Le Petit Braquet, Coup de Chapeau à
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- Chronique n° 85
 
 

Léonce Ehrmann

 

 

Léonce Ehrmann

 

Léonce Ehrmann

Il avait le goût du risque. Il appréciait par-dessus tout, cette poussée d’adrénaline au moment où il s’élançait pour une acrobatie périlleuse. Trapéziste volant puis pilote d’avion, sa vie, il l’a mise en jeu de multiples fois avant de tout perdre un jour du printemps 1914, dans le ciel de son Algérie natale qu’il aimait tant. Avant de devenir un as de l’aviation, Léonce Ehrmann fut le premier coureur cycliste professionnel algérien de haut niveau. Sans rival, dans son pays, il n’hésita pas à venir tenter sa chance à Paris face aux meilleurs sprinteurs du monde sans jamais renier ses origines. A l’occasion du centième anniversaire de sa disparition il nous semble intéressant de redécouvrir cet homme aux multiples facettes, injustement tombé dans l’oubli.

Léonce Ehrmann.

Léonce Jules Ehrmann est né le 31 août 1877 à Boufarik, une commune située à 14 km de la ville de Blida et à 35 km de la capitale Alger. Boufarik abrite aujourd’hui encore une base aérienne de l'armée de l'air algérienne. De son enfance nous ne savons rien. Issu d’une famille de pieds noirs d’origine Alsacienne, venue en Afrique du Nord pour fuir l’occupation allemande, Léonce Ehrmann a un frère Alexandre qui deviendra plus tard un illustrateur connu qui ira exercer ses talents à Paris notamment pour les célèbres revues l’Illustration. On lui doit notamment certaines publicités pour une célèbre marque d’apéritif.

Léonce Jules Ehrmann
Merci à Henri T.  (Editions "Le Pas d'oiseau") pour la photo

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Son père se prénomme lui aussi Alexandre et il exerça la profession d’inspecteur primaire notamment à Boufarik avant de prendre sa retraite à Batna.

 

 

Comment et quand le jeune Léonce Ehrmann s’est-il pris de passion pour la bicyclette, nous ne le savons pas. Enfant, Léonce a fait le désespoir de son père qui espérait le voir embrasser une honorable carrière dans les bureaux. Au lieu de cela, le jeune Léonce pratique assidument de nombreuses disciplines sportives préfèrent mille fois les dieux du stade aux mathématiques et aux grands classiques de la littérature. Les premières traces de son activité de coureur cycliste datent de 1896. Léonce Ehrmann était un véritable athlète, doué dans de nombreuses disciplines comme le lancer du disque, le lancer du poids et la course à pied. Selon la revue « l’Illustration Algérienne, Tunisienne et Marocaine » du 28 septembre 1907 ; Léonce Ehrmann, qui est présenté comme un champion tunisien, aurait remporté en 1895 le championnat (d’Algérie ?) du 100 mètres et aurait terminé 2ème du saut en longueur avec un bond de 6 mètres 50. Il aurait également en 1904, prit la 4ème place lors des championnats du monde de lancer du disque.

De toute sa carrière Algérienne et Tunisienne, il ne reste quasiment rien. Le cyclisme est un sport apporté par les français, et qui demeure pratiqué essentiellement par eux. L’indépendance du pays et le départ des pieds noirs vers la France expliquent la rareté des documents relatifs aux performances de Léonce Ehrmann et d’une manière générale au cyclisme en Algérie et en Tunisie à la fin du 19ème siècle.

A cela s’ajoute le fait que le nom de Léonce soit assez régulièrement mal orthographié. On le retrouve parfois écrit ainsi : Erhmann ce qui ne facilite pas les recherches. Dans certains résultats d’épreuves ayant eu lieu à Paris, on voit apparaître un dénommé Omar Ehrmann comme au grand Prix de Paris en 1896 et au Championnat de France de vitesse 1900 (source Mémoire du Cyclisme), ce qui est, nous en sommes persuadés une erreur car de nombreuses sources attestent de la présence de Léonce Ehrmann sur les différents vélodromes de France à cette époque.

 

 

Léonce Ehrmann est un pur sprinteur et comme la plupart des spécialistes de la discipline, il se cantonne aux épreuves dites de vitesse, aux courses de primes, ainsi qu’aux courses de tandem. Il ne rechigne pas pour gagner quelques sous et pour donner un coup de main à des collègues engagés dans des courses de fond, à faire partie du service d’entraîneur. Il fait ainsi partie des entraîneurs lors du championnat de France de fond (100 km) en octobre 1901 à Paris,

 

 

Dès 1896, alors qu’il n’a que 19 ans, Léonce Ehrmann fait partie des coureurs français de bon niveau car il figure parmi les inscrits du Grand Prix de Paris de vitesse. Il sera certes éliminé dès les séries mais il est déjà considéré comme un excellent sprinteur. De 1896 à 1905, année où s’acheva sa carrière, Léonce Ehrmann va beaucoup voyager. Il participe à de nombreuses épreuves en Algérie, à Oran, Alger ou Blida et on le retrouve également très régulièrement en métropole, à Paris bien évidemment mais aussi en province à Arras, à Marseille, à Troyes, à Lyon ou Clermont-Ferrand.

En dehors de la capitale c’est à Marseille qu’il coure le plus souvent. A l’époque les liaisons entre la métropole et le territoire Algérien se faisait uniquement par bateau, les traversées étaient longues et relativement pénibles mais poursuivre le voyage jusqu’à Paris, n’était pas non plus une mince affaire. Léonce Ehrmann avait probablement un pied à terre à Paris et quand il venait dans la capitale, il ne restait pas le temps d’une seule course mais s’installait, tout comme les coureurs étrangers pour plusieurs semaines, voir plusieurs mois.

Marseille avec son vélodrome présentait une alternative attrayante pour Léonce Ehrmann. Il n’était pas trop loin de chez lui et il retrouvait là une ambiance, un mode de vie et un climat méditerranéen qui ne le dépaysaient pas trop. La concurrence était moindre qu’à Paris et quand il se produisait au stade Vélodrome, il faisait chaque fois partie des « vedettes » dans le programme des organisateurs. Certains éléments laissent à penser que pour toutes ses raisons, Léonce Ehrmann aimait à courir dans la capitale Phocéenne et il semble y avoir noué des attaches importantes avec des coureurs locaux. Ainsi en janvier 1904, Léonce Ehrmann ainsi que Charlot qui aurait été lui aussi, selon certaines sources, champion d’Algérie (quelle discipline ?) et le jeune Oreggia qui devait décéder peu après des suites d’une chute dans une course de demi-fond, sont suspendus par l’UVF pour avoir organisé en Algérie des épreuves sans respecter les règlements de l’Union Vélocipédique de France. En organisant ainsi, en direct, avec quelques collègues, des courses sur le territoire Algérien, Léonce Ehrmann se passait d’un manager qui aurait prit sa part sur les contrats. Lui qui avait la réputation de ne rien faire sans contrepartie financière, profitait de sa connaissance du terrain et de sa popularité pour augmenter probablement de manière substantielle ses émoluments. Il ne faut toutefois pas s’arrêter uniquement à cet aspect financier car en agissant ainsi, Léonce Ehrmann a aussi contribué à populariser le cyclisme sur le territoire Algérien.

En métropole, les choses semblent s’organiser différemment. Ici son nom et son palmarès ne suffisent pas pour lui ouvrir toutes les portes et comme la plupart de ses adversaires, Léonce Ehrmann s’est probablement adjoint les services d’un manager qui est chargé de l’inscrire aux différentes épreuves du calendrier français et d’organiser des tournées lucratives en province et aussi à l’étranger. On le retrouve ainsi en Belgique au Grand Prix d’Anvers, en Suisse au Grand Prix de Genève, au Portugal en 1904. Si l’on en croît la revue l’Illustration Algérienne, Tunisienne et Marocaine du 28 septembre 1907, Léonce Ehrmann aurait été un véritable globe trotter en participant à des compétitions un peu partout dans le monde ; à Odessa, à New York, à Amsterdam, à Gènes, à Milan, à Florence, à Buenos Aires, à Ostende, à Liège, à Copenhague.

Léonce Ehrmann

l’Illustration Algérienne, Tunisienne et Marocaine du 28 septembre 1907

Sur le territoire algérien mais également en Tunisie où il semble aussi avoir beaucoup couru, Léonce Ehrmann n’a pas véritablement d’adversaire à son niveau. Dominateur en son pays, il peine à s’imposer en France face à une concurrence fort rude. Il se trouve régulièrement opposé à des champions de classe internationale qui ont pour nom Edmond Jacquelin, Paul Bourrillon, Victor Thuau, Emile Friol, Charles Vandenborn et des étrangers de talent venus courir le cachet à Paris comme Thorwald Ellegaard, Harrie Meyers, Paul Gougoltz ou Walter Rutt pour ne citer que les plus grands. Doté d’une bonne pointe de vitesse et d’un démarrage puissant, il fut durant toute sa carrière régulièrement dominé par ces hommes qui étaient les étoiles de la vitesse. Coureur rusé, il se rattrapait souvent dans les courses de consolation et les courses de prime où il savait attendre son heure pour remporter une ou deux belles primes qui lui permettaient d’arrondir ses fins de mois. Pourtant Léonce Ehrmann va réussir quelques coups d’éclat qui sont la marque des grands champions. En 1896 ou 1897, il ne nous a pas été possible de confirmer précisément la date, Léonce Ehrmann bat le record algérien du kilomètre départ lancé, en 1 minute et dix secondes ce qui pour l’époque constitue une performance remarquable. Ce record sera battu en janvier 1898, selon le « journal amusant » n° 2157, sur le vélodrome d’Alger par Henri Cornet en 1 min 9 sec et 2/5.

En mars 1901, il décide de s’attaquer au record du monde du kilomètre départ arrêté sur la piste Saint Eugène à Oran. Il échoue dans sa tentative, mais il réussit à établir le record du monde du tour de piste, c’est à dire 333 mètres 33 en 25 secondes. Cette distance ne fait plus, depuis des lustres, partie des distances homologuées pour l’établissement de record mais la performance de Léonce Ehrmann n’en est pas moins magnifique.

VÉLOCIPÉDIE
Le coureur Ehrmann vient de s'attaquer sur la piste de Saint-Eugène à Oran au record du monde du kilomètre, départ arrêté, appartenant à Jaap-Eden, en 1 m. 16 s. 3/5.
Il a échoué en raison du vent, mais a battu le record du monde des 333 mètres 33, en 25 secondes.

Le Rappel, 3 décembre1901
http://gallica.bnf.fr/

Pour les épreuves de tandem il est parfois associé à Victor Thuau, champion de France de vitesse en 1903, à Paul Ruinart le futur entraîneur du Club de Levallois ou à Carlo Messori, sprinteur italien qui épousera un peu plus tard, Alfonsina Strada, la seule femme a avoir participé à un grand tour en compagnie des hommes.

Léonce EhrmannEtre coureur cycliste professionnel, s’est pratiquer un métier dangereux. Cela ne pose aucun problème à Léonce Ehrmann qui aime la vitesse et qui a visiblement le goût du risque. Pourtant la Camarde n’est jamais très loin pour rappeler à l’ordre les imprudents. En mai 1904, Léonce est présent au vélodrome quand son jeune ami, Albert Oreggia avec qui il a organisé des courses en Algérie, est tué par une moto lors d’une course de 20 kilomètres. Le danger est pour lui partie inhérente de son métier et ce décès ne change rien à son envie de courir et de se battre au coude à coude avec ses adversaires.

Léonce Ehrmann semble avoir également été proche pendant un temps avec l’italien Carlo Messori. Ils font parfois équipe pour les épreuves de tandem et ils participent tous les deux à un meeting se déroulant à Lisbonne au Portugal. De plus, on les retrouve, s’opposant lors d’un match qui se déroule à la fin du mois de septembre 1904, sur le vélodrome de Marseille (le journal amusant du 24 sept 1904).

Si en 1907, il possède toujours le record du tour de piste à Tunis, Léonce Ehrmann semble avoir stoppé sa carrière en 1905. On peut même se demander si en dehors d’une ou deux apparitions, il a vraiment couru durant la saison 1905. En effet, après une année 1904 très active, avec notamment de nombreuses courses à l’étranger, Léonce Ehrmann disparaît totalement des résultats sportifs de l’hexagone en 1905. Hormis l’annonce de sa participation à un meeting au vélodrome de Marseille, le 28 mai, il ne nous a pas été possible de retrouver trace de son activité durant l’année. Peut être a-t-il couru à l’étranger ce qui expliquerait l’absence de résultat pour cette année, mais sa disparition totale des tablettes l’année suivante confirme plutôt l’hypothèse d’un arrêt en 1905.

Léonce Ehrmann n’était pas homme à rester sans rien faire et la fin de sa carrière cycliste n’est qu’une étape dans sa vie aventureuse. Un malheureux concours de circonstance fit de lui un trapéziste volant.

Sports Athlétiques

DEUX DEBROUILLARDS

On se souvient de la disqualification qui .frappa, voici plusieurs mois, les deux champions bien connus d'Algérie : Ehrmann et Charlot. Ils furent suspendus .par l'U.V.F. pour un temps indéterminé à la suite de courses non autorisées auxquelles ils participaient.

Ne pouvant rester inactifs, Ehrmann et Char lot avaient songé à utiliser leur parfaite connaissances des routes algériennes en établissant un record original, celui de la traversée de l'Afrique du Nord ù motocyclette. Le départ devait se faite à Tunis et l'arrivée dans le jardin même du sultan du Maroc, à Fez. Ehrmann avait d ailleurs obtenu des billets d'introduction au- près du bey de Tunis et d'Abdel Aziz, et c'est sous ce patronage royal qu'il aurait accompli su performance. Mais il paraît qu'aucune mai- son n'a voulu faire les Irais d'une semblable expédition, pour la raison assez plausible, ma foi I qu'elle arriverait trop lard, doux mois après Je Salon.

Mais Ehrmann a plusieurs cordes â son arc. Ne pouvant plus exercer ses talents sur piste et sur route, il a songé â créer un numéro de music-hall. Et voila la raison pour laquelle les Oranais vont assister un de ces soirs à leur Casino, aux débuts de deux acrobates qui, sous un pseudonyme de consonance américaine, vont faire sur un trapèze des exercices aériens d'une grande difficulté.

Ehrmann et son associé Chariot, vont terminer leurs engagements à Oran et à Alger, après quoi ils viendront chercher à Paris chez Ostock probablement leur consécration d'artistes,

A. Colas.

L’Aurore, 23 janvier 1906

Puis, comme de nombreux autres cyclistes parmi lesquels on peut citer Henri et Maurice Farman, Taddeus Robl; Edouard De Nieuport et Hélène Dutrieu, il se découvrit une passion pour l’aviation. Léonce Ehrmann dont le goût affirmé pour la vitesse et les sensations fortes n‘était plus à démontrer, se lança à corps perdu dans le pilotage. Formé à l’école de Louis Blériot, il obtient son brevet, le 6 octobre 1911. Il est le 646ème à obtenir ainsi officiellement le droit de piloter. Sur le listing publié par le très sérieux site de l’association « les vieilles tiges », créée par Léon Bathiat, qui fut lui aussi cycliste avant de devenir pilote (http://www.vieillestiges.com/), le brevet est attribué à Herman Léon.

Léonce Ehrmann apprend très vite son nouveau métier et on le retrouve, dès la fin de l’année 1911, parmi les pilotes qui se mettent en vedette dans les meetings aériens.

Léonce Ehrmann est assurément un excellent pilote, peut être l’un des meilleurs de son temps. C’est un pilote sur, aux techniques propres et efficaces mais il est aussi très audacieux. Trop probablement, et à lire les commentaires des journalistes, on s’aperçoit que le drame qui survint quelques années plus tard, était finalement prévisible. Léonce Ehrmann aime faire le spectacle. De plus il est grisé par l’enthousiasme de la foule devant ses exploits et il faut bien le dire, il sait monnayer au mieux ses acrobaties ce qui lui assure une vie confortable. Toutes ces raisons font de lui un pilote qui jongle avec les limites et qui prend bien souvent, plus de risques que ses collègues. Rien ne l’arrête, pas même les vents violents qui clouent les autres pilotes au sol et ses exploits en font un pilote recherché. Ainsi au concours d’aviation de Reims, sur 51 inscrits, il fut le seul avec Henri Farman, à braver la tempête pour relier Mourmelon à la capitale Champenoise en 9 minutes.

 

 

 

 

 

 

Selon les propos du journal : « L'Aéro. Organe hebdomadaire de la locomotion aérienne » en date du 8 novembre 1911, Léonce Ehrmann est, à cette époque, basé à Mourmelon, haut lieu de l’histoire de l’aviation. Il occupe un poste de chef instructeur au sein de l’école ouverte par Pivot, constructeur d’appareil qui fait concurrence aux frères Farman qui possède eux aussi une école de pilotage dans cette ville. Léonce a alors pour objectif de tenter le record de hauteur avant de s’envoler pour Tunis où il doit « voler en présence de ses concitoyens ».

Léonce Ehrmann le dira plus tard lors d’une interview accordé au journal « les annales africaines », en date du 20 avril 1912, le métier est très éprouvant et il exige des pilotes une condition physique parfaite.

« L’aviation est un sport extrêmement difficile… Un bon pilote est obligé à une telle dépense d’activité, d’attention, d’énergie, de ce que j’appellerai de fluide vital, qu’il ne peut durer que deux ou trois ans, après cela, il est forcé d’abandonner… »

Pour se maintenir en forme, il pratique régulièrement le cross country ce qui semble surprendre le journaliste de « l’aéro » qui le signale à ses lecteurs dans l’édition du 16 octobre 1911. Il semblerait donc que la pratique d’une activité sportive qui est, dans l’esprit de Léonce Ehrmann, absolument nécessaire, ne coule pas de source pour les autres.

 

Les qualités de Léonce Ehrmann sont reconnues par tous et les constructeurs font régulièrement appel à lui pour teste et faire la promotion de leurs appareils. Ainsi après la maison Pivot, il pilote pour la maison Borel - Morane, ainsi que pour Louis Blériot.

 

 

Pour cette maison, il dirigea un temps l’école de Pordenone en Italie, dans la province de Frioul-Vénétie-Julienne. Il aurait ainsi participé à la formation de nombreux pilotes de l’aviation militaire italienne.

 

 

 

 

Le « cirque » de Léonce Ehrmann au cours de sa tournée dans le Constantinois en février 1912

(Hervé Lecou), www.anciens-aerodromes.com/

Depuis l’obtention de son brevet, Léonce Ehrmann est hyperactif et il parcourt l’Europe et l’Afrique du Nord allant de meetings aériens en meetings aériens à un rythme effréné.

 

Sa popularité est telle que partout dans les territoires sous autorité française, d’Afrique du Nord, partout on le réclame.

 

Fêtes de Sidi-Bel-Abbès

L'Aviateur Ehrmann

Ce que les Bel-Abbésiens ont admiré pendant ces deux jours inoubliables des 21 et 22 avril, ce n'est pas seulement le spectacle nouveau pour eux de la machine volante de l'homme-oiseau, de ce chef-d'œuvre de science et de simplicité qu'est l'aéroplane, c'est aussi le bel exemple d'audace et de courage qu'a donné l'aviateur Ehrmann.

Ehrmann s'est dépensé entièrement. Les belles prouesses de dimanche il les a renouvelées hier plus grandioses encore, plus audacieuses, plus impressionnantes.

Devant un public que jamais aucune fête jusqu'alors n'avait réuni aussi nombreux, il fit trois longs vols, trois départs d'une régularité parfaite, trois atterrissages impeccables.

Tantôt par une envolée superbe, il nous donne une telle impression de sécurité, qu'il semble glisser sur un chemin invisible ; puis, tout d'un coup, c'est une chute vertigineuse. Maître du moindre instant, à peine a-t-il frôlé les tiges de blé, qu'il se redresse, pique droit au ciel ; une aile se soulève, l'appareil pivote sur lui-même détaillant toute sa silhouette, Ehrmann vire sur place et fonce au-dessus des tribunes. C'est un curieux contraste de voir ce moteur si formidable, ce fuselage si frêle et ces ailes si transparentes.

Ehrmann s'élance au-dessus de la campagne, passe au-dessus' du village de Détrie et revient se poser mollement face aux tribunes. Au milieu des acclamations frénétiques, il va prendre quelques instants de repos pendant que M. Roujand, président du Comité d'organisation, explique devant un public attentif, le fonctionnement du « Borel ».'

Ehrmann est infatigable. Le vent souffle à 15 mètres à la seconde, qu'importe Il il remonte, part, s'envole, disparaît, et c'est alors dix minutes d'émotion profonde dans toute cette foule compacte qui regarde sans voir. Un point à peine perceptible qui grossit en quelques instants, un bruissement très doux que le vent emporte par moment, c'est lui, à 800 mètres de hauteur. Sans hésitation, il a reconnu l'hippodrome et le voila qui pique directement vers nous dans une inclinaison effrayante. Un léger coup de gouvernail, comme un battement d ailes, il se pose, il atterrit.

Là haut, très haut, deux oiseaux de proie tournent inlassables, se concertent et s'en vont.

Et pour répondre à la foule qui l'entoure et l'acclame, Ehrmann demande simplement : « Etes-vous contents ? » Le virtuose modeste et consciencieux qui n'a peur de rien, craint de n'en pas avoir assez fait, s'excuse du vent formidable qui, à 400 mètres, le secouait terriblement, et, tandis que chacun s'émerveille, tandis qu'on se fait part maintenant des craintes qu'on n'avait osé laisser voir, il s'habille très calme très tranquille, comme s'il avait fait quelque chose de bien ordinaire.

L’écho d’Alger, 25 avril 1912 (dans l’article original, on retrouve une erreur pour le moins surprenante en effet le nom de famille est systématiquement orthographiée de la manière suivante : Erhmann /note de l’auteur)

 

A Constantine, à Bonne, à Guelma, à Souk Ahras, à Sétif et à Sidi-Bel-Abbès, le pilote local est accueilli en véritable héros à la fin de l’hiver 1912. On peut parler sans exagération d’une tournée triomphale pour Léonce Ehrmann qui, n’est pas avare de ses efforts pour éblouir ses compatriotes.

 

 

 

 

 

 

 

D’une région à l’autre on se jalouse, on veut voir Ehrmann voler. L’affaire prend même une tournure politique, tant pour les autorités locales, il est important d’avoir son meeting aérien avec la vedette locale : Léonce Ehrmann.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Annales Africaines, 6 avril 1912

L'aviateur Léonce Ehrmann est une célébrité d'un autre genre, mais une célébrité tout de même et parmi les rois de l'aviation, dont l'image a popularisé les traits, les Beaumont, les Tabuteau, les Védrines, aucun ne le surpasse en habileté, et en courage. Ce qu'il vient- de faire dans le département de Constantine comme ce qu'on le verra faire prochainement au-dessus du Champ-de-Manœuvres de Mustapha, arrache des cris d'admiration et de terreur aux spectateurs haletants. Nous avons vu des photographies de son aéroplane pris dans les airs en plein vol. L,'appareil n'est pas horizontal mais, perpendiculaire ; l'aviateur y apparaît la tête en bas. Cette curieuse photographie donne l’impression d'une chute effrayante dans le vide.

Il était intéressant de poser quelques questions sur l'aviation dont il est devenu une des gloires à ce grand et beau jeune homme que j'ai connu tout enfant, portant encore la tunique de lycéen et qui s'exprime avec une clarté et une précision élégantes. Il m'a raconté sur l'aviation et ses écoles d'apprentissage, sur la formation du corps d'officiers aviateurs, sur ses randonnées à lui, des choses extrêmement intéressantes. Celle qui 'm'a. surtout frappé, je dirai plus, exactement empoigné, c est le récit dé ses derniers vols en. Algérie, ceux qu'il a exécutés à Sétif.

— Mon appareil, me dit-il, était visiblement fatigué par la dure campagne que je venais de faire à Constantine, Bône, Souk-Ahras, Guelma ; mon moteur fonctionnait mal et avait des hésitations, des ratés ; pour tout dire, il n'avait plus rien dans le ventre. C'était bien imprudent de se fier à lui; Rafalovich, mon manager et mon ami, ne me cachait pas ses inquiétudes ; il me conseillait de ne pas voler ; mais la foule était venue nombreuse et il m'en aurait trop coûté de décevoir tant de gens. Je m'installai donc et mis mon moteur en mouvement. L'appareil s'éleva, mais je constatai que la bête, à bout de forces haletait. Je fis néanmoins plusieurs fois le tour du champ d'aviation puis je partis du côté des montagnes. J'y, arrivai sans trop de peine, mais pour revenir!... Ah! je m'en souviendrai longtemps de.ces minutes..." elles me parurent des siècles, j’effleurais presque le sommet.des collines, à chaque instant c'était la .vision de la chute, lourde sur un rocher ou dans un ravin ; tous les nerfs, tous les muscles de mon être tendus, les yeux troubles, obscurcis par la sueur qui me coulait du front, je parlais, à haute voix ; «, Allons Léonce, courage, encore cinq minutes, encore deux minutes, tu arrives ! »

- Rafalovich qui entendait les halètements irréguliers du moteur s’approchant ; et qui comprenait très bien ce qui se passait, éprouvait une véritable angoisse. Quand j'arrivai, je rasai les fils télégraphiques et la foule qui ne soupçonnait .pas que le moteur était à bout et que l'appareil ne pouvait pas s'élever plus haut, crut que c'était de ma part un comble d'habileté et d'audace ; elle m'applaudit bruyamment. Quand le grand oiseau se posa à terre, nul ne soupçonna le danger que j'avais couru.

— Mais, objectai-je, pour des Courses prochaines, vous avez à craindre avec ce moteur fatigué, des dangers plus grands encore.

— Aussi, ne l'aurai-je pas ; notre Constructeur, M. Borel, nous envoie un moteur neuf en attendant qu'on ail remplacé dans le premier les pièces fatiguées.

— Mon cher Léonce, lui dis je; il y a deux ans, le docteur Quinton, président de la Ligue de l'aviation française, vint faire à Alger une conférence. Tous ceux qui y assistèrent se retirèrent enthousiasmés des merveilleuses perspectives que le conférencier leur avait fait entrevoir.

— Dans quelque temps, avait dit Mr Quinton, l'aéroplane entrera dans la pratique de la vie quotidienne!; on sera plus en sécurité en voyageant en aéro qu'en chemin de fer, et les gens cossus6 auront leur appareil volant comme ils ont aujourd'hui leur voiture à chevaux et leur automobile. On ne songera pas plus à s'étonner de voir dans, les airs des escadrilles d'aéroplanes qu'on ne s'étonne aujourd'hui de voir des files de voitures dans la rue. Mon cher Léonce, croyez-vous que ces prévisions se réaliseront?...

L'aviateur garda un instant le silence, puis il répondit :

— Franchement, je ne le crois pas ; l'aviation est un sport extrêmement difficile ; il faut, pour y réussir, des qualités nombreuses et qui se trouvent rarement réunies chez le même individu. Il ne sera jamais accessible qu'à une élite. Un bon pilote est obligé à une telle dépense d'activité, d'attention, d'énergie, de ce que j'appellerai de fluide vital, qu'il ne peut durer que deux ou trois ans, après cela, il est forcé d'abandonner.

Le peuple, sans se rendre un compte très précis des difficultés que l'homme volant a à surmonter et des dangers qu'il court, en a cependant l'obscure intuition. De là, l'admiration qu'il éprouve pour les aviateurs en vedette et la popularité qu'il leur fait.

- Pourtant, répliquai-je, les appareils se sont perfectionnés ; il y a moins d'accidents mortels...

Ehrmann m'interrompt avec vivacité :

- Ce ne sont pas les aéroplanes qui se sont. perfectionnés, ce sont les moteurs et aussi, les- hommes, qui sont devenus plus habiles el plus expérimentés ; mais l'appareil lui même est. demeuré ce qu’il était il y a cinq ans. Non, franchement, je ne crois pas que l'aviation devienne jamais un moyen pratique et courant de locomotion, à moins qu'on n'invente " quelque chose' que je ne devine, pas.

Je demande à Ehrmann si vraiment il volera à Alger, car le bruit a couru que- la semaine d'aviation projetée et pour laquelle le Conseil Municipal a voté une jolie somme sera retardée ou n'aura pas lieu.

— Elle aura lieu, répond le jeune aviateur, elle aura lieu immédiatement après un rapide voyage que nous allons faire en Oranie, pour -liquider quelques engagements antérieurement pris et soyez certain que tout ce qu'il est humainement possible de faire à un homme pour ne pas décevoir les espérances qu'on a mises en lui, je le ferai.

Ernest MALLEBAY.

Les Annales Africaines, 20 avril 1912

 

 

Malgré une remarquable maîtrise technique, c’est à chaque fois, une prise de risque supplémentaire. Léonce le sait bien mais il ne sent pas capable de décevoir la foule qui l’attend. Si l’on en croit ce qu’il raconte à Ernest Mallebay du journal des Annales Africaines, c’est avec un moteur totalement à bout de souffle qu’il a terminé sa tournée algérienne. Il semble avoir joué avec sa mort avec une insouciance effrayante. Etait il suicidaire ou bien avait il décidé que, durant les trois ou quatre années qu’il s’était donné en tant que pilote, il se devait de tout faire pour satisfaire son public et amasser ainsi le plus d’argent possible ?

Les Aviateurs à Alger

Ehrmann et Daucourt survolent Alger au milieu de l'émotion générale

Hier, dès 3 heures de l'après-midi, le Champ de Manœuvres de Mustapha offrait, en certains points, l'aspect d'une fourmilière géante. Une foule, que l'on peut évaluer au bas mot à quinze mille personnes, avait envahi les diverses enceintes payantes. Un joyeux soleil, au milieu d'un ciel limpide, dorait de ses rayons le champ d'aviation. -

Dans la tribune officielle, nous remarquons: MM. de Galland, maire d'Alger, Mérouze, attaché au cabinet du Gouverneur général, Armand Mesplé, Président de la Société de Géographie, le docteur Rouquet, médecin communal, le commandant Luc, conseiller municipal, etc., etc.

De nombreuses toilettes claires jettent une note gaie dans l'estrade tendue de rouge.

Autour du champ "d'aviation, les maisons sont garnies de curieux ; il y en a partout : aux fenêtres, aux balcons, sur les terrasses, et jusque sur les toits.

Nous pénétrons dans le hangar d'Hermann ; il troque sa tenue de ville contre son vêtement d'aviateur. A côté de son aéroplane, il est d'un calme parfait. Avec un geste cordial, il nous tend la main et nous promet d'exécuter « quelques pirouettes ». Sous le hangar voisin, Daucourt dort d'un sommeil profond, étendu dans un hamac à côté de son grand oiseau, tandis que Mme Daucourt, un doigt sur les lèvres, indique qu'il faut rester silencieux.

A 3 h. 30, le mât placé au milieu de l'aérodrome s'orne d'un étendard rouge et d'un autre jaune, ce qui signifie qu'Hermann va voler après un départ en vitesse.

En effet, à 4 heures, on sort du hangar le monoplan Borel, 60 chevaux, à deux places. type de la course Paris-Madrid, qui va se ranger devant les tribunes. Après un dernier coup d'œil à l'appareil, qui porte en grosses lettres « Le Matin » sur ses ailes, Ehrmann monte sur son aéroplane et l'hélice est mise en marche. Celle-ci soulève aussitôt un épais nuage de poussière qui s'abat sur les assistants.

Chacun acceptant en riant ce petit incident. applaudit à tout rompre l'oiseau qui vient de s'envoler et acclame l'aviateur algérien. Il est 4 h. 05.

La musique de Palma venue a Alger avec les Ibiziens, et qui prête gracieusement son concours à la fête, joue successivement ses morceaux les plus entrainants.

Mais les ronflements du moteur se sont éteints dans l'éloignement ; Ehrmann s'élève et commence à tourner. Tous les visages sont levés, suivant avec la plus intense émotion, l'envol merveilleux de la gigantesque libellule blanche. L'aviateur revient et passe à quelques mètres seulement au-dessus des tribunes et des maisons, puis il s'éloigne vers la plage, en exécutant de forts beaux virages, et revient atterrir au milieu de l'aérodrome à 4 h. 12.

Les automobiles filent, vers lui ; un petit garçon descend de l'une d'elles, lui tend une gerbe de fleurs.

L'aviateur saute à terre et s'écrie : « Ça danse, là-haut ! J'ai eu plusieurs ratés. Le vent souffle quelque peu, et cela m'a gêné pour exécuter mes virages ! Je tâcherai de faire mieux tout à l'heure.»

Une auto ramène Ehrmann vers le hangar où son père, les larmes aux yeux, lui tend les bras, en disant : « Mon fils, que je sois le premier- à t'embrasser ! », tandis que sa maman, à son tour, le couvre de baisers. Le jeune aviateur, violemment ému, se laisse faire, puis, se ressaisissant soudain, il quitte sa famille pour donner ses soins à son bel oiseau.

A son tour, Daucourt est prêt à monter sur son monoplan Blériot, 50 chevaux, à une place, que les aides ont sorti du hangar.

L'aviateur prend son départ de vitesse à 4 h. 25, et tout aussitôt gagne de la hauteur ; il vire autour du champ de manœuvre avec une précision remarquable et vient passer à une cinquantaine de mètres au-dessus des tribunes, où on l'applaudit vivement ; puis il continue à tourner et monte très haut. Au bout de dix minutes, il redescend en vol plané et s'écrie, après avoir sauté à terre : « J'ai eu du tangage mais je suis satisfait !. Sapristi, qu'il fait soif I » Puis il regagne à pied son hangar où sa jeune femme, violemment émue l'embrasse bien franchement. , Aussitôt après, Ehrmann repart de façon superbe et prend de la hauteur, exécutant des virages audacieux qui forcent l'admiration ; puis il pique, se redresse et s'éloigne vers Alger qu'il survole à plus de 500 mètres, suivi des yeux par toute une foule anxieuse et palpitante. Enfin, il revient et atterrit en vol piqué à 4 h. 45. En arrivant, Ehrmann déclare à tous ceux qui lui tendent la main : « J'ai eu des remous terribles au dessus de la ville ; j'ai aperçu très distinctement le théâtre, le square Bresson, la place du Gouvernement, et, dans toutes les rues, une foule de gens qui agitaient vers moi leurs chapeaux et leurs mouchoirs. » Le père de l'aviateur l'écoute en silence et murmure ensuite à l'oreille de son voisin : « Je suis quelque peu ému 1 » Ehrmann explique son arrivée qui a été un peu dure et s'écrie : « C'est le plus mauvais atterrissage que j'ai jamais fait; je suis juste tombé sur un caniveau et mon appareil a si bien rebondi que je suis inondé d'huile et qu'un tendeur s'est rompu. »

A 5 h. 5 Daucourt s'élève, vire autour du champ, monte à plus de 600 mètres au-dessus du port, tourne sur la ville et sur Mustapha. puis revient atterrir en vol plané à 5 h. 15, au moment précis où Ehrmann s'envole à nouveau.

Daucourt dit que son vol a été merveilleux, dans une atmosphère d'un calme parfait. « On jouit là-haut, assure-t-il, d'un coup d’œil féérique ».

Pendant ce temps, son camarade s'est éloigné et, à plus de 1.000 mètres de hauteur, est allé survoler Hussein-Dey, Maison-Carrée et Fort-de-l'Eau ; il revient ensuite au champ d'aviation, et exécute, à une très faible hauteur cette fois, de splendides virages; après quoi, il atterrit en vol piqué, à 5 h. 27. Un Champagne d'honneur est alors offert par le Comité d'aéronautique pratique, qui mérite tous les compliments pour son heureuse initiative et pour l'esprit d'organisation dont il a fait preuve en cette journée.

M. de Galland et M. Mérouze félicitent chaleureusement les deux excellents aviateurs qui viennent de montrer une audace et une science dignes d'éloges.

* Le dernier vol est fourni à 6 h. 5 par Daucourt qui exécute trois fois le tour du champ, frisant à trois reprises le poteau des étendards, et, terminant, après un superbe tête-à-queue devant les tribunes, par un virage magnifique à une faible hauteur.

En atterrissant, il se lève avant l'arrêt de son appareil et salue l'assistance d'un geste joyeux..

Cette journée splendide est terminée ; les deux aviateurs, entourés et félicites, se dérobent modestement aux compliments, tandis que la foule des spectateurs, encore secouée de frissons d'émotion, s'écoule lentement par la grande porte du champ d'aviation.

A. DOLLÉ. L’écho d’Alger 17 mai 1912

 

On a du mal à s’imaginer aujourd’hui, la liesse de la foule devant ces acrobaties aériennes mais il ne faut pas oublier que, l’écrasante majorité des personnes venues assister au meeting aérien, n’a encore jamais vu de près un avion. Pourtant depuis Icare, l’homme a toujours eu le désir de vaincre la pesanteur, de s’élever au dessus de la terre et d’imiter les oiseaux. Cette aspiration ancestrale de l’homme à se déplacer dans les airs et à s’approcher du monde céleste venait enfin de se réaliser avec l’invention de l’aviation. Alors cette invention fabuleuse qu’était l’aviation attirait tout naturellement les hommes curieux de voir en vrai ce qu’ils n’avaient jamais oser rêver.

Les Aviateurs à Alger

La deuxième et dernière journée

Alger tout entier était accouru hier au champ d'aviation de Mustapha, avide d'émotion et de spectacle sublime.

Ce spectacle, cette émotion, Ehrmann et Daucourt nous les ont donnés sans compter, sans ménager leurs personnes, plus intrépides encore que jeudi dernier. Aussi les ovations ont-elles salué chacun de leurs vols. Dès deux heures, une foule énorme, empruntant tous les moyens de locomotion. même la marche. se porte sur le Champ de Manœuvres. Le service 'd'ordre est dirigé par M. Miston, qui dispose, en plus de ses agents, d'un certain nombre de gendarmes et de chasseurs d'Afrique, à cheval, échelonnés comme plantons sur tout le pourtour du vaste espace libre. Les croisées, les. balcons, les toits, les chemins et les rues qui zigzaguent au long des coteaux de Mustapha, tout cela est noir de monde. Pas un point d'où l'on puisse observer ne soit occupé !

Dans la tribune officielle, nous remarquons M. Emile Lutaud, directeur de l'Intérieur, représentant le Gouverneur Général, M. Ch. de Galland, maire d'Alger, l"amiral Cros, le général Schwartz, M. Luc, conseiller municipal, M. Billiard, président de la Chambre de Commerce, M. le colonel Lacroix, M. le docteur Rouquet, etc., etc.

Ehrmann et Daucourt volent, acclamés par la foule

Daucourt est là de bonne heure ; il va et vient, s'entretient de bonne grâce avec tous ses admirateurs, veille sur, son grand oiseau qui se repose, les ailes étendues, sous le hangar. Ehrmann n'arrive en automobile qu'à 4 heures moins vingt. Il troque sa tenue de ville contre celle de l'aviateur, visite-minutieusement son appareil et s'envole enfin à 4 h. 7 ; il domine la foule à une très faible hauteur, frise les toits comme en se jouant ; maître absolu de son appareil, il opère des virages d'une audace inouïe, remonte, pique très bas devant les tribunes et repart par un tête à queue superbe. Il fait encore un tour, revient et recommence le même exercice périlleux: L'on dirait un oiseau fin et léger, virant à sa fantaisie, et gracieux infiniment dans son envol rapide.

Enfin, à 4 h. 15, il se pose doucement sur le sol par un vol piqué.

A ses amis qui accourent le chercher en auto, Ehrmann explique que le vent l'a quelque peu incommodé. La voiture passe devant les tribunes où la foule enthousiaste agite chapeaux et mouchoirs dans une ovation bien méritée.

A 4 h. 17, Daucourt s'élève et prend immédiatement de la hauteur ; il vire au dessus de la baie et revient vers le champ. Il fait plusieurs tours, régulièrement, n'ayant que le simple souci d'exécuter un vol parfaitement réglé ; puis il atterrit à 4 h. 23. En sautant à terre, l'aviateur dit ces simples mots : « Il fait bon, là-haut ! » Une auto le ramène à son hangar et passe devant les tribunes où des bravos frénétiques retentissent en son honneur.

Au nom de la S. A. A. P. (Société Algérienne d'Aéronautique Pratique), une superbe gerbe de fleurs est offerte au pilote par Mmes Bougenier, Odin et par Mlle La jeunesse.

A 4 h. 28, Ehrmann prend son deuxième départ, monte très vite, tourne trois fois sur le champ d'aviation en exécutant les plus audacieux et les plus savants virages, s'éloigne vers la baie, survole Hussein-Dey et Maison-Carrée à près de 1.000 mètres, tourne, et suit la courbe de la côte jusqu'à Fort-de-l'Eau. Puis il revient cinq minutes après, passe au-dessus de Mustapha, traverse l'épaisse fumée que crache une cheminée d'usine et atterrit enfin, en un joli vol piqué, à 4 h. 38. Les automobiles se précipitent, mais Ehrmann ne descend point, et, conduisant son appareil à terre, il passe devant les places populaires. Chez tous ces braves gens, c'est alors du délire : on acclame, on crie : « Vive Ehrmann ! » les chapeaux s'agitent, tous se pressent pour voir l'aviateur algérien. Il n'est pas jusqu'aux gendarmes de piquet qui, pris par la contagion de l'enthousiasme, n'applaudissent à tout. rompre. Ehrmann, rouge d'émotion et de joie, saute à terre devant son hangar et reçoit des mains de Mme Odin et de Mlle La jeunesse une superbe gerbe de fleurs disposées de façon à former les couleurs du drapeau national.

Le jeune aviateur salue et remercie. Comme on lui demande ce que fut son vol : « Tout allait bien, dit-il ; mais, en passant au-dessus du boulevard Bru, j'ai éprouvé de très mauvais remous.»

L'aéro-cible

Au milieu du champ d'aviation, on a préparé le but des exercices d'aéro-cible. Ce but est représenté, en l'espèce, par trois grandes circonférences tracées à la chaux sur le sable.

Après avoir fait attacher trois bombes à son fuselage, à portée de la main, Daucourt prend un départ magnifique à 5 h. 10; il vire sur la baie, revient et lance une première bombe. Mais le geste a été quelque peu tardif, et l'engin éclate à quelques mètres de la circonférence extérieure. Il vire à nouveau, et, en repassant au-dessus du but, lance une deuxième bombe qui manque le but de peu. La troisième bombe tombe encore plus près que les autres mais n'éclate pas.

L'aviateur atterrit à 5 heures-moins deux minutes. Comme nous lui demandons comment il se fait que son tir n'ait pas donné un meilleur résultat, le champion de l'aéro-cible nous répond : « Je suis étonné de cet insuccès, mais il est excusable en ce que les bombes réglementaires ont un poids de 6 à 7 kilos, tandis que celles-ci ne pesaient que 200 grammes. Etant d'une telle légèreté, mes engins se laissaient facilement entraîner par le vent de Nord-est qui les conduisaient en dehors du cercle tracé. »

Deux oiseaux dans l'espace. Après un repos de quelques minutes, les deux excellents aviateurs décident de corser l'intérêt de la réunion en volant ensemble. Daucourt part le premier, à 5 h. 27, et prend de la hauteur aussitôt. Une minute après, Ehrmann exécute un départ de toute beauté et monte en droite ligne vers le ciel. Tous deux font plusieurs fois le tour du Champ-de-Manœuvres, a une grande distance l’un de l’autre et en élargissant continuellement leur circuit, à mesure qu'ils s'élèvent. Daucourt pique sur le champ d'aviation et vole quelques instants à plus de 500 mètres, exactement au-dessous de son collègue. Il atterrit enfin à 5 h. 37 et déclare : « Mon vol a été bon, sauf quelques remous insignifiants au-dessus du boulevard Bru. »

A son tour, Ehrmann descend d'une grande hauteur en un vol piqué d'une audace inouïe qui provoque l'angoisse chez tous les spectateurs.

Il salue du haut de son siège et saute gaiment sur le sol. Mais, à peine à terre, des malaises le prennent, malaises qui paraissent assez semblables au mal de mer. M. Cossé, de Bône, son aide et ami, lui fait boire un cordial ; l'aviateur, ragaillardi, monte en automobile et fait le tour entier du champ d'aviation, recueillant d'amples moissons de bravos et de. vivats. En arrivant à son hangar, il trouve sa mère qui l'embrasse bien fort sur les deux joues et lui demande :

— Tu as bien travaillé, mon enfant ?

— Oui, répond Ehrmann, mais les virages m'ont éreinté. J'ai voulu m'engager du côté des montagnes, mais j'ai dû y renoncer, à cause des remous qui commençaient à me taquiner au delà des coteaux de Mustapha. J'aurais désiré atterrir dans un vol en spirales, mais je n'étais pas assez haut. Du reste, le vent n'est pas encore suffisamment tombé.

Il est 6 heures. Les deux gracieux oiseaux regagnent leurs nids respectifs : les hangars, en l'occurrence.

L’écho d’Alger, 20 mai 1912

 

Léonce Ehrmann connaît parfaitement son métier et lors des métiers, il fait le spectacle. Les piqués, les virages acrobatiques et les, les loopings dont il gratifie à chaque fois la foule des anonymes venus admirés les machines volantes font de lui un véritable show man.

L'Echo sportif de l'Oranie, 25 mai 1912

Chaque fois ou presque, il va au bout de lui-même pour satisfaire son public comme en témoigne les malaises dont il est victime lors du meeting d’Alger.

Les deux aviateurs assurent de fort belles prestations et ils reçoivent un accueil triomphal à chacun de leurs exploits. Bien sur, Léonce, en tant que natif du pays, mais aussi parce qu’il en fait toujours un peu plus que son collègue, emporte la majorité de suffrages.

Chaque sortie, chaque vol est un combat. Combat contre lui-même pour repousser encore un peu plus ses limites physiques, combat contre l’appareil et surtout le moteur à qui il demande toujours plus, combat enfin contre ses collègues qu’il tente systématiquement de dépasser. Il veut être le roi des airs.

Les commentaires des journalistes relatant les exploits de Léonce Ehrmann laissent toujours la même impression. Léonce Ehrmann est heureux de piloter, il apprécie être ainsi adulé par la foule. Il se fait visiblement plaisir aux commandes de son appareil mais il a aussi sans cesse à l’esprit la satisfaction du public et chaque fois, il semble s’ingénier à en faire un peu plus que les autres. Il lui faut toujours monter plus haut, faire des acrobaties toujours plus impressionnantes.

Et un jour, à trop tirer sur la corde, comme il le faisait depuis longtemps, ce fut l’accident. Quelques mois auparavant en début d’année, Léonce Ehrmann avait déjà connu une première alerte en début d’année lors de sa tournée triomphale en Afrique du Nord mais cela n’avait en rien changé sa façon de piloter et de tout faire pour satisfaire le public. Il était et demeurait, pour toujours, un pilote audacieux. Dire qu’il méprisait la mort comme certains l’écriront après son décès ne me paraît pas justifié. Léonce Ehrmann aimait la vie et son métier mais il avait déjà vu trop de ses collègues tombés pour ne pas comprendre la fragilité de son destin. Jamais il n’a accompli des vols pour faire un pied de nez à la grande faucheuse. Il était simplement optimiste par nature. Il savait ce dont il était capable et sa prise de risque était calculée. Il avait confiance en son appareil et aux mécaniciens qui l’accompagnaient. C’est cette confiance en la mécanique qui finalement le perdra.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est dans la capitale Autrichienne, le 23 juin 1912, lors de la semaine internationale de l’aviation, qu’il est victime d’une grave chute. Lors de cette journée qui se déroule en présence de l’archiduc Léopold et de plusieurs membres de la famille impériale, trois aviateurs sont victime d’accident.

Si les appareils sont à chaque fois hors d’usage, l’aviateur autrichien Stanger s’en tire indemne, le pilote Belge De Roy est relevé avec une jambe brisée. Seul Léonce Ehrmann est très sérieusement touché. Tombé d’une hauteur d’environ 20 mètres, il est relevé avec une très vilaine fracture de la jambe et de multiples contusions. En France et en Algérie, les premières nouvelles, qui arrivent de la capitale Autrichienne, sont plutôt alarmantes. Elles sont même parfois, déformées, amplifiées et totalement dénaturées. Ainsi dans son édition du 25 juin, l’Echo d’Alger évoquant l’accident de Léonce Ehrmann parle d’une chute de 40 mètres à l’origine de l’état critique du pilote.

Les blessures de Léonce sont sérieuses et la guérison sera très longue. Bien que Léonce ait très rapidement exprimé le souhait d’être rapatrié en France, les médecins autrichiens, compte tenu de l’extrême gravité des blessures de notre aviateur, attendirent près de six mois avant d’autoriser son transfert à Paris. Comme sur la piste, où les coureurs sont solidaires de leurs camarades victimes de graves chutes, Léonce Ehrmann reçoit le soutien d’autres pilotes ainsi que l’appui de l’Aéro Club d’Autriche qui prit à sa charge les frais d’hospitalisation de Léonce Ehrmann.

Léonce Ehrmann

 

Sa jambe brisée dans l’accident était dans un tel état que les médecins pensèrent pendant longtemps qu’il ne pourrait jamais remarcher sans l’aide de cannes. C’est un véritable calvaire que vécu le pilote pendant de long mois. La rééducation est difficile car sa jambe étant désormais beaucoup plus courte que l’autre, il doit supporter durant plusieurs semaines un appareillage extenseur qui tire sur la jambe afin de la rallonger et de la ramener le plus près possible de sa longueur normale. L’objectif est d’éviter à Léonce Ehrmann une claudication trop prononcée.

 

Dix mois après son terrible accident, probablement à cours d’argent car il n’a aucune ressource depuis qu’il n’est plus en capacité de piloter, Léonce Ehrmann rentre au pays. Il se réfugie chez ses parents chez qui, il compte trouver le calme, le réconfort et le soutien nécessaire à sa guérison.

DES NOUVELLES D'EHRMANN

Nous recevons de notre ami, l'aviateur Ehrmann, la lettre suivante :
Paris, le 31 mars 1913.
Cher Monsieur,
Après neuf mois de souffrances, je ne suis pas, hélas ! Complètement rétabli, mais j'avance à grands pas vers la guérison. J'ai abandonné les béquilles et je me sers de cannes pour m'aider à marcher. Comme vous le voyez je vais mieux et d'ici quelques jours, je vais pouvoir affronter le voyage Paris-Alger ; pas en aéroplane, malheureusement ! Je le voudrais bien. Je viens en Algérie achever une convalescence auprès de mes parents. Le bon soleil d'Afrique aidant et ma forte constitution triompheront du mal, j'en suis certain, car je le veux.
Quelle secousse ! !
Je vous prie d'agréer, etc.
L. EHRMANN.

Echo d’Alger 6 avril 1913

Dès que son état de santé le lui permet, Léonce Ehrmann se consacre corps et âme à l’aviation qui est définitivement sa grande passion. Il marche difficilement, il n’est pas encore capable de piloter mais il n’a pourtant plus qu’un seul objectif en tête : retrouver les commandes d’un appareil et voler, encore et toujours, voler. Pour prendre son mal en patience, il sillonne les territoires français d’Afrique du Nord et donne de nombreuses conférences sur l’aviation. Chaque fois, il attire un auditoire important qui vient pour voir l’enfant du pays mais aussi, en cette période de tensions politiques extrêmes, pour comprendre en quoi l’aviation peut être utile à l’armée française dans cette guerre qui approche et qui semble inéluctable. Notre homme, comme dans tout ce qu’il entreprend, fait les choses à fond et ses interventions sont très appréciées du public, si l’on en croit les nombreux articles de presse qui en font les comptes rendus. Léonce est tout à fait conscient des besoins financiers nécessaires au développement de l’aéronautique militaire et dans certaines de ses conférences comme à Mouzaiaville par exemple, il demande que la totalité des droits d’entrée (qui sont à la libre appréciation de chacun), doit être reversée à l’aéronautique militaire (Echo d’Alger 16 déc. 1913).

CONFÉRENCE SUR L'AVIATION

Le sympathique aviateur Léonce. Ehrmann qui fit l'an dernier une triomphale tournée à travers l'Algérie, ayant bien voulu répondre à l'invitation du Conseil d'administration du Cercle local de la Ligue de l'Enseignement, a donné, samedi soir, une conférence forte intéressante sur l'aviation.

Un public des plus sélects parmi lequel on remarquait de nombreuses dames en élégantes toilettes, se pressait dans la coquette salle des fêtes de la mairie.

Comme tous les algériens; les Cherchellois ont suivi leur populaire compatriote dans ses succès sportifs : tour à tour champion de France alors que le cyclisme possédait -encore un -certain prestige ; second au championnat du monde pour le lancement du disque, puis virtuose du volant, toujours aux premières places dans les courses d'automobiles. Plus tard, il se retrouve sur les aérodromes et champs d'aviation avec ses camarades des luttes cyclistes, les Farman, les Nieuport et autres. Après avoir moissonné les lauriers, Ehrmann prend du galon, le voilà chef pilote de la maison Blériot, puis directeur de la première école d'aérostation militaire italienne. Après avoir dirigé les établissements Pivot, notre compatriote prend en mains les intérêts de la maison Borel. C'est sur un monoplan Borel qu'Ehrmann survole Alger, Boufarik, Sidi-bel-Abbès, etc.; il pilote également un Borel au circuit d'Anjou et à Vienne où il est victime de l'accident funeste qui a interrompu momentanément sa magnifique carrière sportive.

Tombé de 100 mètres de hauteur, l'aigle n'est que blessé, les membres sont brisés en maints endroits, les os ont craqué, le sang coule, mais tout le passé sportif a trempé et cuirassé l'organisme qui s'est reconstitué lentement, mais sûrement, pour de nouveaux exploits.

Petit à petit, les appareils des chirurgiens ont cédé à l'effort des chairs neuves, les béquilles ont été brûlées et c'est avec une canne, une seule canne, qu'Ehrmann vient nous dire ce qu'est l'Aviation, ce qu'elle était hier, ce qu'il pense qu'elle sera demain.

Le public a fort goûté le charme de la parole chaude et convaincante du conférencier qui, dans une langue précise, dégagée des termes techniques, a bien voulu vulgariser la science de l'air. Les impressions vécues, les souvenirs personnels, les anecdotes pittoresques, émaillent spirituellement la causerie coupée de fréquents applaudissements.

Après avoir indiqué les qualités essentielles du pilote qui doit savoir se diriger dans les mers bleues du ciel comme le pilote charge de conduire le navire au port, qui doit, comme lui, être expérimenté, avoir très bonne vue, posséder la maîtrise de soi-même, être sûr de ses nerfs et de sa volonté, Ehrmann décrit les divers appareils, leurs organes communs : moteurs, ailes, fuselages, et leurs caractéristiques spéciales.

Le conférencier — fils d'annexés — esquisse un parallèle rapide entre l'aviation française et l'aviation allemande. Il a fait personnellement de précieuses et sûres observations qui intéressent particulièrement MM. les Officiers de la garnison qui sont dans la salle. Son évocation empoignante de la guerre de demain avec ses combats d'avions et de dirigeables, ses duels entre aviateurs ennemis est soulignés d'enthousiastes bravos. Notre compatriote exprime un optimisme communicatif sur notre supériorité en aéronautique; Les auditeurs — les auditrices surtout — écoutent avec une vive émotion le récit du fatal accident de Vienne où, près du triomphe définitif, la malignité des choses aveugles voulut que l'aviateur vint se briser à terre avec son appareil trop hâtivement gréé. Ehrmann renoncera-t-il à l'aviation? Certes non ; il n'a qu'une hâte : retrouver la souplesse et la solidité de ses jambes, trop longues à guérir, pour reprendre. son rang, dans les premiers, parmi les rois de l'air. « Cet hiver, je vous .ferai voir de bien belles choses ! » nous dit-il, en ébauchant dans une exaltation sincère ses projets qui, nous n'en doutons point, se réaliseront dans un tout proche avenir.

M. Belle, le dévoué président de la Ligue de l'Enseignement, tient à remercier ensuite M. Léonce Ehrmann pour sa réconfortante leçon d'énergie et à lui exprimer, ainsi que l'ont fait du reste les chaleureux applaudissements des auditeurs, les vœux sincères d'un complet rétablissement et d'un prompt retour à Cherchell par la voie des airs.

L’Echo d’Alger, 22 novembre 1913

Avec le temps qui passe, la carrière de Léonce Ehrmann prend dans les médias Algériens la forme d’un mythe à la gloire du héros local. A Vienne, il s’est relevé d’une chute de 100 mètres et non plus de 20 mètres. Dans son passé sportif, on note désormais qu’il a été champion de France de cyclisme vice champion du monde de lancer du disque et coureur automobile.

On ne prête qu’aux riches…

CASTIGLIONE

CONFÉRENCE D'EHRMANN

Lundi soir, nous avions le plaisir d'entendre l'aviateur Ehrmann nous faire une conférence sur l'aviation. Un nombreux public se pressait dans la salle des conférences. Remarqué la présence de beaucoup de dames.

M. Crouzet, maire de Castiglione, présenta son ami Ehrmann.

« Vous l'écouterez avec respect et plaisir, dit-il. C'est un aviateur de France auquel l'aviation tient au cœur et qui fait partie de cette belle phalange qui porte jusque dans les airs le drapeau de la France »

Des applaudissements saluent cette péroraison et aussitôt Ehrmann commence sa causerie sur l'aviation. Le conférencier, qui fut souvent applaudi, nous a tenu pendant plus d'une heure sous le charme de sa parole chaude et vibrante.

Parlant de nos officiers aviateurs. Il déplore les accidents, trop nombreux à son avis, et occasionnés, non pas, par le manque de solidité des appareils, mais par l'inexpérience des pilotes dont l'apprentissage est par trop rapide dans les écoles d'aviation.

Ehrmann rend ensuite hommage aux officiers aviateurs, et notamment à de Roze, Cammerman, Do-Hu et Ronin. « Ah ! certes, soyons fiers de nos aviateurs civils et militaires, et soyons fermement persuadés que, s'il était nécessaire, tous sauraient faire leur devoir, jusqu'au sacrifice de leur vie. »

Faisant allusion à l'aviation allemande, le conférencier ne ménage pas ses critiques.

« Je malmène quelque peu les Allemands, dit-il ; chacun son tour, ils ne nous ménagent pas, eux ; il est vrai qu'ils ne pardonnent pas à la France d'être toujours à la mode en Europe, comme dirait Victor Hugo, dans le monde, ajoute-t-il. »

Il termine en disant son espoir de revenir bientôt survoler notre belle Algérie.

De nombreux applaudissements ont montré au conférencier combien étaient grandes l'estime et la sympathie que l'on a pour lui à Castiglione.

L’écho d’Alger, 1er déc. 1913

 

 

Ce n’est pas en Afrique du Nord mais à Paris et en région Parisienne que se trouvent les constructeurs d’appareils qui peuvent mettre à disposition de Léonce Ehrmann, un appareil pour qu’il reprenne sa carrière que l’accident a mis entre parenthèse depuis si longtemps. Il ne pense et ne vit que pour cela. Il emploie l’expression « agonie morale » pour caractériser son état d’esprit du moment et exprimer le besoin vital qu’il ressent de piloter. Alors que, comme il le dit lui-même, il est encore loin d’être rétabli, il se préoccupe déjà d’organiser de nouveaux exploits. Dès le mois de juin 1913, il écrit à Gabriel Borel pour lui demander un nouvel appareil et il lui propose également faire aménager les commandes de direction au pied afin de palier au handicap de sa jambe.

Ehrman veut traverser la Méditerranée

Je vois entre les mains de mon ami Ehrmann, une lettre qu'il s'apprête à faire partir et qui n'est pas encore cachetée.

Je flaire quelque chose d'intéressant.

- Vous regardez cette lettre, me dit, avec un triste sourire, le courageux aviateur; j'écris à mon constructeur.

— Faites-voir !

— Oh, après tout, vous saurez ainsi à quoi je pense.

Et je lis une longue lettre où à chaque ligne, c'est une leçon d'énergie qui se dégage. En dépit, du signataire, j'en copie des passages :

Mon cher Monsieur Borel,

J'attends la guérison ; c’est long, beaucoup trop long à venir.

Certes, je vais beaucoup mieux qu'à Paris, j'ai abandonne définitivement les béquilles, je marche avec deux cannes et il n'est ordonné de marcher le-plus possible pour ramener le mouvement dans l'articulation et donner de la vie et de la force aux muscles.

Mais pour guérir plus vite, il me faut arrêter là mon agonie morale. J'ai hâte de reprendre ma place dans ce milieu fiévreux et de courage qu'est l’aviation. Voici la proposition, le projet que je viens vous soumettre, un projet auquel j'ai mûrement réfléchi ; quand vous en aurez pris connaissance, n'y voyez aucune folie de ma part, ni un acte insensé. J'ai sainement pesé les choses. Je « veux » tenter, effectuer la traversée de la Méditerranée, mais du tout à la façon de l'ami Seguin ! Je dois réussir : d'abord parce que chez moi c'est une idée bien arrêtée, inébranlable, une obsession ; aucun sentiment. de crainte ne peut diminuer mon courage, et ma volonté.

De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace" voilà quelle doit-être la devise de l'aviateur. Vous connaissez ma » volonté, mes aptitudes de pilote et vous savez que si nous n'avons pas réussi au circuit d'Anjou et au meeting de Vienne, c'est parce que nous étions mal organisés. Et puis, dans ces deux dernières entreprises, n'avais-je pas prévu moi-même les résultats ?

Vous savez avec quel feu; quelle conviction, j'ai entrepris la tournée algérienne aussi j'ai réussi. Je m'aperçois que je me suis bien éloigné du sujet principal de ma lettre.

Donnez à votre ancien collaborateur, tous les moyens pour une telle entreprise et il réussira.

Seguin avait mal combiné son affaire, il avait mal choisi le moment. C'est une leçon pour-nous. Un « hydro » pour tenter ce voyage, ça n'a rien à faire. Un simple appareil, un excellent « Borel », bien au point et tout seul, pas de passager, sous prétexte de prendre le point en mer ; il est impossible d'abord de prendre le point à bord d'un aéroplane. La bonne boussole et quatre torpilleurs échelonnés sur les 350 kilomètres du premier parcours Marseille-Baléares ; quatre autres des Baléares à Alger. Beaucoup de charbon dans le ventre des torpilleurs avec de la fumée bien noire, ma fumée d'escadre. et beaucoup de cœur au ventre chez le pilote.

A quatre cents mètres de hauteur, par une journée de juillet ou d'août, le pilote d'un aéroplane aperçoit en mer, certainement à 80 kilomètres, la fumée d'un torpilleur. Avec un 80 chevaux et bon vent, en trois heures la distance Marseille au îles Baléares doit être franchie. Là, arrêt, buffet, essence et huile. »

Les Baléares-Alger, en quatre heures au plus ; départ Parc Borelli, Marseille ; arrivée, Champ-de-Manœuvres, Alger.

Ceci posé, j'ai encore à vous parler de la jambe. Si mon organisme est en parfait état, ma jambe est encore raide et meurtrie, mais je peux me mouvoir suffisamment pour piloter un appareil. L'ami et ingénieux Odié peut trouver un dispositif pour changer la commande de direction aux pieds. Du reste, j'ai à ce sujet déjà étudié la question. Surtout ne jugez pas ce projet fou et téméraire, continuez-moi plutôt votre confiance. « Je dois réussir ». Par vos relations, par nos amis d'Algérie, nous obtiendrons comme l'ami Seguin, l'appui et l'aide du Gouvernement

Ce voyage pourrait être tenté après les manœuvres navales.

Répondez, il n'y a pas de temps à perdre.

Votre tout dévoué,

L. EHRMANN.

Et voilà à quoi songe l'aviateur mal remis encore de sa terrible -chute.

Leçon d'énergie, ai-je dit. Je puis le répéter.

P. L.

L'Echo d'Alger : journal républicain du matin, 4 juin

 

En décembre 1913, il se sent enfin capable de remonter dans un appareil. Il quitte l’Algérie pour revenir en métropole, et récupérer son nouvel appareil.

Ehrmann boucle la boucle

Quoique incomplètement rétabli l'aviateur algérois accomplit de nouvelles prouesses

- PARIS, 12 janvier. — Hier, à Châteaufort, Ehrmann, à 300 mètres seulement, a bouclé la boucle sur son monoplan Borel.

Il remontait en aéroplane pour la troisième fois, depuis sa terrible chute de Vienne, dont il n'est pas complètement remis et dont les suites l'obligent encore à se servir d'une canne pour marcher.

Ehrmann a voulu renouveler son expérience avec Mlle Philippo, de l'Opéra-comique comme passagère, mais l'appareil dégringola sur la queue sous les yeux des spectateurs angoissés. Par une habile manœuvre il se redressa et l'atterrissage fut parfait.

Ehrmann a été complimenté par Mme Sarah Bernhard, qui était présente aux expériences.

Il se rendra en Algérie sous peu.

L'Echo d'Alger : journal républicain du matin, 13 janv.14

 

Il lui aura fallut finalement patienter environ 18 mois avant de retrouver les joies du pilotage. Les dates sont incertaines mais c’est à la fin de décembre 1913 ou durant les premières semaines de janvier 1914 qu’il touche enfin au but et qu’il décolle de nouveau du terrain de Châteaufort dans les Yvelines.

 

Antoine Odier, ingénieur en chef de la Société Anonyme des Aéroplanes Borel qui depuis 1910 conçoit les monoplans de la marque, s’est occupé personnellement de l’aménagement de l’appareil de Léonce. Lui qui partageait avec Léonce une passion pour la bicyclette, a parfaitement cerné les besoins de notre homme.

 

 

AVIATION

Un nouveau Cooper

L’aviateur Ehrmann a réussi hier après-midi à Châteaufort une remarquable série de loopings sur monoplan Borel muni d’un Gnôme 70 HP. Après être monté très rapidement à 1000 mètres environ, il s’est retourné en quelques secondes et les spectateurs présents ont eu l’impression qu’il décrivait le cercle complet beaucoup plus rapidement que nombre de ses collègues boucleurs de boucle.

L’appareil d’Ehrmann a été étudié par l’ingénieur Odier. Il va être embarqué ces jours-ci pour l’Algérie où l’excellent pilote se propose de faire une tournée d’exhibitions qu’il poussera jusque dans le Levant, où les populations attendent avec impatience de nouveaux aviateurs.

Cet après-midi, à 3 heures, séance d’adieux de Ehrmann à Châteaufort.

L’Aurore, 18 mars 1914

 

 

Se déplaçant encore avec une canne, Léonce est, une fois aux commandes de son monoplan totalement transfiguré. C’est un autre homme ; un virtuose d’une audace rare…

 

Si l’on en croit les articles qui lui sont consacré dans l’Echo d’Alger du 13 janvier 1914, où dans le journal l’Aurore du 18 mars, l’accident dont il a été victime n’a, en effet, en rien refroidit ses ardeurs. Bien au contraire, non content de piloter de nouveau, Léonce Ehrmann, en veut toujours plus, et il réalise de nouveau des figures que bien peu de pilotes valides, sont capables de faire.

 

 

 

De retour dans le pays qui l’a vu naitre, il espère renouveler la tournée triomphale de 1912 et peut être, si tout se passe comme il le souhaite, aller ensuite jusqu’en Egypte et dans les pays du Levant. A Bône, où il arrive le 8 avril 1914, il est reçu en véritable héros. Un feu d’artifice est tiré en son honneur. La première exhibition est programmée pour le 18 avril, ce qui laisse le temps à Léonce Ehrmann et à son équipe de remonter l’appareil et de procéder à quelques essais.

 

L'aviateur Ehrmann en Algérie

Il bouclera la boucle le 18 avril à Bône

PARIS, 1er avril. — L'aviateur Ehrmann a quitté Paris se rendant à Bône pour y boucler la boucle le 18 avril. Ehrmann, qui a été le premier à exécuter le looping sur un monoplan Borel a promis aux Bônois de faire, au cours de ses évolutions, une descente sur la queue par vent arrière, exercice fantastique qu'il est le seul à exécuter de cette façon.

Ehrmann a été pressenti pour boucler la boucle à Bougie, Dellys, Sétif, Bel-Abbès et Oran. Si la Société hippique mettait son champ à la disposition de l'aviateur, Ehrmann évoluerait également à Alger.

L’écho d’Alger 2 avril 1914

 

 

Cet article du 2 avril qui utilise l’expression tombée en désuétude aujourd’hui de «boucler la boucle » pour évoquer un looping est finalement, bien involontairement prémonitoire car c’est effectivement à Bône (Annaba) ce 18 avril 1814, que pour Léonce Ehrmann, la boucle sera définitivement bouclée…

Si les premiers éléments laissèrent croire qu’une explosion du moteur aurait été à l’origine de la chute mortelle de Léonce Ehrmann, il fut ensuite établi que lors d’une des acrobaties dont il avait le secret, les ailes de l’appareil cédèrent provoquant la chute de l’appareil d’une hauteur de 300 à 400 mètres selon les sources. Il est, après Edouard Paillole, natif de Mascara qui s’écrasa avec son Farman, le 14 juillet 1911 à Hussein-Dey, la seconde victime de l’aviation en Algérie.

 

Antoine Odier, qui était parmi les très nombreux spectateurs présents ce 18 avril à l’aérodrome de l’Allelik, apporta quelques semaines plus tard, dans une interview accordée au journal « Les Annales Africaines » en date du 12 juin 1914, les précisions techniques expliquant l’accident.

Dans toute l’Afrique du Nord, l’annonce de la disparition de Léonce Ehrmann provoque une très vive émotion. Les obsèques du malheureux pilote se déroulèrent le 21 avril à Castiglione et à Boufarik devant une foule immense où se mêlent anonymes et personnalités locales.

CASTIGLIONE, 21 avril. — La ville de Castiglione a fait hier à l'aviateur Ehrmann, des obsèques dignes de lui.

C'est au milieu d'une assistance énorme et recueillie, comprenant beaucoup d'amis de l'aviateur et de sa famille qu'elles ont eu lieu. Les restes d'Ehrmann, partis de Bône dimanche étaient arrivés à Castiglione par le train du matin. Ils ont été amenés au domicile de ses malheureux parents, à 4 heures de l'après-midi.

A L'EGLISE DE CASTIGLIONE

Tout de suite le cortège se forme pour se rendre à la petite église de Castiglione qui est décorée de drapeaux tricolores, de verdure et de tentures noires lamées d'argent. De magnifiques gerbes de fleurs recouvrent le cercueil enveloppé dans un drapeau aux couleurs nationales. Parmi les couronnes, on remarque celles offertes par la municipalité et le conseil municipal, par la population au sein de laquelle a été faite une souscription publique, par les enfants des écoles, la commune de Staouëli, la ville de Bône, etc.

Pendant toute la cérémonie, la musique de Castiglione, sous la direction du chef Jouve, exécute des marches funèbres, alternant avec celles que joue la musique de Tefeschoun. L'absoute est donnée par Mgr Picquemal, évêque de Thagora.

AU CIMETIÈRE

Après la cérémonie religieuse, le cortège se dirige vers le cimetière de Castiglione. Le deuil est conduit par M. et Mme Ehrmann et par les parents de l'aviateur ; par M. Pomier, attaché au cabinet du Préfet d'Alger, représentant M. Lefébure ; par M. Clouzet, maire, et la Municipalité de Castiglione, et par M. Jacquemond, maire de Douaouda, conseiller général. Après la mise du cercueil au dépositoire du cimetière, M. Henri Robichon, en qualité d'adjoint au maire et d'ami intime de Léonce Ehrmann et de sa famille, prononce d'une voix étranglée par l'émotion, le discours suivant :

Discours de M. Robichon

Mesdames, Messieurs, ...  Comme représentant de la Municipalité, de la population, en qualité d'ami intime de Léonce Ehrmann et d'ancien élève de son père M. Ehrmann, si cruellement frappé par la mort de son fils, survenue dans des circonstances particulièrement tragiques, je viens dire adieu au courageux aviateur, mort alors qu'il travaillait au développement et à la gloire de l'aviation.

Doué d'un tempérament énergique, courageux à l'infini, ne redoutant aucun danger, Léonce Ehrmann a pratiqué tous les sports et travaillé à leur développement. Alors que le cyclisme était encore ignoré de beaucoup, il nous émerveillait par son audace et sa vitesse. L'automobilisme succéda au cyclisme et Ehrmann y'obtint les mêmes succès. L'aviation survint et notre regretté ami comprenant tout le parti qu'on pouvait tirer de ce noble sport pour la grandeur de la France, le fit sien. Comme toujours il y obtint succès sur succès et fut. proposé pour la Légion d'honneur. Le malheureux accident dont il fut victime à Vienne l'année dernière, accident qui devait suspendre momentanément sa carrière d'aviation, l'empêcha de recevoir cette haute et méritée" distinction, et je suis persuadé qu'en mourant, Léonce Ehrmann a dû emporter le regret de ne pas avoir vu briller sur sa poitrine l'étoile des braves.

Dors en paix ami, ton nom comme tous ceux des héros morts au champ d'honneur, passera à la postérité et les sympathies que tous nous prodiguerons à tes vieux et estimés parents, les consoleront un peu dans leur grande douleur.

Adieu, Léonce Ehrmann, adieu.

Discours de M. Pomier

M. Pomier s'exprime ensuite ainsi :

Messieurs, ... M. le Préfet d'Alger a bien voulu me faire l'honneur de le représenter en cette émouvante cérémonie. Messieurs, Je ne connais pas de devoir plus pénible que de parler devant une tombe et de paroles plus vaines que les expressions de la douleur devant la mort.

Mais peut-être aujourd'hui est-il permis de trouver un adoucissement à notre peine en songeant aux raisons éminentes que nous avons de ne pas désespérer.

En effet, Messieurs, l'événement pitoyable qui nous a tous frappés de stupeur et d'effroi, nous offrira, dans sa beauté tragique d'abord, un haut exemple d'héroïsme, ensuite une merveilleuse leçon de confiance.

Un haut exemple d'héroïsme :

Ehrmann, vous le savez, Messieurs, était de cette race algérienne dont le sang généreux bouillonne sous la poussée des plus beaux espoirs et qui, si jeune encore, a pourtant arrosé bien des fleurs de gloire.

Ai-je besoin de rappeler avec quel enthousiasme et quel émerveillement de nos âmes fut accueilli l'intrépide aviateur lors de ses premiers vols parmi nous ? Pardonnez-moi d'évoquer ici ces jours de joie. Mais ce sont des jours de triomphe et le souvenir en est profondément consolateur.

Sur la baie lumineuse d'Alger, sur champ d'azur, voici la silhouette élégante, affinée d'un avion. Il passe, plane, monte, s'abaisse et l'on ne sait qu'admirer le plus, de l'harmonie des évolutions ou de l'habileté du pilote ; et sa course vagabonde promène le cœur vibrant du moteur, tantôt au-dessus des coteaux parfumés de Mustapha, tantôt, au dessus des lourds navires ancrés dans le port. Puis il se prépare à descendre, et c'est par une clameur formidable et l'ovation délirante d'un peuple, qu'est accueilli le. courageux Ehrmann.

La leçon d'héroïsme dont je parlais tout à l'heure, Messieurs, est toute dans cette évocation. Ehrmann est mort, Messieurs, mais c'est pour entrer dans la famille des héros, dans le groupe radieux des professeurs d'énergie morale qui, de Roland à Bayard, de Bayard à Blériot et à Ehrmann lui-même, offrent à nos désespoirs modernes le réconfort de leur exemple.

Et je disais aussi tout à l'heure qu'il y avait à écouter devant cette tombe, l'austère voix d'un espoir. L'on nous dit, en Europe, une race décadente. Et c'est un cliché bien usé que de prédire la fin du peuple français. Nous-mêmes, attachés à nous décrier par une sorte de vanité malsaine, autorisions jusqu'à ces derniers temps la croyance en ces calomnie: Eh bien, Messieurs, quelle protestation plus éloquente peut-on dresser devant les médisances de l'envie que celle qui émane de cette tombe ? Une figure d'audace, comme celle d'Ehrmann, cela suffit pour détruire la légende qui prédit la fin de la France.

Ehrmann, vous avez été terrassé par la fatalité inconsciente des crimes qu'elle commet. Nous pleurerons sur votre mémoire, mais nous ne perdrons pas l'espoir, car nous savons que la France est riche d'hommes comme vous et que pour un Ehrmann qui tombe et meurt, cent demain se lèveront et prendront le mot d'ordre aux lèvres du héros expirant.

C'est sur cette pensée, Messieurs, que je terminerai, persuadé qu'elle sera pour nous et pour vous. Monsieur, une atténuation à notre deuil.

M. Jacquemond, conseiller général, maire de Douaouda, dit ensuite un adieu ému à l'ami héroïque qui vient de disparaître. ...

Au nom des nombreux amis que compte à Staouëli la famille Ehrmann, l'adjoint spécial de Sidi-Ferruch prononce ensuite quelques paroles.

Enfin, M. Joseph Bergue salue la dépouille mortelle de l'aviateur, au nom de ses amis de Rôléa. Puis, la foule, très émue, se retire, prodiguant ses consolations à Mme et M. Ehrmann. L'« Echo d'Alger » s'associe à ces manifestations de sympathie et renouvelle aux malheureux parents 'de Léonce Ehrmann. l'assurance de ses respectueuses condoléances.

UNE LETTRE DU GOUVERNEUR GENERAL

M. le Gouverneur général a adressé à Mr Ehrmann père, la lettre suivante :

Alger, le 19 avril 1914. ...

Monsieur, Le deuil qui vous atteint, si douloureux pour votre cœur de père et que je ressens très vivement, a son écho dans l'Algérie entière.

C'est, en effet, un de ses plus nobles enfants qui disparaît, un de ceux qui incarnaient le mieux les brillantes qualités de la race qui a conquis et façonné ce pays : l'audace souriante, le mépris de la mort, la volonté inflexible dressée contre les forces de la nature.

Ces dons magnifiques, votre fils les avait mis au service de l'idéal le plus élevé et nous suivions avec un intérêt passionné ses exploits qui marquaient chaque jour un progrès nouveau vers la solution tant attendue du problème de l'aviation.

Il ne lui a pas été donné d'atteindre le but de ses efforts, il a succombé en soldat avant la victoire que son héroïsme aura du moins préparée.

J'honore sa mémoire et m'incline avec émotion devant votre douleur. Croyez, Monsieur, à toute ma sympathie. Le Gouverneur général,

CH. LUTAUD.

L’Echo d’Alger, 22 avril 1914

 

La réussite de Léonce Ehrmann était avec le temps, devenue la fierté de tout un peuple. Les pieds noirs qui, très éloignés de la métropole, se sentaient quelque peu abandonnés et méprisés par Paris étaient subjugués par les prouesses de Léonce mais aussi par sa modestie et sa simplicité. Il n’avait jamais renié ses origines. Bien au contraire, pilote reconnu, cotoyant des stars comme Sarah Bernhard, il n’avait pas hésité à revenir au pays pour y effectuer de nombreuses exhibitions et quand il s’était retrouvé cloué au sol, il avait donné de son temps pour expliquer partout dans le pays les enjeux de l’aviation pour la France. Son attachement viscéral aux territoires d’Afrique du Nord en avait fait un modèle pour le peuple qui lui montra toute sa sympathie et sa reconnaissance en participant en masse à ses obsèques.

Homme aux multiples talents, Léonce Ehrmann a connu plusieurs vies. Athlète polyvalent, il excellait dans les disciplines du saut en longueur et de lancer du disque avant de se découvrir une passion pour la bicyclette. Cycliste professionnel il n’eut jamais d’adversaire à sa taille dans les territoires français d’Afrique du Nord. Sprinteur nerveux, redoutable chasseur de primes, il n’obtint pourtant jamais le grand succès qui aurait fait de lui un coureur de classe internationale. Ayant mis un terme à sa carrière il devint un temps trapéziste volant, avant de s’intéresser aux courses automobiles, puis à l’aviation. C’est là, dans les airs, qu’il se trouva enfin totalement dans son élément. Excellent pilote, il prend un plaisir immense à voler, et à montrer au public les extraordinaires capacités de son appareil. De l’audace à la témérité et à l’inconscience, il n’y a qu’un pas que nous nous garderons bien de franchir tant ces mots sont éloignés des actes de Léonce Ehrmann. Il a, certes, souvent joué avec la mort mais avec telle sérénité que l’on ne peut qu’être admiratif devant le courage et la maîtrise technique dont il su faire preuve aux commandes de son appareil. Sa modestie, son attachement très fort à sa terre natale en firent un modèle pour la population pieds noirs qui trouva en lui un héros et un modèle avant que les soubresauts de l’histoire n’effacent tout. Léonce Ehrmann est mort il y a cent ans. A Annaba, une rue porte aujourd’hui encore son nom mais c’est bien peu au regard du parcours de cet homme. Puisse cet article remettre en lumière le parcours de cet homme exceptionnel.


Les obsèques de Léonce Ehrmann à Boufarik
www.anciens-aerodromes.com/

En savoir plus

 

Palmarès

 

1896

  • Eliminé en série du Grand Prix de Paris
  • 2ème d’une épreuve d’un kilomètre, vélodrome d’Oran
  • 4ème de la course des entraineurs, vélodrome d’Oran

1897   

  • 1er de l’internationale d’Alger le 21 juin
  • 1er du championnat du club, le Sporting Club Algérois distance 1000 mètres,

1898   

  • En août 1898 ; il participe au meeting de Genève aux cotés de Contenet, Lamberjack, Bourotte, Ruinart…

1899

  • 1er d’une épreuve de vitesse à Blida en décembre

1900

  • Eliminé en ½ finale du championnat de France de vitesse (3 ½ finales de 3 coureurs chacune)
  • 1er de l’Internationale, de la course d’honneur et de la course de prime sur le vélodrome d’Oran début novembre,
  • 1er de l’Internationale, de la course d’honneur sur le vélodrome d’Oran fin novembre,
  • ½ finaliste du Grand Prix de la Finance de tandem, associé à Paul Ruinart

1901

  • Oran : record du monde du tour de piste (333,33 m) sans entraîneur départ arrêté : 25”
  • Il fait partie des entraîneurs lors du championnat de France de fond (100 km) en octobre à Paris,

1902

  • vainqueur de sa série au grand prix d’Anvers

1903   

  • ½ finaliste du grand Prix d’Anvers
  • Finaliste du grand prix de vitesse de Troyes
  • 3ème du Grand Prix National (épreuve du grand prix de la république
  • 3ème du course de handicap au vélodrome Buffalo en mars
  • 1er d’un match à trois face à Mathieu et Louvet, piste de Clermont-Ferrand

1904

  • 2ème de la Grande Internationale, Lisbonne
  • 1er de l’épreuve de tandem associé à l’italien Carlo Messori, Lisbonne
  • 1er d’une course (vitesse), vélodrome de Marseille
  • Il participe en aout au Grand Prix d’Eté à Lyon avec Bixio, Poulain et Rettich

1905

  • On retrouve trace de son inscription à un meeting devant se dérouler sur le vélodrome de Marseille au mois de mai 1905. A-t-il prit le départ de cette course ? A-t-il couru ailleurs ?

 
 
     

 

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