Le Petit Braquet, Coup de Chapeau à
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Chronique n° 50
 
 

 

Jaap Eden

 

Coup de chapeau à

 

Jaap EDEN

 

 

Jaap Eden devint d'abord célèbre en tant que patineur de vitesse, remportant les Championnats du Monde en 1893, 1895 et 1896 et remportera deux titres de champion du monde en vélo, en 1894 et 1895..

 

 

 

 


Le visage enfantin mais déjà autant de médailles qu’un général de l’armée rouge

Les grands coureurs cyclistes sont réputés être d’excellents coureurs à pied aussi bien sur des épreuves de fond que et de demi fond, mais malgré des performances remarquables, ils demeurent toujours loin du niveau international. Seul le patinage de vitesse, où le travail musculaire est proche de celui du vélo, permet à un individu de réussir à atteindre le haut niveau dans les deux disciplines. Devenir un compétiteur reconnu est une chose mais décroché un titre de champion du monde dans les deux sports constitue un exploit qu’un seul homme a réussi jusqu’à présent : Jaap Eden. *

Jacobus Johannes dit Jaap Eden est né le 19 octobre 1873, dans la ville de Groningen, aux Pays Bas. Sa mère décédera de complications peu après la naissance de Jaap. Son père, professeur de gymnastique, ne pouvant s’occuper de lui, il est confié, très jeune, à ses grands parents qui tenaient un hôtel à Santpoort-Noord, gros bourg de la province de Hollande-Septentrionale.

Dès son plus jeune âge, Jaap a besoin de courir, sauter pour dépenser un trop plein d’énergie. Il s’essaye à de multiples disciplines sportives : course à pied, gymnastique. L’hiver il commence à pratiquer le patinage, sur les canaux gelés des environs de la ville.

Le patinage sur glace est très ancien. Avant d’être un sport, c’est d’abord un moyen de déplacement apparu en Scandinavie, il y a plus de 2000 ans. Au Moyen Âge, les échanges commerciaux avec l’Europe du Nord ont apporté le patinage aux Pays Bas. Il commence à se pratiquer sur les canaux gelés du plat pays avant d’atteindre l’Angleterre au XVIIème siècle. Au XVIIIème siècle, le patinage est un loisir pratiqué un peu partout en Europe du Nord et jusqu’en France. Le premier club de patinage voit le jour à Edimbourg, en 1742. La première course de patinage de vitesse, eut lieu en 1763 sur les Fens (Située au nord de Cambridge, il s'agit d'une ancienne zone de marais et de tourbe imbibée d'eau), en Angleterre sur une distance d’un peu plus de 24 kilomètres,.

Les premiers patins furent fabriqués à partir d'os (tibias ou côtes) d'élan, de renne ou d'autres animaux. D'ailleurs, le mot « patin » viendrait étymologiquement du mot « patte ».

Hendrick Avercamp, (1585 - 15 mai 1634), Scène sur la glace, aquarelle, Teyler Museum, Haarlem
Remarquer l’homme mettant ses patins sur la gauche du tableau.

Durant la dernière moitié du XIXème siècle, des compétitions internationales de patinage de vitesse sont peu à peu organisées dans différentes parties du monde. La première épreuve moderne de patinage de vitesse eu lieu en Norvège en 1863 et la première compétition internationale majeure eu lieu à Hambourg en 1885.

Jaap Eden se révèle très vite un as sur ses patins et à l’âge de 15 ans il est remarqué par Klaas Pander, le meilleur patineur néerlandais du moment, qui l’invite à s’entraîner avec lui. Au contact de ce champion qui est de six ans son aîné, le jeune Jaap va beaucoup progresser et en décembre 1890, il remporte sa première épreuve importante de short track. Il n’a que 17 ans mais son talent est immense et la fédération néerlandaise de patinage décide de l’autoriser à participer aux championnats du monde organisés par le Skating Club d’Amsterdam en janvier 1891. Aligné sur deux épreuves, il prend la 3ème place du 1500 mètres et la 4ème du 5 kilomètres.

Dès lors la carrière de Jaap Eden est lancée et pendant quelques années il va devenir la vedette incontestée du patinage mondial.
En 1892, à l’initiative de la fédération néerlandaise de patinage et avec le soutien de représentants de 14 autres pays d’Europe, est créée la Fédération Internationale de Patinage (International Skating Union) qui décide qu’il y aura désormais, chaque année des championnats du monde de patinage sur quatre distances : 500 m, 1500 m, 5000 m et 10000 mètres. Cette même année, Jaap Eden remporte une victoire de prestige en Angleterre, en s’imposant dans la Prince of Orange Cup.

L’année suivante, après être allé s’entraîner en Norvège au début de l’hiver, Jaap remporte brillamment le titre de champion des Pays Bas du 1500 et du 5000 mètres. Son temps de 2 minutes 35 secondes sur 1500 mètres constitue le premier record homologué par la Fédération Internationale. Il s’impose deux jours plus tard lors des championnats du monde qui se déroulent une fois encore à Amsterdam. Il remporte le combiné en gagnant trois épreuves sur quatre (500, 1500 et 5000 mètres). Cette victoire a un retentissement énorme dans le pays. A son retour à Haarlem, Jaap Eden est accueilli par une foule importante venue saluer son champion. Affable, n’hésitant pas à discuter et même à plaisanter avec ces admirateurs, Jaap Eden est apprécié pour sa disponibilité et sa gentillesse. L’homme n’en a pas moins le sens des affaires car il accepte d’apposer son nom sur divers produits : alcool, cigares, chocolat.

En 1894, Eden après s’être préparé à Hamar se rend à Stockholm pour défendre son titre. Pour cause de mauvais temps, le championnat est déplacé à Saltsjöbaden. A l’époque le combiné n’était pas un classement par point mais il était stipulé que le titre reviendrait à celui qui s’imposerait dans trois épreuves sur quatre. Dans le cas contraire il n’y aurait pas de champion du monde déclaré. Jaap Eden s’imposa dans le 10000 mètres mais fut battu dans les autres épreuves. Il n’y eu donc pas de champion du monde cette année là. Le moins que l’on puisse dire c’est que Jaap Eden n’apprécia pas du tout cette situation et il se vengea de la plus belle des manières quinze jours plus tard lors des championnats d’Europe à Hamar. Jaap Eden est un bon vivant, un jouisseur aimant profiter de la vie mais c’est aussi un homme au caractère bien trempé possédant des qualités athlétiques peu communes comme en témoigne le déroulement de ces championnats. En effet, à la surprise générale, Jaap ne se présenta au départ du 500 mètres le premier jour, officiellement. car il trouvait le vent trop fort. La vérité qu’il a révélé plus tard est beaucoup plus croustillante. Durant la course, il se trouvait en fait dans son hôtel avec une femme de chambre de l'Hôtel Victoria, avec qui il avait une liaison. Malgré cette escapade extra sportive, Eden se présenta sur la glace pour la deuxième journée, et il assomma la concurrence en remportant le 5000 mètres en 8 minutes 37 secondes et 6 dixièmes améliorant le précédent record du monde de près d'un demi-minute. La performance est exceptionnelle pour l’époque et il faudra attendre 17 ans avant de voir ce record tomber.

Jaap Eden confirma définitivement son statut de champion en récupérant la couronne mondiale en 1895 à Hamar et en la conservant une troisième fois en 1896 à Saint Petersbourg.

Il est difficile de dire à quel moment Jaap Eden a commencé à pratiquer la bicyclette et quand il a réellement commencé la compétition. Il a en tout cas très vite compris les bénéfices qu’il pouvait obtenir de la pratique combinée des deux disciplines dans l’amélioration de ses performances. Il a toujours affirmé qu’il s’agissait pour lui d’une combinaison idéale car la bicyclette exigeait la même technique et la même souplesse que le patinage.

Sur le vélo, Jaap a le gabarit d’un routier sprinteur. Pas très grand : 1m74, pour 71 kg, il est râblé et sa musculature solide dégage une impression de grande puissance. La souplesse, acquise sur les patins, se traduit sur la bicyclette par une vélocité naturelle importante celle-ci alliée à une grande puissance musculaires a permis à Jaap Eden de devenir l’un des meilleurs pistards de sa génération. Ce qui est fascinant dans l’histoire de Jaap Eden c’est sa capacité à mener de front deux carrières au plus haut niveau. Nous évoquions en introduction les sportifs se reconvertissant dans une nouvelle discipline à la fin de leur carrière mais ce que réalisa Jaap est encore plus phénoménal. Jaap Eden a décroché la même année un titre de champion du monde de patinage et un autre au championnat du monde de vitesse sur piste.

C’est en juillet 1893 que son nom apparaît pour la première fois dans une compétition cycliste d’importance lorsqu’il enlève le championnat des Pays Bas sur route. Surnommé la locomotive par ses adversaires il est doté d’une pointe de vitesse redoutable qui lui permet de remporter deux titres mondiaux dans la discipline en 1894 et 1895. En cette année 1894. Trop d’effort avec ne autre petite histoire permet de cerner un peu mieux la personnalité de Jaap Eden. En effet celui-ci tenta de prendre part clandestinement au championnat britannique amateur de vitesse avant d’être démasqué et exclu.

Début 1896 quand il enlève à nouveau la couronne mondiale de patinage, son cinquième titre toutes disciplines confondues, il n’a que 22 ans pourtant il est déjà à son zénith. La fatigue née de l’enchaînement des saisons l’hiver sur les patins et le reste de l’année sur le vélo, l’argent facilement gagné sont probablement les causes de la saturation et du déclin qui s’amorce alors. Trop sur de lui Jaap Eden se laisse aller à une vie facile. Il s’installe à Paris, s’entraîne moins mais déclare à qui veut l’entendre qu’il est le meilleur sprinteur d’Europe.

 

 

 

L’étoile de Jaap Eden décline doucement mais elle décline. En 1896, il obtient encore d’excellents résultats mais il est de plus en plus inconstant. Un jour dominateur, il est la semaine suivante éliminé dès les séries d’une épreuve dont il est le favori. En 1897, il remporte un dernier succès de prestige en s’imposant dans le grand prix de Leipzig mais le plus souvent désormais son parcours s’arrête en demi finale et parfois même dès les séries. Amateur de cigares, grand séducteur, il s’entraîne moins et se laisse de plus en plus aller à des excès qui nuisent à son rendement sur la piste.

 

Jaap Eden était un bon vivant, il appréciait beaucoup d’être aimé du public et se lançait parfois dans d’amusantes facéties sur la piste. A Paris, il gagne fort bien sa vie et il dépense allègrement son argent en menant une vie des plus turbulentes.

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Proche de Mathieu Cordang, un autre néerlandais installé à Paris à cette époque, il a semble-t-il mené la même existence débridée que son ami. Cordang, spécialiste des épreuves d’ultra longue distance (record du monde des 24 heures et des 1000 kilomètres) est une force de la nature qui pratique le sport à un très haut niveau tout en consommant allègrement tabac et alcool à forte dose comme en témoigne l’article ci-dessous :

 

 

Hélas pour lui les bonnes choses ne durent qu’un temps et en 1898, Jaap Eden n’est plus ni patineur ni coureur cycliste. Il n’apparaît plus dans aucun classement et probablement à cours d’argent il abandonne la vie parisienne pour retourner dans son pays. L’année suivante, il tente un premier come-back et obtient comme résultat le plus probant une seconde place lors du championnat national de vitesse. Il est loin désormais celui que l’on considérait comme le meilleur sprinteur européen aux cotés des français Jacquelin et Bourrillon. Un nouveau come-back en 1902 n’est pas plus concluant. Il a maintenant 30 ans et le déclin est inexorable. Jaap Eden semble avoir continué à faire des couses dans son pays jusqu’en 1915 mais dans l’anonymat le plus total. Des excès on finit toujours par payer l’addition et sa santé commence à lentement se détériorer. Jaap Eden a gâché sa carrière mais il ne réussit pas mieux sa reconversion. Il fait le commerce de chevaux à Arnhem puis il ouvre un magasin de cycles à Rotterdam mais il est probablement mauvais gestionnaire et ses affaires périclitent. A cours d’argent, il vend ses derniers trophées.

Jaap Eden vécu ses dernières années à Haarlem, où il était chauffeur de camion. Malade depuis de nombreuses années, il mourut en 1925 à l'âge de 51 ans.
Sur sa tombe à Haarlem, un monument commémoratif a été réalisé et la première patinoire de glace artificielle des Pays-Bas, à Amsterdam porte aujourd’hui son nom. La Jaap Eden Baan ouverte en décembre 1961 a été inaugurée en présence de son fils et de son petit-fils.

Triste histoire que celle de Jaap Eden. Star à vingt ans, quintuple champion du monde à 23, il a gâcher son formidable talent dans des soirées trop arrosées et enfumées, avant de se montrer incapable de construire sa reconversion. Grandeur et décadence ont rarement été si intimement liées dans le destin d’un homme. Jaap Eden est pourtant entré à jamais dans l’histoire du sport, en remportant la même année les championnats du monde dans deux disciplines différentes, exploit que le professionnalisme par la spécialisation a outrance qu’il a entraîné, a définitivement rendu impossible. Chapeau Monsieur Eden.

 


1893    Champion du monde de patinage (combiné)
            Champion des Pays Bas de cyclisme sur route
            Champion des Pays Bas de vitesse
1894    Champion des Pays Bas de cyclisme sur route
            Champion du monde de vitesse sur 10 km (piste)
            Vice champion du monde de vitesse amateurs
            Champion des Pays Bas de vitesse
1895    Champion du monde de patinage (combiné)
            Champion du monde de vitesse amateur
            Champion des Pays Bas de vitesse
            Champion d’Europe du 5000 mètres et record du monde de la distance (patinage)
1896    Champion du monde de patinage (combiné)
            3ème du Grand Prix de Paris (vitesse pro)
            2ème du meeting du syndicat des coureurs bruxellois
1897    Vainqueur du Grand Prix de Leipzig
            Vainqueur du Grand prix de Tervueren (Bruxelles)
            2ème du prix de Montfermeil
1899    Vice champion des Pays Bas professionnel de vitesse
1902    3ème championnat des Pays Bas professionnel de vitesse

 

 

 

Pour en savoir plus

http://fr.wikipedia.org/
http://en.allexperts.com/
http://www.skateresults.com
http://www.inghist.nl/

* Sheila Grace Young-Ochowicz dans les années 70 ainsi que Christa Rothenburger dans les années 80, ont réussi ce même exploit mais ce sera l’objet d’un autre coup de chapeau.

 

 

 
 
 
 

 Copyright©Le Petit Braquet || Version V.01 || Nov2005       Auteur de l'article : Alain Rivolla