Le Petit Braquet, Coup de Chapeau à
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- Chronique n° 66
 
 
Luigi Masetti

 

 

Coup de chapeau à

 

 

Luigi MASETTI

 

 

La pensée sans effort réunit d’un vol
le présent au lointain passé et à l'immense avenir :
et le plaisir vient étouffer un premier sentiment de mélancolie,
qui provient sans doute de savoir que notre vie ne dure pas éternellement ...
Je souris de joie de me remettre en selle.

Presque totalement oublié aujourd’hui, y compris dans son pays, Luigi Masetti compte parmi les grands voyageurs qui, à la fin du 19ème siècle, osèrent parcourir le monde à bicyclette. A la suite de Thomas Stevens (cf coup de chapeau qui lui est consacré), ils furent quelques uns à entreprendre ainsi des voyages mémorables, à la découverte de pays et de peuples lointains. Hommes libres et indépendants grâce à leur machine, véritables précurseurs du tourisme moderne, ils avaient tous un point commun : le goût de l’aventure et la soif de découverte.

Luigi Masetti est né à Trecenta, petite commune de la région de Rovigo en Vénétie le 28 Décembre 1864. Après avoir achevé un premier cycle d’études à Lendinara, une petite ville proche de son domicile, Luigi Masetti émigre en 1884 à Milan. Les temps sont durs, lui qui comme beaucoup d’autres italiens des zones rurales est venu tenter sa chance en ville n’a pas une vie facile. Il vit dans un grenier avec ses sœurs. Durant cette période de sa vie quand il a un peu de temps libre, Luigi Masetti part travailler dans des hôtels en Suisse afin de gagner un peu d’argent. C’est là, au contact avec des touristes, qu'il va apprendre les langues: anglais, français, allemand et espagnol qui, plus tard, lui seront fort utiles pour communiquer pendant ses voyages. C'est en 1891 alors qu’il travaille à proximité de Genève qu’il découvre le vélo et tout de suite il est séduit par cet objet d’une profonde modernité qui offre à celui qui le possède autonomie et liberté ce dont déjà il rêve. Il s'inscrit cette même année à l'Université de Pavie où il étudie le droit, tout en travaillant. Nous sommes alors dans une période charnière dans l’histoire de la bicyclette qui après avoir été un objet de luxe et de loisir réservé à une élite se démocratise doucement mais surement. Le prix d’achat d’une machine commence à diminuer par rapport au salaire moyen d’un ouvrier mais il reste encore très élevé et c’est en faisant beaucoup de sacrifices que Luigi Masetti parvient à s’acheter sa première bicyclette. Dès ce moment Luigi a en tête de partir un jour explorer le monde à bicyclette mais en même temps il s’intéresse à la compétition et entre les deux, pendant quelques temps, son cœur balance. Ainsi en 1892, il fait à vélo le tour des grandes capitales de l'Europe avec un circuit déjà copieux : Milan-Paris-Berlin-Vienne-Milan. Visiblement il ne fait pas partie de ceux qui lorsqu’ils sont sur leur machine déambule avec nonchalance. Bien au contraire, il doit très probablement mettre du cœur à l’ouvrage et rouler à un rythme soutenu, si l’on en juge le niveau de ses performances sportives. Ainsi en 1893, il participe à la première édition de Milan-Turin, la doyenne des classiques italiennes dont il prend la troisième place. (cette édition est courue dans le sens Torino-Milano, certains évoquent une 1ère édition en 1876 ?). On le retrouve également dans diverses compétitions sur la piste du vélodrome de Milan. C’est lors de ces manifestations qu’il fait la connaissance d’Eugenio Torelli Violler, fondateur et rédacteur en chef du célèbre journal le « Corriere della Sera ».

 

En 1893, il voit plus grand et entreprend un immense périple qui mêle bateau et vélo : Milan-Londres-New York-Chicago-Milan. C’est ce qu’il appelle le viaggissimo, que l’on pourrait traduire en français sous la forme d’un superlatif qui fera probablement bondir les puristes « le voyagissime ». Ce voyage qui associe vélo et bateau pour traverser l’Atlantique, a un objectif : la visite de l'exposition universelle de Chicago que l’on nomme parfois Columbian World’s Fair ou World Columbian Exposition, Elle fut organisée à l’occasion du 400ème anniversaire de l’arrivée de Christophe Colomb dans le Nouveau Monde. Luigi Rossi, le biographe de Masetti a retrouvé la lettre que celui-ci adressa à Eugenio Torelli Violler qui l’avait déjà aidé pour son précédent voyage Milan-Paris-Berlin-Vienne-Milan : «Cette année, j'ai l'idée pour mon prochain voyage à vélocipède d'aller de Milan à Chicago et retour mais la moitié du parcours se fait par la mer. Et c’est le gros problème (donne-moi un point d'appui et je soulèverai le monde) donne moi un billet de 500 livres ou assèche la mer, et je vais vous montrer l'utilité pratique de la bicyclette en effectuant l'aller retour en deux mois de Milan à l'Exposition Universelle de Chicago. Poser 500 livres et en échange, je vous enverrai, tous les samedis, un bref rapport descriptif de mon long voyage.» Le Directeur du Corriere della Sera fit immédiatement la réponse suivante : « Nous aimons les entreprises pimentées d'audace et d'excentricité. Nous acceptons la proposition de M. Masetti et mettons à sa disposition 500 lires. Nous attendons les lettres promises. » Le 13 juillet 1893, Luigi Masetti reçu sa nouvelle machine de la marque Cappelli e Maurelli qu’il baptisa « Eole ».

Luigi Masetti est très organisé et il prépare minutieusement son voyage. Ainsi, comme vêtements, il prévoit d'emmener 3 paires de shorts de toile russe, 2 paires de tissu pour se changer, 6 mouchoirs, 4 tricots, 6 paires de chaussettes, 2 devant de chemise, 2 cravates, 2 paires de chaussures, un chapeau et une casquette. Il envisage également de faire envoyer dans les grandes villes qui jalonnent son trajet, une malle contenant ses vêtements de rechange ainsi que quelques livres. Il ne garde ainsi avec lui, dans le sac que l’on voit attaché au cadre de son vélo que le strict nécessaire. En ce qui concerne la nourriture, il reste fidèle à ses habitudes, qui lui ont apparemment fort bien réussies lors de son précédent périple : un demi-litre de lait et deux œufs avec du pain pour le petit déjeuner. Le midi il prévoit, soit un repas tiré du sac, soit une collation dans une auberge et pour le soir, il envisage de dormir dans un hôtel. Il dira à son retour avoir été surpris par la distance séparant parfois les villages américains et avoir dormi à la belle étoile. Il s’équipa en conséquence : couverture, pistolet et couteau… Comme Thomas Stevens et Frank Lenz, Luigi Masetti est donc soutenu par un organe de presse, le Corriere della Sera qui publie le récit de son voyage sous forme de feuilleton. Pour la presse de l’époque, ces comptes-rendus de voyages sont une aubaine. En effet ; les moyens de locomotion tout comme les moyens de communication ne permettent pas encore à la population de découvrir par elle-même le vaste monde. Seule une petite frange de la bourgeoisie profite de son aisance financière pour voyager. Cela ne veut pas pour autant dire que le reste de la population n’a pas soif d’en savoir un peu plus, sur le reste du monde c’est pourquoi les récits de voyage intéressent beaucoup les lecteurs curieux, d’en savoir un peu plus sur ces pays qu’ils ne pourront jamais visiter. Son itinéraire fut le suivant : Milan, Domodossola, Interlaken, Zurich, Bale, Strasbourg, Francfort, Cologne, Liège, Bruxelles, Calais, Londres, Oxford, Liverpool, New York, Niagara, Chicago, Washington, Philadelphie et retour par Le Havre, Paris, Dijon, Genève, et enfin le col du Piccolo San Bernardo (petit Saint Bernard). Ses récits de voyage permettent à Luigi Masetti de se faire connaître du grand public. La diffusion d’articles auprès d’autres magazines fait de lui un homme connu dans son pays et c’est probablement ce qui lui permet d’organiser de nouveaux raids. Alors qu’il n’a pas encore terminé ses études de droit et qu’il lui reste encore des examens à passer, il décide en 1894 de quitter la Faculté. Il déclare alors :“ora non ho tempo, ho da fare una scappatina a Costantinopoli, a Chicago, a Ceuta, al mio ritorno un giorno o l’altro mi prenderò la laurea …” «Je n'ai pas le temps, je dois faire un petit tour à Constantinople, Chicago, et Ceuta, à mon retour un jour ou l’autre je vais obtenir mon diplôme ..." En 1897, il se lance sur les traces de Napoléon. Partant de Milan, il traverse toute l’Italie via Bologne pour rejoindre le port de Brindisi où il s’embarque pour Alexandrie d’Egypte. De là il se rend à la pyramide de Kheops. Après avoir traversé la Palestine et visité les villes saintes il revient à Milan par la Basilicate via Jaffa et Brindisi. Pas fatigué par ce long périple, il repart très probablement au début de l’année 1898, pour 5000 kilomètres supplémentaires sur la selle à travers l'Italie, la Grèce, les Balkans et l'Autriche avant de s’essayer à l’alpinisme et de grimper le Mont Blanc. Il semblerait que durant ce périple qu’il aurait intitulé « des cathédrales aux mosquées » et qu’il ait poussé jusqu’à Constantinople, avant de visiter Sofia, Budapest et Vienne. Et de revenir à Milan Dès son retour, il enfourcha de nouveau sa bicyclette et il fila à travers la Forêt Noire pour un autre "tour" à travers la France et l'Allemagne.

 

En mai 1900, il quitte Milan pour un voyage de 18.000 km « Milan, Ceuta, le Cap Nord, le Bosphore et retour à Milan. De Milan, il pédale tout d’abord en direction de Gènes puis Marseille avant de traverser la péninsule Ibérique jusqu’à Gibraltar via Barcelone, Valence, Alicante et Grenade. Il traverse le détroit pour atteindre Ceuta, petite enclave espagnole en territoire Marocain face à Gibraltar, où il arriva le 18 mai. Il repart ensuite en direction du Cap Nord. En allant jusqu’à Ceuta, Luigi Masetti voulait probablement d’une manière très symbolique traverser l’Europe de son point le plus au sud à son point le plus au Nord. De Ceuta, une fois le détroit traversé il remonte l’Espagne via Cadix, Jerez, Séville, Cordoue, Tolède, Madrid, Valladolid, Burgos et San Sébastian. La France est traversée de Bayonne à Lille en passant par Bordeaux, Angoulême, Poitiers, Tours, Orléans, Paris où il ne manqua pas de visiter l’exposition universelle et Amiens. Puis il rejoint Bruxelles et Anvers, remonte les Pays Bas en passant par Rotterdam, Amsterdam, Utrecht et Groningue avant d’atteindre le nord de l’Allemagne et les villes de Brème, Hambourg et Kiel. Luigi Masetti traverse ensuite le Danemark et la Norvège et il passe par Copenhague, Oslo et Trondheim pour arriver au Cap Nord le 14 août 1900. Cette première partie du périple représente environ 8000 kilomètres effectué en trois mois. Repassant par Trondheim, Oslo, Helsinki et Viborg. Il traverse ensuite la Russie en passant par les principales villes du pays : Saint Petersburg, Moscou, Tula, Koursk, Kiev, Sébastopol et enfin Odessa au bord de la mer noire dans l’actuelle Ukraine. De là, il rejoint Constantinople (Istanbul). Luigi Masetti pénètre ensuite dans la partie orientale de l’empire Ottoman, pour atteindre Smyrne, la troisième ville du pays d’où il s’embarque en direction du Pyrée. Après une escale dans le port d’Athènes, il prend de nouveau le bateau pour rejoindre Naples. Il achève enfin son immense périple par une traversée de la péninsule italienne en passant par Rome et Florence, dernière grande ville étape avant l’arrivée à Milan. Au cours de ses voyages, Luigi Masetti a fait de nombreuses rencontres notamment avec des personnages célèbres comme Stephen Grover Cleveland, Président des Etats-Unis et Léon Tolstoï. Ses voyages semblent avoir été conçus pour découvrir les cultures et traditions des pays traversés. Il y a également chez Luigi Masetti la volonté d’établir un équilibre entre l’esprit et la machine qui utilise d’abord l’énergie du corps. On peut être un anarchiste et également un excellent communiquant et en ce domaine Luigi Masetti a su faire preuve de beaucoup d’imagination pour financer ses voyages et se faire de la publicité. Ainsi comme en témoigne les cartes reproduites ci-dessous, il a fait éditer plusieurs cartes postales de son voyage avec le « logo » de son voyage et un timbre intitulé « poste ciclistiche mondial ».

 

 

 

 

 

 

 

Quand il est dans sa région natale, Luigi Masetti est très actif dans le milieu politique. On sait qu’il est proche de Nicola Baldini, lui aussi natif de Trecenta, chirugien, membre de la ligue de la démocratie et du partie socialiste italien. Homme de progrès, conseiller provincial, puis sénateur avant de se retirer de la vie politique devant la montée du fascisme, Nicola Baldini voulait, selon sa propre expression, « commettre une agression contre l’ordre social » expression qui dut, à l’époque beaucoup plaire, à Luigi Masetti. Si l’on en croit ceux qui ont écrit sur Luigi Masetti, celui aimait à raconter ses voyages et il accompagnait parfois ses récits de mélodies tirées d’un ocarina dont il ne se séparait jamais. L’ocarina est un instrument de musique à vent de forme ovoïde, ressemblant à une tête d’oie ; d’où son nom : en italien, oca signifie « oie », et ocarina, « petite oie ». Luigi Rossi, le biographe de Luigi Masetti s’est beaucoup appuyé sur les articles que celui-ci a publié dans "Corriere della Sera". Il évoque la mémoire d’un homme libre, intelligent, ouvert sur le monde qui est également, sous ses airs d’intellectuel fragile, un véritable athlète. Homme passionné, rempli d’humanité comme en témoignent sa correspondance avec le journal, il exprime au travers de ses écrits, son désir de promouvoir la bicyclette, instrument de sa liberté. Sa passion pour l'écriture, son désir de s’ouvrir sur le monde et de rencontrer des gens et des cultures ainsi que sa volonté de vivre en symbiose avec la nature apparaissent également dans les lignes qu’il écrit. En 1901, Otto Brentari (historien et journaliste) consacre un long article à Masetti dans le numéro 1 du magazine du TCI (Touring Club Italien), il le décrivit ainsi « de stature inférieure à la moyenne, bien portant, coiffé d'une courte brosse de cheveux blonds, avec une bouche et des yeux toujours souriant derrière ses lunettes , avec une voix stridente comme celle d’un coq, toujours vêtu de son costume de short de cyclisme, que l'on pourrait le prendre pour un fêtard paresseux, alors qu'à l'inverse il est plutôt l'un des hommes les plus actifs que j'ai connus ». Luigi Masetti est alors très connu, il est l’un des cyclistes italiens les plus populaires, ses exploits ont fait de lui un personnage populaire, un modèle pour un pays en quête de héros. Alors se produit l’inexplicable. L’histoire s’arrête là. Pour une raison que l’on ignore aujourd’hui encore, l’anarchiste sur deux roues, comme il fut surnommé disparaît à tout jamais de la lumière. En 1904, Lauro Bordin (vainqueur d’étapes du Giro en 1911, 1912 et 1913 et du tour de Lombardie 1914) alors jeune gamin aurait, selon Luigi Rossi, rencontré Luigi Masetti, vêtu de sa cape et ses petites lunettes sur le nez, et celui-ci après avoir échangé quelques mots avec le gamin lui aurait remis une photo de lui. C’est tout et c’est bien peu. Certains pensent qu’il serait décédé en 1940 à Milan mais on peut émettre beaucoup de doute devant cette hypothèse. En effet, comment et pourquoi un homme actif comme lui, un homme désireux d’appartenir au monde et mettant toute son énergie pour visiter, faire découvrir et partager, aurait il pu s’enfermer ainsi dans le silence pendant près de quarante ans. Cela correspond si peu à ce que l’on sait du personnage que l’on songe plutôt à une disparition accidentelle et beaucoup plus précoce. Pourtant là aussi, la réflexion apporte très vite son lot d’interrogations et de doutes. Au village natal de Luigi Masetti ; il n'y a pas une trace de sa naissance, même dans les registres paroissiaux, pas plus que de pierre tombale à son nom. Tant de mystères et d’incertitudes pourraient même conduire à imaginer une imposture. Un homme qui n’aurait voyagé que dans sa tête et dans ses écrits et qui soudain honteux de sa supercherie aurait volontairement disparu de la vie publique et effacé toute trace de sa propre personne ? De vieilles coupures de presse, des lettres, des cahiers et quelques notes manuscrites c’est à peu près tout ce qui reste de ce poète du voyage qu’était Masetti. C’est à partir de cette matière que Luigi Rossi a réussit à reconstruire les exploits et la vie de Luigi Masetti.

A la fois coureur et grand voyageur, Luigi Masetti est aujourd’hui une figure mythique des débuts du cyclisme italien. Personnage de roman, héros d’une histoire que n’aurait pas reniée Jules Verne, Luigi Masetti séduit et fascine à la fois par ses idées et par ses actes. L’observateur du monde, l’anarchiste sur deux roues, le premier cyclo-voyageur italien, le poète du voyage, le héros de la boue et de la poussière tel qu’on le surnomme désormais, nous a légué beaucoup plus que ses rares et brefs écrits. Il apporte, à tous ceux qui découvrent sa vie aventureuse, une immense part de rêve ce qui est une denrée rare de nos jours.

« L' anarchico delle due ruote . Luigi Masetti: il primo cicloviaggiatore italiano. Milano-Chicago e altre imprese di fine '800 » de Rossi Luigi, Editeur: Ediciclo collection Eroica, 200 pages, 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Photographies extraites de :

Sauf mention particulière les montages photos présentés ici ont été réalisés par le petit braquet.

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 Copyright©Le Petit Braquet || Version V.01 || Nov2005         Auteur de l'article : Alain Rivolla