Ses exploits inégalés pendant de très nombreuses années ont posé beaucoup question ainsi le mathématicien, Dave Lefèvre, dit que, selon que l’on considère que le temps réalisé par Zimmy était de 12 secondes ou plutôt de 13, et en fonction de la taille exacte de la roue dont on n’est pas absolument sur, Zimmerman a probablement pédalé de 170 à 185 tours par minute. Le journaliste Pierre Chany dit que, selon lui Zimmy aurait tourné les cannes aux alentours de 160 tours/minute.

 

« Il avait une façon à lui de quitter ses adversaires, de s’éloigner d’eux, comme en glissant, on eût dit un grand oiseau extraordinaire », ces mots prononcés par Tristan Bernard illustrent le souvenir que pouvait laisser Zimmermann aux bords des pistes.

Voici ce qu’écrivait le fantasque et malicieux Edouard de Perrodil pour annoncer une nouvelle tournée du champion à Paris en 1897. 

« Il va venir, il va venir…comme dans la Juive. Et d’émoi je me sens frémir.
Qui donc? Zimmerman, l'unique, l'immense, l'incommensurable Zim boum boum! Oh. Il vient relever notre sport avec ses guibolles.
Une concurrence à Guibollard. 
Zimmy vient pour deux réunions au Parc-des-Princes.

Nom d'un rat, il est plutôt chien, ce coureur d'outre- atlantique. Ou nom d'un chien, il est plutôt rat, comme vous voudrez.

Après ça, si au bout de deux réunions sa pelote est faite ».

Edouard de Perrodil 17 octobre 1897 « L’auto-vélo »

Zîmmermann, le grand Zim, le Yankee volant, était beau à voir, à vélo, sur la piste. Il était grand, il était blond, et il donnait l'impression que sa taille suffisait pour que les pédales tournent plus vite lorsqu'il abaissait un peu son buste sur le guidon. Aucun déhanchement ; mais, subitement, quatre ou cinq coups de pédales devenaient rapides, l'écart était comblé et le jour se faisait…

 

…Zîmmermann, le grand Zim, le Yankee volant, était beau à voir, à vélo, sur la piste. Il était grand, il était blond, et il donnait l'impression que sa taille suffisait pour que les pédales tournent plus vite lorsqu'il abaissait un peu son buste sur le guidon. Aucun déhanchement ; mais, subitement, quatre ou cinq coups de pédales devenaient rapides, l'écart était comblé et le jour se faisait.
Et nous restons de cet avis que jamais sprinter ne nous donna une telle impression de facilité et que jamais, non plus, on n'a vu réaliser, dans les handicaps, les performances que pouvait fournir Zimmermann. Et pourtant nous avons vu, par la suite, cet autre fantastique sprinter américain qu'était Kramer. Mais Kramer, ce n'était pas la même chose : Kramer était un magnifique ouvrier ; Zimmermann paraissait être un merveilleux artiste.

René BIERRE pour Paris Match.

 En 1895, alors qu’il n’a que 26 ans il entame une nouvelle tournée à travers le monde qui va le conduire en Australie. La tournée est un triomphe absolu. À Victoria, la femme du gouverneur l’invita à faire une démonstration de vélo dans la salle de bal du palais de l'État. À Sydney, il a attiré une foule de 27.000 personnes. À Adélaïde, il a été accueilli par des milliers de fans et il a été fêté au champagne par le maire lors d’un immense déjeuner donné en son honneur.
Il ne le sait pas encore mais c’est déjà pour lui le champ du cygne. Zimmerman ne sera plus jamais le même après l'Australie. Il est difficile de fournir une explication précise à ce brusque déclin de Zimmerman. Une chose est sure, la tournée australienne qui comporta de nombreuses courses et un long voyage en bateau fut très éprouvante pour lui et plutôt que de s’accorder un peu de repos il a rapidement enchaîné par une nouvelle tournée en Europe, où il ne fut pas à la hauteur de sa réputation. Il achevait alors sa neuvième saison et peut être était il tout simplement usé, cramé comme l’on dit en jargon cycliste. Une autre hypothèse avancée par certains prend l’exacte contrepied de celle-ci. Ayant goûté à la belle vie, à l’argent facile Zimmy se serait contenté de monnayer son nom et sa réputation sans se préparer autant qu’il aurait du continuer à le faire. Moins d’entraînement et une hygiène de vie moindre seraient dans ce cas à l’origine de son déclin. Si on se réfère aux propos de Zimmy la vérité est peut être sensiblement autre. Les performances réussies par notre homme étaient d’un très haut niveau et d’une intensité telle qu’il était le seul à les atteindre. Ce genre d’effort laisse des traces d’autant plus importantes que l’entrainement n’est pas à la hauteur. Les qualités intrinsèques d’un individu ne permettent pas de s’inscrire dans la durée sans un entrainement cohérent et régulier or Zimmy s’est toujours vanté de s’entrainer fort peu comparativement à ses adversaires.

Selon René Bierre, qui écrivit en 1936 un long article dans Paris Match à l’occasion du décès de Zimmy : Zimmermann s'entraînait peu sur la piste. Il roulait un peu sur la route. Il prétendait, lui qui ne semblait jamais donner un effort, que l'effort fait en course était suffisant pour fatiguer un coureur et qu'il ne fallait pas le répéter souvent. Il était même de cet avis — un traité d'entraînement parut qui le confiait à tous — que les courses d'été étaient largement suffisantes pour justifier un repos absolu au cours de l'hiver. Le muscle intoxiqué exigeait ce repos pour redevenir normal.

Les sources diffèrent quand à la suite de sa carrière, certains affirment qu’il a continué à courir jusqu’en 1905 d’autres au contraire écrivent qu’il a mis un terme à sa carrière beaucoup plus tôt, probablement en 1897 mais qu’en 1905, de retour à Paris où il jouissait toujours d’une grande popularité, il aurait accepté de participer à une ultime compétition. Une chose est certaine, à partir de 1897 on ne trouve plus trace du « yankee volant » dans le classement d’épreuves importantes. On sait par contre que Zimmermann conseilla le premier sprinteur noir, le Major Taylor (voir le coup de chapeau que nous lui avons consacré), de sorte qu’il fut un des rares cyclistes Américains a s’être comporté de manière digne et sans discrimination vis-à-vis du major Taylor.

Après son retrait de la compétition Zimmerman aurait monté sa propre marque de cycle dont le modèle le plus populaire ce serait appelé le Zimmy. D’autres sources affirment qu’il aurait ouvert un hôtel, dans le New Jersey à Point Pleasant.
Le 20 octobre 1936 il décède d’une crise cardiaque à Atlanta.

Ce qui est frappant dans la carrière de Arthur-Augustus Zimmerman c’est l’impression qu’il a laissé dans l’esprit de ceux qui ont eu la chance d’assister à ses exploits. Le chronométrage manuel et pas très efficace de l’époque ne permet pas de juger du niveau réel des performances de Zimmy que de toute façon compte tenu des évolutions techniques sont difficilement comparable à l’aune des exploits d’aujourd’hui. Pourtant il semblerait que Zimmy ait possédé une capacité à tourner les jambes absolument exceptionnelle qui lui permettait de réussir des accélérations inimaginables pour ses adversaires et pour les spectateurs. Ce talent a marqué les esprits et a fait de lui un homme à part dans le monde du cyclisme à tel point qu’aujourd’hui encore il est considéré par les spécialistes comme l’un des plus grands sprinteurs de tous les temps. Cela méritait bien un coup de chapeau.

Pour en savoir plus

 

http://en.wikipedia.org
www.memoire-du-cyclisme.net
www.siteducyclisme.net
Jean Dury L'enCYCLEopédie

 

 

 

 
 
 
 
 

 

 Copyright©Le Petit Braquet || Version V.01 || Nov2005  Auteur de l'article : Alain Rivolla