Le Petit Braquet, Coup de Chapeau à
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- Chronique n° 86
 
 

 

Emile Peyre, dit "lou Pastaïre '

 

Emile Peyre

 

C’est un bien curieux personnage à qui nous allons rendre hommage ici. Alors que nombreux de ses collègues, fascinés par la vitesse, se sont, une fois leur carrière de coureur cycliste terminée, lancés dans l’aviation, les courses moto ou auto, il fut le premier à vivre de ses mains. Quoi de plus normal pour un fils de boulanger au touché exercé par le maniement de la pâte à pain, que de devenir masseur. Habile, efficace, il fut le premier des coureurs cyclistes à se reconvertir dans cette profession avec un succès allant bien au-delà des vélodromes. Intervenant d’abord auprès des coureurs et des sportifs en général, il devint en quelques années, un des grands maitres de la profession, personnage public adulé du tout Paris.

 

 

Emile Peyre est né le 26 février 1876 dans la petite commune de Bédoin, au pied du mont Ventoux, le géant de Provence. Enregistré sur les registres d’Etat Civil de la commune sous le nom de Jacques Emile Peyre, il est le fils de Jérôme Gabriel Peyre, boulanger dans la cité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On ne sait pas précisément, quand il hérita du surnom de « lou Pastaïre » mais il est important de noter qu’il l’utilisa dès le début de sa carrière cycliste, alors qu’il était probablement très loin de se douter que cela accompagnerait parfaitement son activité professionnelle future. En effet « Lou Pastaïre » signifie, en langue d’Oc, celui qui prépare la pâte, c'est-à-dire le boulanger. En dehors de deux réunions sur piste à Marseille, dont les résultats sont publiés, pour la première dans « Le Véloce-sport : organe de la vélocipédie française » daté du 12 mars 1896 et pour la seconde dans l’édition du 3 septembre 1896, on ne trouve pas trace de coureur portant le nom de Peyre dans les courses entre 1896 et 1904, période correspondant à la carrière de « lou Pastaïre ». Lors de la réunion de mars, Peyre dont le prénom n’est pas cité, ce qui ne nous permet pas d’affirmer avec certitude, qu’il s’agit du même coureur, se classe 3ème de l’épreuve de consolation, remporte une prime de la course des dix kilomètres et est éliminé en série de l’épreuve « régionale ».

 

 

 

 

 

 

Lors du meeting de septembre, il remporte une prime lors de l’épreuve « régionale ». Ces dates correspondent précisément aux débuts de la carrière de « lou Pastaïre », dont le surnom apparaît pour la première fois dans les résultats en septembre 1896 et plus précisément dans l’édition datée du 24 septembre du Véloce Sport.

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourquoi, s’il s’agit bien du même homme, ce qui est fort probable car, comme nous l’avons dit,  on ne retrouve plus, au-delà de 1896, de coureur portant le nom de Peyre dans les résultats sportifs, est il devenu soudain « lou Pastaïre ». Exerçait-il déjà ses talents auprès de certains de ses collègues pistards ou bien ce sobriquet était il, tout bêtement, lié à la profession de son père.

Un peu plus tard quand il monta à Paris tenter sa chance dans le milieu des coureurs professionnels, ce pseudonyme fleurant bon le sud de la France, ne pouvait qu’être un avantage pour se faire connaître et reconnaître.

Dans la capitale, il retrouve d’autres provençaux exilés comme lui et notamment les frères Tony et Florent Reboul, et les frères Marius et Jules Thé. Avec eux, il semble avoir formé un groupe informel mais néanmoins bien réel. On les retrouve régulièrement associés dans diverses épreuves et notamment les courses de tandem.

Après s’être essayé en début de carrière, aux courses sur route, Emile Peyre s’oriente très vite vers la piste et les épreuves de vitesse où il est plus à l’aise. Certes, Pastaïre, puisqu’il faut désormais l’appeler ainsi car ce surnom l’accompagnera tout au long de sa vie, n’est pas un coureur de premier ordre mais comme beaucoup d’autres il arrive à s’en sortir financièrement en participant aux nombreuses épreuves annexes qui agrémentent un meeting. Il ne rechigne pas non plus à faire l’entraineur pour d’autres coursiers.

 

L’entraînement en course est alors en pleine évolution et Lou Pastaïre qui œuvre d’abord en tandem doit bientôt s’adapter aux tandems à pétrole qui envahissent désormais les vélodromes. Les réunions sont de plus en plus souvent mixtes, c'est-à-dire qu’elles associent des épreuves de cyclisme à des épreuves ouvertes aux deux roues motorisées : tandem à pétrole, motocyclette…

Lou Pastaïre s’adapte à ces évolutions, il est probablement conscient qu’il ne sera jamais un grand champion et pour lui, prendre part à d’autres compétitions, notamment celles réservées aux entraîneurs sur leurs tandems à pétrole, constitue un excellent moyen de continuer à vivre dans ce milieu qui le passionne.

Parmi les coursiers qui participent régulièrement par ce type d’épreuves, on retrouve les frères Thé dont on connaît la carrière (voir coup de chapeau à Marius Thé), le Bèglais Henri Loste mais également le sprinteur Suisse Jean Gougoltz, l’italien Lanfranchi (Alessandro ou son frère Vincenzo ?) et Henri dit René Champoiseau.

Henri Champoiseau est un personnage intéressant qui mérite que l’on s’arrête quelques instants sur son parcours. Il est tout d’abord coureur cycliste. On le retrouve dès l’âge de 17 ans en 1896, dans les épreuves dites de vitesse et également dans toutes les compétitions par équipe qui étoffent les réunions sur piste. Tandems et quadruplettes n’ont pas de secret pour lui. C’est très probablement dans ces compétitions que les deux hommes se sont rencontrés.

 

 

 

Henri Champoiseau se passionne très vite pour les nouveautés techniques qui permettent de remplacer la propulsion humaine par un moteur thermique. Il fait ainsi en octobre 1898 partie des pilotes des tandems à pétrole qui entraînent Constant Huret lors de son record du monde des 100 miles. Henri Champoiseau deviendra ensuite et jusque à la guerre, un grand pilote moto qui rivalisera bien souvent avec Fournier et Anzani, les champions de l’époque. Par son action, il contribua fortement à la promotion de la motocyclette en France.

 

 

 

 

 

 

 

Il devint ensuite pilote auto et il remporta notamment le 1er Moscou-Saint Petersburg. Pilote pour des marques comme Alcyon, Impéria, Griffon, Peugeot ou Schneider, il mena de front une carrière sportive brillante et des activités professionnelles qui le furent tout autant. Il crée, avant guerre pour Dunlop, une importante succursale à Nancy avant de s’associer à Théodore Schneider pour la construction d’automobiles. Il mit ses qualités de pilote au service de la marque Schneider pendant plusieurs années avant d’en devenir le directeur commercial. Un mystère demeure quand à Henri Champoiseau, qui tout au long de sa carrière sportive se fit appeler René pour une raison que l’on ignore.

La rencontre avec Champoiseau est déterminante pour « lou Pastaïre » car outre deux frères, Henri Champoiseau a une sœur que notre provençal trouve tellement charmante qu’il l’épousera en 1902.

Lou Pastaïre est sans nul doute un homme sympathique, jovial et serviable car il réussit très vite à se faire apprécier de nombreux champions cyclistes. Ainsi de 1896 à 1900, il sillonne les vélodromes de France mais on le retrouve également en Allemagne, aux Pays Bas, au Danemark et même aux USA où, en 1899, il prend part aux 6 jours de New York associé à Marius Thé.

Il est probable que dès les années 1898/1899, il ait commencé à exercer ses talents de masseur en intervenant, sur ses collègues, avant et après les courses. Il assure ainsi sa reconversion et ses talents sont tels que sa renommée dépasse très vite l’enceinte des vélodromes. Il suffit pour s’en convaincre de constater que les témoins de son mariage sont le journaliste sportif, rugbyman et athlète, Frantz Reichel et les champions cyclistes Lucien Lesna et Emile Bouhours.

 

A la fin de l’année 1900, quand Lou Pastaïre met un terme à sa carrière, il s’installe officiellement comme masseur à Paris. Le succès est immédiat et retentissant. Emile Peyre a des doigts en or et les champions de discipline aussi variées que le cyclisme, la lutte et l’athlétisme cherchent à s’attacher ses services.

 

 

A l’époque, le rôle des masseurs est déjà quelque peu controversé car nombre d’entre eux vont bien au-delà du simple entretien musculaire du sportif. A la fois manager, entraîneur et masseur, certains n’ont aucune compétence technique et ils sont plutôt des charlatans qui pourrissent le milieu avec leurs trucs qui s’apparentent au mieux à « des remèdes de bonne femme » au pire à du dopage. Les coureurs qui en ont les moyens, s’attachent les services de ces drôles de personnages. Ils tiennent une place importante auprès de leur poulain. Ils le massent mais ils s’occupent également des moindres petits détails qui souvent peuvent faire la différence. Ils font preuve d’énormément de sollicitude pour le coureur qui les rémunère en cherchant notamment à lui épargner le moindre effort, lui apportant son repas, veillant à son repos notamment dans les courses de six jours, considérant à juste titre que l’économie de l’effort est indispensable pour obtenir la victoire. Ces soigneurs masseurs s’occupent ainsi de l’alimentation, du sommeil et de l’hygiène de leur poulain.

Le revers de la médaille est hélas bien souvent lié au dopage mais aussi aux magouilles et autres petits arrangements entre coureurs. Des voix s’élèvent déjà notamment dans le milieu médical pour inciter les sportifs à s’adjoindre les services d’un masseur soigneur qui soit un professionnel qualifié comprenant le fonctionnement général du corps humain et non pas un homme aux connaissances empiriques et à coup sur insuffisantes.

Nous ne savons pas si Emile Peyre a suivi ou non une formation paramédicale comme il en existait déjà pour exercer cette profession, en tout cas il possède un toucher extraordinaire et sa réputation lui permet de travailler pour les plus grands. De simple masseur, Pastaïre devient très vite manager, et il s’occupe de milles autres choses pour son poulain. Ces nouvelles fonctions l’obligent à prendre un peu de recul sur son activité de massage qu’il doit probablement confier au moins en partie à un assistant. C’est l’occasion pour lui d’apprendre les rudiments du métier à son frère, plus jeune que lui qui travailla, au moins un temps, à ses cotés.

Parmi les sportifs les plus connus, le lutteur Paul Pons lui aussi un provençal, originaire de Sorgues, l’athlète Jean Bouin, le rugbymen athlète et journaliste Frantz Reichel, les cyclistes Lucien Petit-Breton, Lucien Lesna, le néerlandais Harrie Meyers (vice champion du monde de vitesse en 1900 et 1902) ou encore François Faber passèrent entre ses mains. Le coureur Luxembourgeois était un ami intime d’Emile Peyre qui fut même le témoin de son mariage en 1913.

 

Ces champions, personnages publics par excellence, firent sa promotion et bientôt c’est le Tout-Paris qui afflue à sa porte. Au cours de sa carrière, il comptera comme client des hommes politiques de renom tels que Raymond Poincaré, le Président de la République Paul Deschanel, et des vedettes comme Mistinguett, Joséphine Baker et Maurice Chevalier, qui selon certaines sources, exigeait sa présence avant chaque Première.

 

La réussite d’Emile Peyre suscite des envies et des vocations parmi les anciens cyclistes qui n’ont pas préparé leur reconversion. Ainsi Lucien Lesna, dont la carrière avait été stoppée brutalement par une grave blessure se décida lui aussi à tenter l’aventure. Après suivi une formation en Suisse, on le retrouve travaillant dans la station thermale de Lamalou-les-Bains ou auprès de son vieil ami Pastaïre quand il séjourne dans la capitale.

Émile Peyre, l’homme aux doigts d’or, est décédé le 12 janvier 1948 à Saint-Rémy-des-Monts, petite commune de la Sarthe, où la famille Champoiseau semble avoir eu des attaches, (un de ses beaux frères, Lucien y est décédé en 1961).

 

Fils d’un boulanger exerçant son activité au pied du géant de Provence, Lou Pastaïre a connu une ascension sociale fulgurante. Issu d’un milieu modeste, il était, pour reprendre le titre d’une célèbre émission de la télévision française des années 70 « la tête et les jambes ». Coureur professionnel, de second rang certes, mais coureur professionnel tout de même, il a su très jeune et avec beaucoup d’intelligence faire fructifier le don qu’il possédait pour devenir un masseur hors pair. Cette reconversion habillement négociée lui a permis de soigner le Tout-Paris sportif, politique et artistique jusqu’à la seconde guerre mondiale. Georges Carpentier, Jean Bouin, François Faber, Raymond Poincaré, Maurice Chevalier, Mistinguett et Joséphine Baker furent ses clients. N’est ce pas un magnifique palmarès…

Palmarès

 

1896    5ème de Marseille-Draguignan-Marseille en septembre
            1er de la course des entraîneurs associé à Brun au vélodrome du Prado en septembre

1897    2ème d’une épreuve régionale sur 2400 m, vélodrome du Prado à Marseille en novembre
            3ème d’une course de tandem réservé aux entraîneurs sur 3000 m, associé à Bordigoni,     vélodrome du Prado à Marseille en février
            4ème de Marseille-Nice

1898    3ème d’un handicap au Vélodrome de Narbonne, en décembre dans le cadre du circuit     hivernal

1899    participation aux 6 jours de New York avec Marius Thé, après l’abandon de celui-ci, il    continue dans la catégorie des individuels

1900    2ème associé à Jalabert d’une course pour entraineurs sur bicyclette à moteur et tandem,   Vélodrome de Friednau, Berlin en mai
            2ème de la course des toquards (scratch 1500 mètres) réunion des bleus, vélodrome de      Vincennes en novembre

 

En savoir plus

 

Un grand merci à Philippe, qui nous ont beaucoup aidé pour établir les généalogies de Lou Pastaïre et d’Henri Champoiseau.

 
 
     

 

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