Le Petit Braquet, Coup de Chapeau à
  Visiteurs :     visiteurs  / /
Chronique n° 48
 
 

Les frères Olivier

 

Coup de chapeau à

 

Les frères OLIVIER

A la fin du 19ème siècle la bicyclette était considérée comme une invention d’une importance fondamentale et nombreux sont les intellectuels, les chercheurs et enfin les industriels à avoir consacré du temps et de l’argent au développement et à la promotion de l’engin. Les frères René et Aimé Olivier et dans une moindre mesure leur frère  Marius furent parmi les premiers à participer activement à la promotion de la petite reine à la fois en effectuant ce qui est aujourd’hui considéré comme le premier voyage à bicyclette et ensuite en devenant des industriels avisés.

 

 

Issus d’une famille de la bourgeoisie lyonnaise les frères Olivier fréquentèrent le lycée de la Martinière avant de poursuivre brillamment leurs études à l’Ecole Impériale des Arts et Manufactures (Ecole Centrale) dont un de leur oncle le mathématicien Théodore Olivier fut un des fondateurs. Avant d’évoquer l’histoire des frères Olivier il nous faut revenir à Pierre et Ernest Michaux qui un jour de mars 1861 inventèrent la pédale. (voir chronique consacré à Pierre Michaux). L’invention de Pierre Michaux, dès qu’elle fut mise en pratique, fut probablement très vite connue par les étudiants des écoles d’ingénieurs comme l’étaient alors Marius, Aimé et René Olivier. Des trois frères, seulement deux : Aimé et René semblent s’être rapidement pris de passion pour la bicyclette et si l’on en croît certaines sources Aimé aurait durant cette période réalisé de nombreux croquis de vélocipède où il tentait déjà d’y apporter sa touche personnelle d’innovation. Pour d’autres c’est René qui comprit le premier l’intérêt de cette invention. Dès 1863, il aurait rencontré à de nombreuses reprises Pierre Michaux pour discuter avec lui de son invention et lui suggérer des améliorations. Selon Louis Lockert, auteur avec G Rivierre d’un Manuel de vélocipédie : Locomotion, vélocipèdes, construction, etc, (Paris L Mulo éditeur 1896). René aurait même dès 1863 prêté 10000 francs à Pierre Michaux. Durant l’été 1864, les frères Olivier auraient commandé 6 bicyclette à Michaux et on retrouve dans le journal de Jules Olivier ( le père) la présence à Lyon d’Aimé avec une de ces machines le 22 octobre 1864. Certains prêtent à Aimé l’invention en 1863 de la roue en tension, c’est à dire une roue où le moyeu n’est pas fixé de manière rigide au centre mais maintenu simplement par des rayons en fil de fer en tension, donnant ainsi de la souplesse à la roue. Aucun brevet ne vient confirmer cette hypothèse et les historiens de la petite reine ne semblent pas accorder beaucoup de crédit à cette hypothèse.

Le 1er Août 1865, les deux frères informent leur père qu’ils souhaitent effectuer avec leur ami le journaliste Georges De la Bouglise le voyage de Paris à Avignon à bicyclette. Avant d’évoquer plus en détail ce fameux voyage il convient de s’arrêter quelques instants sur le singulier personnage que fut Georges De la Bouglise. Elève à l’Ecole Centrale avec les frères Olivier, il est lui aussi un passionné de bicyclette comme en témoigne la demande qu’il déposa en 1865 auprès de la commission impériale pour pouvoir présenter « un vélocipède à deux roues » lors de la foire internationale de Paris en 1867. Cette demande sera refusée peut être parce que la bicyclette n’a pas parue un objet assez novateur aux membres de la commission. Il semble que Georges De la Bouglise ait participé au montage de la Société Michaux et Compagnie avec les frères Olivier mais ensuite il se désintéressa de la petite reine et devint un ingénieur des mines, spécialiste de l'or et un collectionneur mondialement reconnu.

 

A la fin du mois d’août 1865, les trois hommes équipés de machines Michaux prirent la route pour une randonnée de 794 kilomètres effectués en 8 jours. Avignon est le but du voyage simplement parce que la famille Olivier est originaire de la ville. Ce périple est aujourd’hui considéré comme la première randonnée cyclotouriste mondiale. Passés par Nevers, Moulin et la Palisse, les trois compères franchirent le col du Pin Bouchain pour rejoindre Lyon et la vallée du Rhône sur un tracé qui sera plus tard celui de la RN 7.

De la capitale des Gaules, ils firent ensuite un crochet par Tullins (25km de Grenoble) pour rendre visite à leur oncle, Michel Perret, un ingénieur chimiste fortuné qui résidait dans ce qui est aujourd’hui l’hôtel de ville de la commune. Il semblerait qu’à partir de Lyon, les frères Olivier, qui n’étaient plus accompagnés par leur ami, aient changé de machine pour utiliser désormais le modèle mis au point par Cadot, un mécanicien lyonnais. Sur ce point, les sources divergent et l’on parle parfois d’un dénommé Gabert mais je pense qu’il s’agit là d’une confusion avec Jean Baptiste Gobert qui, à partir de 1868, sera le responsable de la production pour la Compagnie des frères Oliver. Les deux frères atteignirent Avignon après huit jours de périple à raison d’une centaine de kilomètres par jour ce qui n’était pas une mince affaire compte tenu de l’état des routes à l’époque et des machines que l’on surnommait alors les briseurs d’os !!!

La demande de vélocipède étant de plus en plus importante, en mai 1868, Pierre Michaux achète un atelier rue Goujon à Paris et après bien des hésitations, il s’associe avec les trois frères Olivier pour créer la Société Michaux et Compagnie. Pierre Michaux, ayant trop tardé à déposer des brevets, voyait les concurrents se développer. Ainsi deux d'entre eux étaient présents à l'Exposition Universelle qui s'était tenue en 1867 à Paris et lui qui finalement n’a pas le sens des affaires, comprend qu’il ne peut continuer seul.

Michaux met dans le pot commun 16 000 francs alors que les frères Olivier qui eux ont réalisé l’intérêt économique de l’industrie du cycle naissante, investissent 50 000 francs dans l’affaire. Issus d’une riche famille, les deux frères (Aimé et René) viennent de faire un très riche mariage en épousant les filles de Pastré, un armateur qui possède à Marseille une banque et un chantier naval, ainsi que des moulins et des comptoirs de négoce en Egypte… L’argent n’est pas un problème pour eux. De fait, ils sont en position de force dans la nouvelle société pourtant par calcul, ils choisissent de rester encore dans l’ombre pour profiter du nom de l’inventeur « Michaux » et de sa notoriété. Mais les frères Olivier ne sont pas que de simples investisseurs ayant flairé un bon coup, ils apportent également de véritables améliorations dans la fabrication des machines. Dès 1868, ils ouvrent plusieurs ateliers spécialisés (ajustage, peinture…), et ils donnent du travail à des sous traitants. D’un point de vue technique, ils généralisent le cadre droit inventé par Cadot à Lyon et ils remplacent la fonte malléable travaillée artisanalement par le fer forgé, façonné de manière industrielle, au marteau pilon. Les frères Olivier revendiquèrent par la suite certaines inventions (roue à moyeu en tension, freins, selle à suspension) mais aucun dépôt de brevet ne permet de confirmer leur paternité pour ces inventions. Dans une période riche en trouvailles comme celle-ci, il est souvent difficile de dire qui a inventé quoi car les tâtonnements des uns ont toujours permis aux autres d’avancer. Il est certain par contre que Cadot est bien l’inventeur du cadre droit que généralisèrent peu après les frères Olivier.

Selon Keizo Kobayashi, la production de la Compagnie est alors de l’ordre de 12 machines par jour. L’entreprise en plein développement, compte une soixantaine d’ouvriers et Pierre Michaux qui se retrouve peu à peu cantonné à un rôle de simple chef d’atelier ne se satisfait pas de la situation. La mésentente entre les deux parties va finalement tourner à l’avantage des Oliviers. La société est dissoute en avril 1869 et rachetée immédiatement par les trois frères qui poursuivent l’activité en créant la Compagnie Parisienne des Vélocipèdes dont la devise est « Time is Monney » (le temps c’est de l’argent). Pour remplacer Pierre Michaux, les frères Olivier recrutent Jean Baptiste Gobert, un autre centralien, qui se montre très actif pour développer la clientèle et par la même la production. C’est lui qui est à l’origine de la création de deux manèges permettant aux novices d’apprendre à se servir d’une machine.

Si l’on en croit Jean Durry, en cette même année 1869, la Compagnie Parisienne des Vélocipèdes des frères Olivier se dit en capacité de produire « deux cents vélocipèdes par jour, du plus simple au plus compliqué ». Elle règne sur quelque quatre-vingts « fabricants » dont une quinzaine installés en province. La Compagnie Parisienne est suffisamment puissante pour soutenir l’organisation de l’exposition internationale qui se déroule au Pré-Catelan du 1er au 5 Novembre 1869. De même les frères prennent une part non négligeable dans le lancement par le Vélocipède illustré de Richard Lesclide, de la première grande épreuve routière, le fameux Paris Rouen du 7 novembre 1869. Les affaires marchent très bien et la Compagnie Parisienne ouvrent six succursales en Angleterre et une à Saint Petersbourg.

Durant cette période, c’est en France que se produisent les innovations majeures, l’activité industrielle est très prospère et l’industrie du cycle a le vent en poupe. Hélas la guerre de 1870 va tout gâcher. La défaite de Sedan va plonger le pays dans une situation économique dramatique et, en 1874, la Compagnie Parisienne des Vélocipèdes est contrainte de mettre la clé sous la porte avec un trou d’un million de francs.

 

 

 

 

A la fin de la guerre, les frères Olivier ne reprirent pas leur activité de fabrication de cycles mais retournèrent dans leur milieu d’origine l’industrie chimique.

René Olivier disparait peu après, à 32 ans des suites d'un accident de cheval. De Marius nous ne savons rien par contre le parcours d’Aimé est tellement singulier qu’il mérite que l’on s’y attarde. Dès la fin des années 60, Aimé est devenu directeur d’une usine chimique à Marennes, ville dont il devint maire un peu plus tard. Sa passion du vélo ressurgit une dernière fois et c’est lui qui le premier à l’idée d’équiper les facteurs de sa ville de vélocipèdes pour la distribution du courrier.

Passionné depuis sa plus tendre enfance par les récits de voyage à Tombouctou de René Caillé, il décide un jour de plaquer femme et enfants pour partir en expédition à la découverte du pays des Peuls en Afrique. Entre 1880 et 1919, il effectuera cinq séjours au Fouta-Djalon, royaume théocratique Peul au centre de l’actuelle Guinée, décrivant dans ses carnets de voyages, la splendeur de la civilisation Peul. Ayant pour devise « les connaître plutôt que les combattre » Aimé Olivier va réussir à ouvrir un dialogue d'égal à égal avec l'élite Peul qui lui confèrera le titre de "roi" et lui cédera des terres sur le plateau de Kahel qu'il va essayer de mettre en valeur. Explorateur très éloigné des idées de colonisation de l’époque, souhaitant l’amitié entre les peuples, il signe des traités avec les chefs locaux mais il est considéré comme fou par les diplomates et le gouvernement français qui ne reconnaît pas son action à sa juste valeur. Il sera pourtant appuyé dans ses projets par Ferdinand de Lesseps et par Louis Faidherbe alors gouverneur du Sénégal. Il caresse un moment l’idée de devenir réellement roi et de développer économiquement son royaume en y amenant le chemin de fer. Il échouera dans cette entreprise gigantesque et un peu folle. A l’origine de la fondation de Conakry dont le plus vieux quartier se nomme aujourd’hui encore Sandervalia, Aimé Olivier sera fait Vicomte par le roi Louis 1er du Portugal, c’est pour cette raison qu’il est surtout connu sous le nom Aimé Olivier de Sanderval ( Aimé Victor Olivier, vicomte de Sanderval).

Le postier de Marennes, dessin extrait des mémoires et notes d’Olivier De Sanderval, publiées par son fils, Georges Olivier de Sanderval.

Rennes 1961

 

 

 

 

 

Personnages peu connus de l’histoire de la petite reine, les frères Olivier ont contribué au développement de l’industrie du cycle et à la propagation de nombreuses inventions qui ont amélioré la qualité des machines qui de vélocipèdes devinrent peu à peu bicyclettes. Au cours de leur carrière, ils ont cherché sans relâche à apporter des améliorations à leurs bicycless afin de rendre plus confortable et efficace ce qui n’était encore qu’un engin de sport et de loisir. Premiers « cyclotouristes », à avoir goûté la liberté de se déplacer seuls et par leurs propres moyens physiques, Aimé et René Olivier étaient de véritables passionnés. Ils sont le reflet d’une époque depuis longtemps révolue, où la bicyclette, invention majeure représentait le progrès industriel et la promesse d’une civilisation à venir.

 

 

Pour en savoir plus :

Keizo Kobayashi « Histoire du Vélocipède, de Drais à Michaux 1817-1870 »

Jean Durry « l’enCycleopédie ».

www.centrale-histoire.centraliens.net
http://www.musee-malartre.com
http://www.revv-valence.org

Si la vie d’Olivier de Sanderval vous intéresse :
Olivier (Aimé, vicomte de Sanderval) : « De l'Atlantique au Niger par le Fouta-Djallon, carnet de voyage de l'Auteur ». P., Ducroq 1882
Tierno Monénembo : « Le roi de Kahel », au Seuil, 264 pages, Prix Renaudot 2008

 

Article paru dans Drôme hebdo, 3 septembre

Claude et Bruno Olivier de Sanderval, arrière-petit-fils et petit-fils du vicomte Aimé Olivier de Sanderval,
dont la vie est romancée dans le dernier livre de Tierno Monénembo.

Le « Grand Blanc » aventurier et poète de Tierno Monénembo, prix Renaudot 2008, était le grand-père, de Bruno Olivier de Sanderval, ancien maire du Brévedent dans le pays d'Auge.Le « Roi de Kahel », de Tierno Monénembo, le Guinéen de Caen, prix Renaudot 2008, romance la vie du vicomte Aimé Olivier de Sanderval, un aventurier français dans l'Afrique du XIXe siècle. « C'était mon grand-père », souligne Bruno Olivier de Sanderval, né à Conakry, dans le quartier de Sandervalia (du nom de son grand-père), en 1926. Bruno n'a connu l'histoire « du Grand Blanc » qu'à travers les souvenirs de son père Georges qui exploitera une bananeraie en Guinée
Du grand n'importe quoi « Mon premier contact avec Tierno Monénembo a commencé par une profonde colère contre lui, se souvient Bruno Olivier de Sanderval. C'était en 2004. Il venait d'écrire « Le Peul », un livre plutôt bien écrit et agréable à lire. À part deux pages sur mon grand-père, où c'était du grand n'importe quoi ! » Alors qu'il est en train de jeter sur le papier son indignation à l'intention de l'auteur, Bruno Olivier de Sanderval reçoit un courrier de Tierno Monénembo.

L'écrivain, qui a quitté la Guinée à la fin des années 1960 pour fuir la dictature de Sekou Touré, lui explique dans cette lettre qu'il a « découvert que le vicomte Olivier de Sanderval qui vécut en Guinée de 1880 à 1900 est quelqu'un de remarquable ».

Le Guinéen veut connaître un peu mieux la vie de cet aventurier avignonnais marié à une Marseillaise. Monénembo habite Caen et n'ose pas croire que Bruno Olivier de Sanderval puisse être de la famille. Bruno Olivier de Sanderval, né d'une maman originaire du Pin, dans l'Orne, a rejoint la Normandie avant d'avoir un an.
Début 2005, rendez-vous est pris dans un restaurant à Caen. Les deux hommes s'entendent et Tierno Monénembo est autorisé à consulter les archives familiales déposées aux Archives départementales du Calvados. II en fera le « Roi de Kahel ». Bruno Olivier de Sanderval « un peu affolé du projet, après ce qu'il avait écrit dans Le Peul » est rassuré. « C'est plutôt bien. Tout y est : les personnages, les sentiments de l'époque, les faits sont exacts... à part quelques épisodes de la pure invention », constate le petit-fils qui apprécie que « l'histoire de mon grand-père ait été écrite par un Peul. Le plus bel hommage à sa mémoire. »

 

Anne BLANCHARD-LAIZÉ.

« Le roi de Kahel », Tierno Monénembo,

au Seuil, 264 pages, Prix Renaudot 2008

 

 

 

 

 
 
 
 
 

 

 Copyright©Le Petit Braquet || Version V.01 || Nov2005  Auteur de l'article : Alain Rivolla