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- Chronique n° 80
 
 

Thaddeus Robl

LAUMAILLE Albert                                                          05-10-2013

Ruinart Paul

Albert Laumaillé, un cyclotouriste avant l’heure

Totalement oublié aujourd’hui, Albert Laumaillé fut pourtant à la fin du XIXème siècle une personnalité éminemment connue dans le milieu sportif. Coureur cycliste, fondateur et dirigeant de clubs, avant de devenir pilote de course auto et moto, il fut probablement le premier véritable cyclotouriste, profitant de son aisance financière pour voyager et découvrir le monde à la force de ses mollets.

Albert Laumaillé

Baudry de Saunier Louis « Le Cyclisme théorique et pratique », Éditeur : Librairie illustrée (Paris), 1893

Né le 16 août 1848 à Château Gontier, dans le département de la Mayenne, Albert Octave Laumaillé est le troisième fils de Sylvain Laumaillé, propriétaire demeurant dans cette ville et de Octavie Eulalie Alexandrine Laumaillé-Martin, âgée de 29 ans. En 1848, les agitations de la révolution rendent les nobles de province très prudent ainsi Silvain Laumaillé âgé alors de 42 ans, omet de déclarer sa particule lorsqu’il vient faire enregistrer son enfant auprès de l’officier d’état civil. Il s’appelle en fait Silvain Laumaillé du Bignon et il fait probablement partie de la petite noblesse de province qui avec la bourgeoisie locale tient encore une grande partie des pouvoirs locaux jusqu’au renversement de Louis Philippe en février 1848. Un membre de la famille de son épouse, un Laumaillé-Martin fait d’ailleurs partie du Conseil d’Arrondissement de Château Gontier, selon les almanachs royaux de 1835 et 1839.

Nous ne savons pas comment Albert Laumaillé se découvre une passion pour le grand bi mais dans le contexte historique et social du milieu des années 1860, nous pouvons l’imaginer. En 1861, au début du second Empire, on passe de la draisienne au bi avec la création de la pédale par Pierre Michaux. Le nouvel engin ainsi créé, se diffuse progressivement à partir de Paris, centre du monde où s’élaborent les modes, les découvertes et aussi le style de vie de ceux qui prétendent vivre différemment. La bicyclette, objet permettant une activité physique et non pas une activité ayant un objectif utilitaire, est alors très en vogue pour la noblesse. Elle est distinguée, c’est une sorte d’équitation moderne, créatrice de distance. Le bi n’est donc pas un objet vulgaire mais au contraire un engin original plein de promesses, générateur de liberté et c’est probablement ce qui va séduire Albert Laumaillé. Dès lors, le jeune Albert va avaler les kilomètres comme d’autres alignent les perles. Pédaler semble être sa grande passion. L’indépendance, la découverte de nouveaux horizons mais aussi l’esprit de compétition se mêlent dans cette frénésie de kilomètres. En 1868, il parcourt la Bretagne. L’année suivante, il traverse la Manche pour découvrir l’autre pays de la bicyclette : l’Angleterre. A ce propos, selon le site www.encyclopedia.com, il aurait commandé en janvier 1868, un bicycle particulièrement robuste afin de se rendre en Grande Bretagne en toute sécurité.

En 1870, la Bourgogne et la Franche-Comté font l’objet de nouveaux coups de pédale. Dans le même temps, Albert Laumaillé s’essaye à la compétition. Il fait partie de la petite centaine de courageux qui prirent, le 7 novembre 1869, le départ de la première course en ligne le fameux Paris Rouen organisé par Richard Lesclide, rédacteur en chef du « Vélocipède Illustré’ ». Comme d’autres compétiteurs, Albert Laumaillé s’égara et on le retrouve en compagnie de Jules Truffaut, l’inventeur de la jante creuse, qui réside à Tours, dans une auberge du Pont de l’Arche où après quelque repos, il reprit la route en direction de Paris. L’année suivante, il enlève la première édition de Dijon-Besançon. Il remporte l’épreuve en couvrant les 58 km en 5 h. 20 ?

Albert Laumaillé
Source : Baudry de Saunier Louis « Le Cyclisme théorique et pratique »,
Éditeur : Librairie illustrée (Paris), 1893

Nous ne connaissons pas les ressources d’Albert Laumaillé et de sa famille mais il se présente comme rentier et il n’a aucun souci financier pour voyager. Pendant dix ans il va continuer sans cesse ses voyages.  La guerre de 1870, ne semble même pas l’arrêter. Il parcourt ainsi la Suisse à trois reprises en 1871, 1873 et 1877, l’Italie à cinq reprises en 1873, 1876, 1877, 1878, 1881, la Belgique et l’Autriche en 1875, l’Espagne en 1879 et 1880. En 1879, il s’aventure même beaucoup plus loin en étant le premier européen à parcourir les trois provinces de l’Algérie : Alger, Oran et Constantine. Certes il n’est pas le premier à quitter l’Europe car Baudry de Saunier évoque un anglais du nom de Kemp qui aurait traversé quelques années auparavant les continents Européen et Asiatique pour arriver en Hindoustan.

Albert Laumaillé

 

Pour donner une idée de ce qui constitue à notre avis un immense exploit rappelons que nous sommes alors toujours à l’ère du bicycle. Celui-ci demeure un engin très rudimentaire, inconfortable, sans frein et sans changement de vitesse. Livrons nous ici à un calcul simple qui vous permettra de mieux appréhender la portée de la performance d’Albert Laumaillé. Considérons qu’il a tenu une moyenne de 11 kilomètres par heure ce qui compte tenu de l’état des routes qui laisse fortement à désirer en dehors des abords des grandes villes est une hypothèse tout a fait réaliste. 16 600 kilomètres représente une moyenne hebdomadaire de 319 kilomètres ce qui à la moyenne de 11 kilomètres / heures, nous donne 29 heures de bicycle par semaine soit plus de quatre heures par jour… Si les déclarations d’Albert Laumaillé sont justes et rien ne semble devoir les démentir, cela veut dire que durant treize ans, celui-ci a quasiment passé sa vie sur son engin.

La guerre porte un rude coup à l’industrie française du cycle et le nombre de pratiquants connaît une baisse significative. En 1875, alors que la reprise se fait doucement sentir, Albert Laumaillé, associé à Henry Pagis, va accomplir un exploit qui flattera le nationalisme français et qui fournira un joli coup de pouce au bicycle qui n’est plus vraiment à la mode. Un lieutenant hongrois du nom de Zubowitch sur sa jument dénommée Carradoc réussit à rallier Vienne à Paris en quinze jours. Cet exploit vanté dans la presse, relança le duel entre le cheval et le bicycle qui existait déjà depuis quelques années. Mandaté par le Véloce Club d’Angers dont il est un des membres fondateurs, Albert Laumaillé est associé à Henry Pagis, mandaté lui par le Véloce Club de Paris. Agé seulement de 24 ans, Pagis qui deviendra plus tard rédacteur en chef de la de la revue Le Sport vélocipédique et Président de l’Union Vélocipédique de France est un assez bon coureur et surtout comme son ami Laumaillé il milite sans cesse pour le développement de la Reine Bicyclette.

 

 

Albert Laumaillé voyageait-il dans cette tenue ?
Baudry de Saunier Louis « Le Cyclisme théorique et pratique »,

 

 

 

Éditeur : Librairie illustrée (Paris), 1893

 

Partis de Paris, les deux hommes roulant de concert, partirent de la place du Château d’Eau le 12 octobre sur des bicycles britanniques pesant environ 22 à 23 kilos. Selon le petit journal, daté du 13 décembre 1898, « le reporter d’un journal anglais, M. Sunders, avait assumé la tâche de contrôler l’itinéraire de nos deux amateurs. Il voyageait en train express, les précédant dans les différentes villes où ils devaient stationner, retenant leurs logements et préparant les ovations ». Traversant l’Alsace, le Wurtenberg et la Bavière, Albert Laumaillé et son compagnon de route traverse Ulm le 18. Le 20, ils sont à Munich et le 22 à Reü. A la sortie de la ville, le bicycle de Pagis que celui par jeu se plaisait a appeler Caradoc se brise. C’est donc seul, qu’Albert Laumaillé atteignit la capitale Autrichienne en 12 jours et 10 heures pour 1254 kilomètres. Son partenaire, forcé d’effectuer 75 kilomètres par le train, n’arriva à Vienne que le lendemain.

« Le résultat de cette expédition était tangible aux cervelles les moins sensibles : en 12 jours et 10 heures, deux hommes n’ayant à leur service qu’un assemblage de roues en fer, avaient parcouru 1 254 kilomètres, sans fatigue excessive, riant et devisant tout le long du chemin !
Le tourisme plantait là son premier jalon. »
Baudry de Saunier Louis « Le Cyclisme théorique et pratique »

Alternant tourisme et compétition, on retrouve Albert Laumaillé en 1876, vainqueur du championnat de l’Ouest couru à Angers (« les champions français » par E Gendry, 1891).

Le plus souvent Albert Laumaillé ne voyage pas seul et en 1878 par exemple c’est avec Emmanuel, un des fils du baron de Graffenried, qu’il effectue, un voyage de 4000 km. qui, d’Orléans, les conduit à Marseille, Turin et les ramène à Troyes par le Simplon et Lausanne. (L’Illustration, 18 mai 1878). Ce périple aurait été réalisé en 36 jours, ce qui représente un peu plus de 110 kilomètres par jour ce qui pour un bi sur des routes en général de médiocre qualité constitue une véritable performance sportive.

Après de nouveaux voyages, on retrouve Albert Laumaillé et Henry Pagis dans un curieux match d’une distance de 10 kilomètres qui les opposera en 1880 sur la place du Carrousel à Paris. Fâcherie entre les deux hommes qui remplacent le duel désormais interdit par un combat sportif ou simple défi amical, nous ne connaissons hélas ni  le motif ni le résultat de la course. Il nous montre par contre que les deux hommes sont toujours motivés et qu’ils conservent intact leur esprit de compétition.

Albert LaumailléSource : La Presse, samedi 7 août 1880 - http://gallica.bnf.fr/

Il semble qu’au début des années 1880, Albert Laumaillé délaisse quelque peu les voyages pour se consacrer à sa promotion de la bicyclette. Après avoir été l’un des membres fondateurs du Véloce Club d’Angers, il est à l’initiative de la création de la Société Vélocipédique du Mans en 1882, suite à son installation dans la ville.

Marié au milieu des années 80, Albert Laumaillé semble avoir convaincu son épouse, prénommée Marie, de voyager avec lui à la seule force de leurs mollets. Certes depuis les grands périples d’Albert dans les années 70, les choses ont bien changé, avec l’arrivée des safety bike, les ancêtres de nos bicyclettes modernes qui à partir de 1885 supplantent, en quelques années, les bis mais il faut une sacré dose de courage à Madame Laumaillé pour suivre son énergique et trépidant mari qui l’entraine sans cesse sur les routes.

Albert Laumaillé

 

Tantôt en tandem ou chacun sur sa machine, Monsieur utilisant le plus souvent une bicyclette et Madame un tricycle, les époux Laumaillé qui partagent désormais leur vie entre Nice et Concarneau vont pendant quelques années parcourir la France et une partie de l’Europe comme en témoigne les nombreux articles de journaux relatant leurs exploits.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ils sont parfois accompagnés de leur chien, un Fox terrier qui trottine à leur coté et que l’on met dans le premier train quand il est fatigué ou blessé et qu’il ne peut plus suivre le train de sénateur de ses maitres.

 

Le Véloce-Sport du 12 mai 1892, évoque le voyage à Venise des époux Laumaillé qui, face à des conditions atmosphériques trop mauvaises pour pédaler, ont été contraints de rentrer par le train à partir de la ville de Plaisance. Stoppés un tant par la pluie, les Laumaillé ne s’avouent pas vaincus et peu de temps après, ils repartent pour un nouveau périple dans le nord de l’Europe. Certes l’utilisation de la bicyclette limite les coûts de transport mais la fortune des deux époux doit tout de même être considérable car ils sont continuellement ou presque sur les routes.

Les voyages n’empêchent pas les époux d’œuvrer sans relâche pour le développement de la bicyclette dans notre pays. Le même journal parle, le 15 septembre, du retour prochain à Nice des époux après un périple à travers la France, la Belgique, la Hollande, l’Allemagne et la Suisse. Albert Laumaillé est alors présenté comme le Président de l’ICCN, l’International Cyclo Club de Nice. Toujours dans le même journal daté cette fois ci du 1er décembre 1892, on apprend qu’Albert Laumaillé est également Vice Président Honoraire du Club Vélocipédique Monégasque

Cette activité de promotion de la bicyclette menée d’abord par Albert seul, et poursuivit par la suite avec Madame, est reconnue et appréciée par les dirigeants de l’UVF (Union Vélocipédique de France) .

C’est vers 45 ans qu’Albert Laumaillé raccrocha enfin sa bicyclette après avoir passé 25 ans à sillonner les routes de France et d’Europe. Notre homme à beau faire profession de rentier, ce n’est pas pour être inactif et rester chez lui à ne rien faire. La vie, sa vie, il ne la conçoit que dans le mouvement. S’il abandonne la bicyclette, c’est pour se consacrer à sa nouvelle passion les voitures et les motocyclettes à pétrole.

Albert Laumaillé (Jean sans Terre, surnom de Pierre Giffard, ndlr)

Ce que nous dit le journal « le Véloce Sport » n’est pas tout à fait la vérité. Sa nouvelle passion ne se limite pas aux « automobiles à pétrole » selon l’expression de l’époque mais plutôt aux engins à deux, trois ou quatre roues, dotés d’un moteur à pétrole et on le retrouve participant avec le même plaisir à des courses dans les différentes catégories : autos, moto ou tricycle.

La filiation entre bicyclette et motocyclette est une évidence et ceux qui comme Albert Laumaillé ont une grande expérience et une grande habilité sur deux roues, sont de solides pilotes pour les premières motos dont les moteurs à pleine vitesse, peinent à dépasser les cyclistes . Les engins sont encore tellement proches des bicyclettes dans leur conception, que les cyclistes savent parfaitement régler et réparer de nombreux petits problèmes techniques ce qui, en course, est un avantage indéniable face aux non pratiquants.

Sur sa moto, Albert, qui a maintenant cinquante ans, prend du plaisir à participer et la victoire lui importe peu. Il est parfois battu par sa femme Marie qui, semble s’être vraiment prise au jeu et qui est loin d’être ridicule dans les épreuves auxquelles elle participe. Selon certaines sources, Marie Laumaillé fut la première femme au monde à participer à une course de moto ou plus exactement de tricycle.

Le tricycle De Dion-Bouton de 1895 est considéré comme l’un des premiers véhicules à moteur, on retrouve sur ce véhicule de 330cm3 un réservoir en cuivre, une transmission par chaîne, un moteur et un carburateur. On peut remarquer l’absence de boite de vitesses. Le conducteur démarre puis arrête le moteur pour s’arrêter.

C’est sur ce type d’engin qu’Albert et Marie Laumaillé participèrent notamment à Marseille Nice en 1898

Albert LaumailléAlbert Laumaillé

Selon le journal « Le chauffeur » en date du 11 mars 1898. Madame Laumaillé aurait été en tête dans sa catégorie jusqu’aux environs de Fréjus où victime d’une avarie de chaine elle perdit beaucoup de temps pour finalement terminé 4ème avec 48 minutes d’avance sur son mari qui pointa à la 6ème place.

C’est à Spa, un lieu qui plus tard, deviendra mythique pour les passionnés de sport automobile, lors du premier meeting qui y fut organisé les 10, 11 et 12 juillet 1896, qu’il remporta sa seule victoire sur un engin à pétrole. Il s’imposa dans la catégorie automobile lors d’une course de 12 kilomètres qu’il boucla au volant de sa Daimler à pneus, à la moyenne fabuleuse de 27,360 kilomètres/heure.

(« Spa-Francorchamps: Histoire d'un circuit de 1896 à nos jours », René Bovy, Théo Galle, Herman Maudoux, Editeur : Renaissance du livre, septembre 2005).

En ce début d’année 1901, tout semble aller pour le mieux pour Albert Laumaillé, ses revenus lui permettent toujours de continuer à satisfaire ses passions et à 52 ans, l’idée de raccrocher lui est complètement étrangère. Ainsi on le retrouve parmi les inscrits du prix A de Linsky, course automobile organisée dans la région Niçoise.

Rien ne semble donc pouvoir arrêter ce grand touriste et sportif, pourtant Albert Laumaillé va disparaître brutalement à l’âge de 53 ans. C’est à Nice, villa Coquelle, quartier Saint Maurice qu’il décède le 24 août 1901. Des circonstances de sa mort nous ne connaissons rien, si ce n’est qu’il est mort entouré des siens et probablement à son domicile. Nous n’avons trouvé aucun écho de son décès dans les journaux sportifs de l’époque qui pourtant quelques années auparavant se faisaient l’écho de tous ses exploits. On ne trouve pas de trace de Marie Laumaillé signe qu’après le décès de son mari, elle ne participa plus à aucune compétition automobile.

Curieux destin que celui d’Albert Laumaillé, issue d’une famille de la noblesse provinciale que rien ne destinait à devenir un des apôtres de la vélocipédie. Premier grand touriste à parcourir l’Europe et la France à de nombreuses reprises d’abord sur un bi puis sur une bicyclette et un tricycle, Albert Laumaillé fut un promoteur infatigable de la petite reine. S’appuyant sur ses nombreux voyages pour populariser ce nouveau mode de locomotion, ce pionnier a également participé à la création de nombreux clubs ce qui lui valut d’ailleurs la reconnaissance de ses pairs. Homme de progrès, intéressé par le progrès technique et les bienfaits qu’il peut apporter aux hommes, il a passé les dernières années de sa vie à piloter des motos et des automobiles, nouveaux moyens de locomotion qu’il considérait comme promis à un brillant avenir.

 

Palmarès

1870

  • 1er Dijon-Besançon

1876 

  • 1er  Championnat de l’ouest à Angers

11/07/1896

  • Meeting Automobile de Spa - Course des 12 Km Albert LAUMAILLE Peugeot Daimler. Spa.

Baudry de Saunier Louis « Le Cyclisme théorique et pratique », Éditeur : Librairie illustrée (Paris), 1893

Poyer Alex « Cyclistes en sociétés. Naissance et développement du cyclisme associatif en France », Université Lyon 2, 2000

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Sauf mention particulière les photos présentées ici ont été réalisées par le petit braquet.

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