Le Petit Braquet
 
Chronique n° 30/31 - Gleb Travine
 
 

Gleb Travine

Coup de chapeau à

 

Gleb TRAVINE

 

 

1. -EXPLOITS AUTHENTIQUES D'UN VERITABLE AVENTURIER ... Gelb TRAVINE

 

Il est parfois des histoires tellement ahurissantes que l’on se pose longtemps la question de savoir si oui ou non elles sont bien réelles. L’aventure de Gleb Travine à la fois exploit sportif et magnifique histoire humaine en fait partie. Gleb Travine est un grand personnage de roman. Un héros picaresque, un Don Quichotte qui aurait troqué sa Rossinante contre une bicyclette.

Avant d’aller plus avant et de vous conter la fabuleuse histoire de Gleb Travine, il est nécessaire de préciser que les seules données disponibles concernant cet homme se trouvent dans le très beau livre d’Yves Gauthier « Le centaure de l’arctique » aux éditions Acte Sud. Rendons donc à César ce qui lui appartient et remercions Yves Gauthier d’avoir permis aux lecteurs français de connaître Gleb Travine, un homme hors du commun.

Gleb Travine est né avec le siècle, en 1900 dans une famille pauvre de Russie. Sa famille habite alors le petit village de Kossievo près de la ville de Pskov. La vie est difficile et quand son père rentre du service militaire estropié des deux jambes, cela devient encore plus compliqué. Ne pouvant plus travailler comme paysan ou bûcheron, le père suivi de sa petite famille réussit à trouver un petit boulot de gardien et concierge dans un entrepôt de Kvas dans la ville de Pskov. Appelé aussi "khlebnoe pivo" (bière de pain), le Kvas (ou kvass) est une boisson très appréciée en Russie. Faiblement alcoolisée et pétillante elle est produite en faisant fermenter du pain dans de l'eau. Autrefois, le kvas avec ses 4 degrés d'alcool, breuvage léger comparé à la vodka était surtout consommé dans les campagnes. La fabrication était bon marché et la levure contenue dans le kvas complétait l'alimentation monotone et souvent à peine suffisante des paysans russe qui en consommaient d’importantes quantités. L’entrepôt où le père de Gleb travaillait, était situé au bord de la Velikaïa, large et calme rivière où circulaient les barges et les vapeurs à aube.

 

Pskov est une ville située au nord-ouest de la Russie, à 20 km de la frontière avec l'Estonie. Elle comptait 43 000 habitants en 1926 (194 900 en 2007).  La première mention écrite de Pskov date de 903. Cité marchande, siège d’un archevêché orthodoxe, Pskov fut un important foyer de la culture russes tout comme Novgorod.

Enfant Gleb est passionné par la nature, il passe de longues heures en forêt et devient très vite un chasseur adroit. L’activité physique l’intéresse également beaucoup et à vingt ans il devient moniteur de sport et il exercera dans les organisations de sport ou de chasse contrôlées par le gouvernement de l’URSS qui leur confiera la mission « d’éduquer la jeunesse du pays ». De 1920 à 1922 il enseigne les sciences de la chasse puis jusqu’en 1925 il étudie la géographie et devient en parallèle électricien. C’est à 23 ans que Gleb se prend d’une passion surprenante pour la bicyclette. En effet la bicyclette n’est pas à l’époque, mais l’est elle devenue aujourd’hui, un moyen de locomotion populaire en Russie. En 1923, la Russie communiste investi d’abord dans le collectif et la bicyclette, individualiste par essence contredit la philosophie ambiante et de fait n’intéresse pas les dirigeants politiques de l’époque. Elle les intéressera plus tard comme sport de compétition et donc comme moyen de mettre en avant la réussite et les valeurs du communisme. On a tous en mémoire les pseudos amateurs soviétiques qui avec leurs homologues d’Allemagne de l’Est ont trustés systématiquement les premières places des compétitions internationales amateurs jusqu’à la chute du mur de Berlin. A cette époque, les vélos sont rares en Russie et selon Yves Gautier ce serait lors d’un voyage à Moscou où Gleb Travine se serait rendu en tant que Délégué de la région de Pskov au IIème congrès des chasseurs de Russie, qu’il aurait acquis sa première machine. Un vélo d’occasion de marque Leitner. Dès les premières balades dans les campagnes autour de Pskov il comprend qu’il a trouvé sa petite reine et qu’elle va donner un sens à sa vie. Dans sa tête l’envie de voyage, d’exploit prend corps. Il étudie la géographie, connaît la chasse et les moyens de survivre en milieu hostile, il se sent donc capable de réaliser un tour du monde en comptant uniquement sur ses compétences. Il cherche, bouquine, se documente, perfectionne patiemment ses compétences en mécanique tout en peaufinant son projet. Il voit grand et ne sait pas encore que son pays tout doucement se referme sur lui-même pour longtemps. Il espère partir de Pskov, traverser l’Urss jusqu’au Kamtchatka, franchir le détroit de Béring pour arriver en Alaska et rejoindre l’Amérique du Nord. Son voyage rêvé se poursuivrait alors via l’Australie, le Japon et l’Afrique avant un retour triomphal à Moscou. A la fin de l’été 1925 Gleb s’est trouvé un compagnon d’entraînement en la personne d’un ancien camarade de collège, moniteur sportif mais également compétiteur. Ils s’entraînent chaque jour en dissertant sans fin sur le projet de Gleb. Pour lui il n’y a pas de problème mais toujours des solutions. Il n’a pas les moyens de partir avec des vivres, qu’importe « la nourriture est au bout du pied ». Il ne connaît pas les langues des contrées traversées, qu’importe il parle l’espéranto et c’est pour lui la langue du futur. Hélas lorsque enfin Gleb obtient l’accord du Ministère des Sports, l’armée juge bon de calmer notre bouillant jeune homme. Il va passer deux ans à murir son projet, d’abord comme élève à l’Ecole des Cadres de l’Armée avant de devenir chef instructeur du personnel de commandement de Léningrad, responsable du programme sportif. Comme en témoigne ses états de service (officier de réserve, médaillé au tir de précision…), Gleb Travine n’est pas un idéaliste, il sait se plier à la discipline militaire et il est bien noté par ses supérieurs. Patiemment il continue à se préparer faisant preuve d’une volonté tenace qui lui sera d’un grand secours durant son périple.

« Pendant mon service militaire à Léningrad, je me suis lancé à fond dans la géographie, la géodésie, la zoologie, la botanique, la photographie, le fraisage (pour la réparation du vélo) bref tout ce qui pouvait servir au voyage. Evidemment, je m’entrainais aussi physiquement en disputant des compétitions de natation, d’haltéropholie, de cyclisme, d’avirons »

Lorsqu’il est enfin libéré, l’Union Soviétique a déjà beaucoup changé. Staline doucement mais fermement serre la vis à son peuple. Fini les voyages, fini l’espérance de sortir du pays, les frontières deviennent de véritables murs de prison. Infranchissables et dangereuses. Gleb se dit qu’à l’autre bout du pays la tyrannie du petit père du peuple est probablement moins féroce et il demande une feuille de route pour le Kamtchatka. Officiellement il souhaite aider son pays à développer une province sauvage et éloignée mais secrètement il espère que les autorités locales seront plus faciles à convaincre.

Fin novembre 1927 le vapeur sur lequel s’est embarqué Gleb accompagné de quelques camarades qu’il a convaincu de venir avec lui tenter l’aventure du grand est arrive donc à Petropavlosk, la capitale du pays. Dès le lendemain de son arrivée il se fait embaucher comme électricien et il participe à la construction de la première centrale thermique de la province qui sera inauguré en mars 28. Dans ce pays qui manque de tout et ou tout arrive par bateau Gleb réussi avec l’argent économisé à se faire livrer une bicyclette américaine… une Princeton rouge. Cette bicyclette possède un guidon en v, des jantes en chène, un phare à huile et un pignon libre avec un système de crans permettant de freiner par rétropédalage. Gleb s’est également fait livré deux chaines de rechange, deux jeux de pneux ainsi que des pédales et leurs axes. Notre explorateur fabrique lui-même ses sacoches dans lesquelles il met une paire de jumelles, un couteau de marque Remington et un Kodak (l’amérique ou plutôt la technologie américaine le fascine). Il y ajoute slips, chaussettes, maillots, serviettes ainsi que des culottes de laine, des chemises de cowboy, un blouson en peau de mouton et une petite couverture. Pour toute provision il emporte un kilo de chocolat et sept briques de thé, le reste il le cueillera et le chassera sur sa route. Au total c’est probablement 50 à 60 kilos qu’il va devoir faire avancer à la force de ses mollets endurcis. Avant de tenter un périple qu’il envisage maintenant comme un tour de Russie, Gleb décide de s’octroyer un premier galop d’essai dans la péninsule du Kamtchatka. En août 1928 il part donc pour le nord de la péninsule pour un périple de 700 kilomètres environ pour aller rejoindre le pacifique à Oust kamtchatsk avant de revenir à Petropavlosk par bateau.

Il avait espéré un moment obtenir les autorisations nécessaires pour pouvoir traverser le détroit de Béring et poursuivre sa route en Alaska. Utopiste peu conforme avec l’évolution politique de l’URSS le projet avait bien entendu été rejeté mais Gleb têtu voir obstiné et d’une patience à toute épreuve continue à se préparer. Il a toujours montré une véritable fascination pour le personnage d’Ulysse et il se verrait bien réaliser son « Odyssée » dans les plaines sauvages de l’Arctique,  manière pour lui de concilier ses aspirations avec son autre grand modèle le célèbre explorateur Amundsen. Il a besoin, il a envie d’exploit, il ne reste plus de terre à découvrir qu’importe il peut bien affronter des terres hostiles à mains nues. Gleb rêve aussi de devenir un héros de l’Union Soviétique mais la il y a un véritable hiatus. Les dirigeants souhaitent et ne reconnaissent que l’héroïsme social, collectif surtout si il est possible de le mettre en scène pour glorifier le pays. Un exploit inutile, individuel réalisé avec un engin par essence individuel ne rentre pas du tout dans leurs plans. Alors Gleb imagine une autre manière de vendre son projet, il le présente comme un raid de propagande ayant pour but de montrer que rien ne résiste à l’homme nouveau du pays des Soviets. Il déclare qu’il fera à chaque étape des conférences pour vanter les bienfaits du sport et des Soviets… « La force de l’exemple est un moteur pour les plus faibles » est un des slogans de l’URSS dont il fait usage pour présenter son projet qui se fera désormais en suivant les frontières de cet immense pays qu’est l’URSS. Dans son fort intérieur il espère toujours que ce ne sera là qu’un prélude à un véritable tour du monde mais devant les difficultés administratives qui s’accumulent sans cesse il commence à comprendre que ce ne sera jamais qu’un rêve. Après moultes démarches il obtient enfin l’accord du Konsomol. On lui fournit une feuille de mission à en tête du Kamtchtka où il est présenté comme « cyclotouriste propagateur du sport soviétique ». Ce papier est une sorte de laisser passer vis-à-vis des autorités des provinces qu’il doit traverser. On lui donne également un livret de route qu’il devra faire viser à chaque étape. Au moment du départ Prokopi Novograblenov, un régionaliste qui l’a beaucoup aidé dans la connaissance de la région lui souffle que des villageois l’ayant vu sur son vélo l’on surnommé « le centaure ». Passionné de mythologie, fasciné par l’épopée d’Ulysse Gleb après quelques instants de surprise, se satisfait de ce surnom qui, quelque part l’élève déjà au rang du mythe.
Lui le chasseur émérite entame son périple sans arme à feu mais dans une condition physique parfaite. Il est prêt.

« Quand je rencontrais la population, j’animais des causeries sur le Kamtchatka, je faisais la propagande du sport soviétique et du cyclotourisme. Afin d’éviter toute cérémonie pompeuse d’accueil ou d’adieu, je m’arrangeais pour arriver tard le soir et repartir tôt le matin. Partout j’ai été accueilli à cœur ouvert. Etant toujours invité, je n’ai jamais fait de dépenses pour ma nourriture. En cas de nécessité, mes frais étaient pris en charge d’un commun accord par les instances locales du pouvoir soviétique sur foi de ma signature. Les rares fois où c’est arrivé, c’était consigné dans mes papiers de route. »

Le 23 octobre 1928, Gleb arrive par bateau à Vladivostok. Il fait poinçonner son livret et prend la route immédiatement.

«  Ne jamais s’attarder sans nécessité absolue » sera son leitmotiv tout au long de son périple. Il avance sereinement dans la campagne mandchou, humide et envahie par les moustiques. Ce n’est qu’après Oussourisk que la tranquillité fera place à la peur lorsqu’il découvrira sur la piste déserte les empreintes énormes d’un tigre. Aux traces s’ajoutera bientôt un feulement des bruits de branches cassées. Gleb a peur alors il pédale sans s’arrêter, les sens aux aguets, il lui semble même apercevoir la robe tachetée de l’animal dans les fourrés puis après un temps qui lui semble une éternité, il est de nouveau seul, le fauve ayant renoncé à l’attaquer. Avec le recul Gleb analysera les choses de la façon suivante : «  Plusieurs fois, j’ai eu l’occasion de constater que toutes les bêtes sauvages, que ce soit dans la taïga, le désert ou la toundra, renonçaient à m’attaquer grâce à mon vélo. Ce qui faisait peur , c’était sa couleur rouge vif, ses rayons de nickel brillant, sa lampe à huile et son fanion qui claquait au vent. Mon vélo me servait de garde du corps. La peur de l’inconnu est un instinct. ».
Durant cette première partie du voyage, il avance correctement à raison de 65 kilomètres par jour pour 10 à 12 heures de pédalage sur des pistes boueuses qui bien souvent finissent par faire déjanter ses pneus. Quand il arrive à Khabarovsk, la valve de son pneu arrière est arrachée. Il finit par dégotter des pneus neufs avec des chambres séparées qui lui simplifieront la tâche. Quand la nuit arrive en rase campagne en général il s’installe contre un chablis (arbre déraciné par le vent) qui le protège des pluies fréquentes en cette saison. Il se fait un lit de feuillage et utilise son vélo comme auvent et comme barrière de protection placée devant lui et fermant le petit espace qu’il s’est aménagé.

 

Il atteint bientôt le fleuve Amour qui en aval fait office de frontière avec la Chine sur plus de 1000 kilomètres. Plus de 2 kilomètres de large, pas de pont ni de bac pour le franchir hormis le viaduc du transsibérien. Proche de la frontière chinoise le viaduc est gardé en permanence par des sentinelles en arme car la situation avec le voisin Chinois est tendue. Après de longues discussion Gleb obtient enfin le droit d’emprunter le viaduc mais ce n’est pas une partie de plaisir en effet les rails et les travées sont directement rivés sur la structure métallique laissant voir les eaux tumultueuses entre chacune d’entre elles. Seule une piste de visite composée de deux planches borde les rails. Pas de rambarde, aucune protection aucune sécurité et c’est tel un équilibriste sans filet que Gleb franchira les trois kilomètres du viaduc. Il entre maintenant en Sibérie et avec l’automne qui avance les températures descendent de plus en plus bas. Il gèle maintenant une bonne partie du jour et Gleb se décide enfin à mettre des gants ou plutôt des moufles en peau de lapin. Lorsqu’il atteint la Zeia affluent du fleuve Amour il constate que la rivière est gelée et il décide, après un bref essai de continuer sa route sur la glace. A nous Français cette idée peu paraître saugrenue mais pour un Russe elle l’est beaucoup moins en effet compte tenu de son importance le réseau hydrographique de la Russie a toujours joué un rôle majeur pour les déplacements de la population. Durant la saison chaude on préfère le canot à des chemins boueux voir spongieux et l’hiver la glace qui recouvre le lit des cours d’eau est beaucoup plus rapide que les chemins parsemés de nombreuses congères. L’essai est concluant. Gleb y prend même beaucoup de plaisir car il éprouve une sensation de vitesse qu’il n’a pas connu jusqu’à présent, empêtré le plus souvent dans des chemins humides et sans rendement. En huit jours il parcourt ainsi 300 kilomètres et il entre à Tygda le 11 décembre 1928. Les conditions climatiques sont de plus en plus difficiles dans une zone qui est très peu peuplée alors par sagesse Gleb rejoint le tracé du transsibérien jusqu’à Tchita où il entre le 14 janvier 1929 par une température de – 27 °.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour se protéger du froid il se badigeonne la peau du visage de graisse d’ours mais il se contente d’un simple bandeau pour se protéger la tête arguant que sa longue chevelure le protège suffisamment…Le temps de faire tamponner son carnet de route et il repart en direction du lac Baïkal.

 

 

 

Les hivers en ces régions pourtant éloignées du cercle polaire sont terribles. C’est ici qu’au cours de son immense périple, Travine rencontrera les températures les plus basses. Il n’aura pas plus froid 3 000 kilomètres plus au nord quand il sera face à l’océan glacial Arctique à hauteur de Dickson le point le plus septentrional de son aventure. – 40 °puis – 50 ° mais finalement ce n’est pas l’homme qui souffre le plus du froid mais la machine. A cette température l’acier de sa pédale se brise soudain comme du verre. Heureusement Gleb possède une pédale de rechange et il repart immédiatement. Arrivé au bord du lac Baïkal qui est le plus profond lac du monde, Gleb retrouve avec plaisir la glace qui se déroule facile sous ses roues. Il y a certes quelques hummocks (sortes de monticules arrondis de glace s’élevant au dessus du niveau du champ de glace qui lui est complètement plat), entre lesquels il doit slalomer mais tout se passe à merveille. Il rejoint mais des pécheurs qui sur leur traineau n’en crois pas leurs yeux de voir un homme seul sur une machine qu’ils ne connaissent pas se déplacer aussi vite qu’eux. On discute quelques minutes on donne de  la truite fumée et quelques tuyaux au voyageur et chacun reprend sa route. Bien des années plus tard Gleb croisera par hasard, le petit fils d’un de ces hommes qui lui dira que jusqu’à la fin de ses jours son grand père lui avait parlé de ce garçon qu’il avait croisé en plein hiver sur le lac Baîkal et qui pédalait tête nue, en caleçon de laine. Parvenu sur l’autre berge, Gleb fait tamponner son carnet de route à Irkoutsk le 4 février. Il continue sa route en glissant sa roue avant dans la trace laissée par les traineaux. Le soir il trouve toujours un village où on lui fournit le gite et le couvert profitant ainsi d’un sens de l’hospitalité qui garde encore toute sa vigueur ancestrale. Il se régale d’un breuvage à base de miel et de fraises séchées. Avec cette diététique idéale il avance sans problème et arrive à Novossilbirsk au début du mois d’avril 1929.

En Asie Centrale, le progrès avance lentement, très lentement même et en beaucoup d’endroit où Gleb Travine passe la bicyclette est totalement inconnue à tel point qu’il n’existe pas de mot dans certaines langues locales pour la désigner. Ainsi lorsqu’en mai 1929 Gleb demande que l’on traduise ses cartes de visite en langue Tadjik le journaliste qu’il consulte ne trouvant pas de mot finit par désigner la bicyclette du vocable de chaïtan-arba : le char du diable.
Durant les mois qui suivent Gleb traverse toutes les provinces russes d’asie centrale, provinces qui aujourd’hui sont devenues des Etats Souverains : Kazakhstan, Kirghistan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan.

Il fait route vers le sud et avec le mois d’avril le temps change très vite. Il rejoint la rivière Karatal qui s’écoule dans le lac Balkhach le 1er mai 1929. Il se déplace maintenant dans une steppe brulante et désolée. Aucun arbre à l’horizon, Gleb doit rationner son eau et il progresse difficilement les jantes à moitié enfoncées dans un sol sableux et sec. C’est une période difficile pour lui et il raconte même que durant six jours il a pédalé sans rencontrer âme qui vive. Pour se nourrir Gleb sait se contenter de peu.

« Côté nourriture, c’était difficile. Je chassais des souris égarées et je me délectais de leur chair fétide et grasse. L’eau se faisait extrêmement rare, et toujours souillée de saletés nauséabondes qui me piquaient le nez. Après quelques lampées, je n’avais plus que des larves et de la vermine dans le creux des mains. »

Dans ces contrées désertiques Gleb fait un jour une très mauvaise rencontre. A la tombée de nuit alors qu’il vient de s’engager dans un petit canyon éclairé seulement par la lampe à huile de son vélo il se trouve face à un cobra.

« Mort de peur, je reculais au ralenti sans quitter le cobra des yeux. Il était devant moi comme une sentinelle au garde à vous. A chaque pas ma reculade pouvait m’être fatale. Le serpent n’a pas bougé. Alors j’ai tourné délicatement ma bicyclette et je l’ai enfourchée en suant à grosses gouttes froides. J’avais beau pédaler, c’était comme si mon vélo avait pris racine. »

Gleb traverse Alma Ata (Almaty) alors capitale Kazakh le 12 mai 29 puis il prend la direction de l’ouest par la vallée du Tchou.

Il entre désormais en terre d’islam, dans une région très riche à l’époque : blé, vigne, melons et pommiers y poussent allègrement. Cette vallée qu’il considère comme un petit paradis deviendra cinquante ans plus tard une zone où seront perpétués de nombreux massacres interethniques entre Russes, Kirghiz et Ouzbeks… Gleb est un solitaire un routard quelque peu sauvage. Il apprécie l’hospitalité de la population qui lui offre le gite et le couvert mais il n’en profite jamais plus d’une nuit. Il ne prend pas le temps de visiter les villes qu’il traverse ou de se lier d’amitié avec quiconque. Il est toujours prêt pour le départ un peu comme si il avait peur une fois arrêté d’être trop bien et de ne pouvoir repartir. Peut être a-t-il peur qu’une relation affective ou plutôt amoureuse l’empêche d’accomplir son grand œuvre, alors il donne toujours l’impression d’être pressé par le temps refusant poliment mais fermement toutes les invitations qu’il reçoit. Alors il pédale encore et toujours, passant Frounze puis Tachkent et bientôt Samarkand. Un jour qu’il dort comme souvent à la belle étoile, il est réveillé en sursaut. Allumant sa lampe il s’aperçoit alors que ses chaussures ont été mordillées par des chacals. Après quelques instants ceux-ci s’enhardissent même et tente de l’attaquer à plusieurs. Protégé par sa bicyclette Gleb fait face aux premiers assauts mais bientôt c’est toute une meute qui veut sa perte. Notre homme est rusé et jamais à court d’idée. Pour faire fuir les animaux déchainés il fait bruler une pellicule de son appareil photo ce qui provoque la panique des petits carnassiers.

A Termnez près de la frontière Afghane, vaincu par la chaleur qui approche les 50° Gleb, fait exceptionnel s’accorde 24 heures de repos.
Gleb est définitivement un homme du froid et ces paysages et ce climat ne lui conviennent pas le moins du monde.

« Partout du sable. Faute de repère visible, je gardais le cap sur l’ouest à l’aide de ma boussole. A dire vrai je n’en pouvais plus. Le soleil cognait comme jamais. Les poignées fondaient sur mon guidon, lui-même en fusion. Impossible de m’arrêter, sous peine de rôtir sur place. »

Il passe part Karakul, Boukhara et entre au Turkménistan, il progresse très difficilement dans un sable dense formant des dunes, à la limite désertique et après une rencontre malheureuse avec un varan plus grand que son vélo il arrive enfin à Achkhabad (turkmenbachi) capitale de la province, au bord de la mer Caspienne. En échange d’une conférence sur son périple, il s’embarque le 26 juillet 1929 sur un cargo en direction de Bakou.

De sa traversée de l’Azerbaïdjan, de la Géorgie, de l’Ossétie du Nord et de la Tchétchénie, Gleb Travine ne relatera que peu de chose. Dans ces pays chargés d’histoire Gleb semble s’être contenté de pédaler et de se gaver des nombreux fruits (pommes, poires, raisins et mirabelles) dont regorgent ces contrées en cette saison.

« Après les privations endurées dans le désert et en prévision d’un l’hiver peut être maigre, je ressentais le besoin de faire le plein d’énergie fraîche. »

Pour le reste rien ne semble l’avoir suffisamment impressionné ou passionné pour qu’il le relate dans son journal de bord, l’esprit peut être déjà complètement tourné vers le nord et sa banquise. La traversée d’une zone montagneuse pour rejoindre le nord du Caucase l’oblige souvent à marcher car avec un braquet unique et un engin dépassant les 60 kilos la progression n’est jamais aisée lorsque le terrain est accidenté.

Après Grozny qu’il traverse le 10 août, Gleb file plein nord et profite d’un relief désormais beaucoup moins montagneux pour atteindre Rostov au bord de la mer Noire le 22 du même mois. Son prochain objectif est désormais tout proche de l’autre coté de la mer : Yalta et la péninsule de Crimée. Il prend le bateau et arrive à Kerch à l’extrême sud de la péninsule.

Cette région, si l’on en croît Yves Gauthier le déçoit à la fois par ses paysages et par ses habitants. Ici le tourisme existe et par la même l’hospitalité telle qu’il l’a connu et apprécié depuis le Kamtchatka n’a plus sa place. Ici rien n’est gratuit tout se monnaye et les guides touristiques accrocheurs et arrogants laissent un souvenir désagréable à notre baroudeur qui les compare à « une peste insupportable ». Malgré cela il passe par les lieux de villégiature en vogue à l’époque : Yalta ; Sébastopol, Bakhtchissaraï l’ancienne capitale des Khans de Crimée et enfin Simferopol. Gleb entre maintenant en Russie Européenne en direction de Moscou, toujours avec la même obsession avancer et ne jamais s’arrêter plus que nécessaire.

« Mon objectif, c’était d’avancer comme une boule sur le tapis d’un billard. Pas une halte inutile, pas une journée de perdue »

Le 23 septembre il entre dans Moscou. Le Conseil Supérieur de la Culture Physique l’accueille sans fioriture bien au contraire on le considère comme un farfelu et on tente de le dissuader de poursuivre sa route en lui proposant même une place sur le rallye automobile Moscou-Vladivostok. Notre homme connaît la rhétorique, avec des phrases empruntées à l’idéologie ambiante il réussit à faire valider la suite de son projet et même à obtenir une paire de jantes métalliques neuves. Il vient de parcourir plus de 30 000 kilomètres avec des jantes en chêne qui sont à bout de course. Dès qu’il a ses nouvelles jantes, il reprend la route en direction de Pskov sa ville où il arrive le 12 octobre 1929. Trois jours de repos voilà le temps qu’il s’accorde pour voir sa famille et hop il reprend le chemin de l’arctique ; son Graal vers lequel son esprit est tendu depuis qu’il a pris la route. Il s’élance en direction de la Carélie, le pays aux quarante mille lacs, qui fait frontière avec la Finlande. Pays humide et verdoyant l’été, blanc de neige de l’hiver, pays désertique aussi avec moins de 4 habitants au kilomètre carré. Il passe par Schlusselburg et son magnifique château au bout du lac Ladoga où les autorités lui donnent une paire de chaussures.

Soudain l’hiver arrive, c’est l’embâcle et Gleb immédiatement décide de profiter de ce goudron blanc qui recouvre lacs et rivières et qui facilite grandement sa progression. A partir de Pétrozavodsk, capitale de la Carélie, la glace est suffisamment épaisse pour qu’il puisse rouler sans risque sur le lit du fleuve Kem. Malgré le froid de plus en plus vif, Gleb est heureux, il est dans son élément.

« Les lacs Caréliens, ce n’était donc pas un obstacle. L’obstacle consistait plutôt dans la rumeur qui disait qu’un homme sauvage coiffé d’un anneau de fer courait les lacs à cheval sur un monstre. En fait d’anneau, il s’agissait de mon serre-tête vernis qui empêchait mes cheveux long de retomber sur mes yeux. J’avais fait le vœu de ne pas les couper avant la fin du voyage.
A Mourmansk la rumeur du diable à vélo m’a devancé. Dans les faubourgs de la ville, un homme en bottes de feutre m’a arrêté. C’était un médecin nommé Androussenko. Ce vieil habitant du grand nord ne croyait rien de ces histoires de diable.  Mais ce qu’on racontait sur mon compte lui paraissait surnaturel. Il a touché ma veste de peau, mes chaussures, puis m’a demandé la permission de m’ausculter. J’ai accepté. Il m’a tâté le pouls, écouté mes poumons, tapoté mon dos, ma poitrine, avant d’annoncer satisfait :
- Et bien mon vieux, avec une santé comme la tienne, tu pourras vivre deux vies !
- J’ai conservé une photo de cette rencontre. Aujourd’hui encore, elle me fait sourire. Même un médecin athée ne voulait pas croire que je n’étais rien de plus qu’un homme bien entraîné en proie à un rêve excentrique. Einstein avait bien raison de dire que les préjugés étaient moins fissibles que l’atome. »

Gleb Travine entre à Mourmansk à l’extrême nord de la péninsule de Kola le 21 novembre 1929. Comme le fait remarquer à juste titre Yves Gauthier, après Pétropavlosk-Kamtchatski et Vladivostok, Gleb vient sans le savoir de faire le tour de trois ports qui deviendront les futures bases de sous marins nucléaires soviétiques avant de devenir des régions fortement polluées par ces mêmes engins pourrissant dans ces eaux autrefois limpides.

2. - EXPLOITS AUTHENTIQUES D'UN VERITABLE AVENTURIER ...  Gleb TRAVINE 

Le début de l’aventure arctique.

Avec le recul on peut se demander si dans l’esprit de Travine toute la première partie de son périple ne fut pas en fait qu’un gigantesque hors d’œuvre, une sorte de passage obligé pour lui. Travine a semble-t-il toujours comparé son aventure à l’Odyssée d’Ulysse mais son Odyssée à lui, celle qui l’intéresse plus que tout, celle qui, il l’espère secrètement, fera de lui un héros ce ne peut être que son aventure dans le Grand Nord. Face à un régime où l’individu et l’exploit individuel comptent peu, pouvait-il faire autrement pour atteindre son Graal que de vendre aux autorités un immense périple le long des frontières à la gloire de l’homme nouveau. A bien y réfléchir notre homme était suffisamment intelligent et rusé pour comprendre qu’il n’y avait pas d’autre moyen pour lui de parvenir à ses fins. 

« Le Grand Nord est magnifique. On ne se lasse pas de l’admirer. Il faut ne jamais avoir vu l’Arctique pour l’imaginer comme une contrée triste et monotone. Nulle part ailleurs je n’ai rien vu de tel – le ciel, l’eau, les nuages, les icebergs, la neige »

Depuis Mourmansk Gleb a roulé au bord de la côte sur des chemins de pierre, car la mer de Barents qui subit encore un peu les influences du Gulf Stream ne se laisse pas envahir par les glaces facilement. A la pointe de la presqu’ile de Kola la banquise enfin régulière lui a permis de rejoindre Arkhangelsk sans trop de difficulté en dehors de quelques polynies (Une polynie est une zone qui se maintient libre de glace ou couverte d'un couche de glace très mince située au milieu de la banquise.) qu’il faut voir à temps sous peine de se retrouver dans un bain d’eau glacée.

Ici on respecte ceux qui s’aventurent sur la banquise et les autorités locales lui font bon accueil. On lui donne des provisions de chocolat, une carte du littoral, une vieille winchester et surtout une tenue locale très efficace pour lutter contre le froid. Il s’agit d’une longue tunique conçue dans deux peaux de renne, la fourrure étant apparente à l’intérieur comme à l’extérieur. Cette tenue présente la particularité d’être dotée d’un capuchon et de moufles ce qui fait d’elle un sac de couchage acceptable. A partir d’Arkhangelsk il emprunte la route de la poste jusqu’au fleuve Mezen mais ce chemin qui longe une ligne télégraphique à travers une nature de plus en plus sauvage est peu praticable et chaque fois qu’il le peut il lui préfère la glace d’un lac ou d’une rivière. Il arrive ainsi jusqu’à Ust - Tsilma et delà il compte descendre la rivière Petchora jusqu’à l’océan. Les conditions sont très difficile il n’avance que de dix kilomètres par jour s’enfonçant parfois jusqu’à la ceinture dans une neige poudreuse abondante. Nous savons tous combien il est harassant de se déplacer dans une neige souple alors imaginez quelle galère ce fut  pour notre héros qui devait également tirer sa machine et ses bagages. Il est seul et se nourrit le plus souvent de poisson cru, congelé ou séché. Malgré les cartes il éprouve de grandes difficultés à se repérer.

« La nature est devenue illisible. Je tournais en rond, j’essayais, mais à tort, de me fier à mon compteur kilométrique. Ma boussole ne me servait guère… Le pire, c’était la poudreuse. Je couvrais des distances ridicules. Même la glace s’effritait sous les coups de midi, avec le soleil d’avril. Je suis tombé sur un Tchoum de nomades Nenets en face de l’ile de Pessiakov… Fumer et boire le thé ils adoraient cela. . Quand un Nenets me disait : « buvons le thé ensemble » ses yeux brillaient d’avance…Ceux la m’ont servi de la viande de renne en bouillon, un régal. J’avais peut être l’air de me gaver. Quand j’ai réussi à m’arrêter j’ai dit merci.
« La coutume n’existe pas de dire merci dans la toundra, a fait le chef. Ca ne se dit pas. Si je viens chez toi, tu me feras à manger toi aussi. Et tu mettras mes vêtements à sécher. »

Au moment du départ on lui donne quelques provisions, des conseils pour la suite de son périple et un coup de tampon sur son carnet de route. : « Soviet des nomades samoyèdes de la toundra Bolchaïa-Zemla ».
Que reste-t-il aujourd’hui de ces peuples, de leurs coutumes et de leur hospitalité ?

Gleb met le cap sur le détroit du Yougor Char au sud de l’ile de Vaigatch au début du mois d’avril 1930. Le soleil d’avril est trompeur et soudain Gleb est pris dans un terrible blizzard.

Toute la journée durant, les bourrasques m’avaient fait tomber de bicyclette en me traînant vers l’ouest. Heureusement j’avais mon couteau. Je le plantais dans la glace et je me cramponnais au manche en attendant que la rafale retombe. Quand je me suis arrêté pour la nuit…j’ai taillé des briquettes à la hache dans la neige pétrifiée par le gel et le vent, pour me faire une niche. J’ai placé le vélo à mon chevet, la roue avant orientée vers le sud pour ne pas perdre de temps au repérage le lendemain matin. Enfin avant de m’endormir, je me suis enseveli d’un peu de poudreuse en guise de couverture. Je dormais sur le dos, les mains croisées sur ma poitrine ; on a plus chaud comme ça. Mais à mon réveil, impossible de faire le moindre mouvement. Une crevasse s’était ouverte dans la nuit près de mon abri. De l’eau avait jailli, et la neige qui me servait de couverture s’était changée en glace. Je portais mon couteau à ma ceinture. J’ai eu toutes les peines du monde à libérer ma main pour le sortir de là. Puis j’ai commencé à gratter la glace autour de moi. C’était un travail éreintant. Je progressais par miette. J’étais à peine dégagé sur les cotés que les forces me manquaient déjà. Et impossible de creuser sous mon dos. Quand j’ai voulu me dresser d’un coup brusque je me suis senti cloué dans un cercueil de glace. Même mes chaussures étaient prises. En m’efforçant d’arracher mes pieds j’y ai laissé mes deux semelles. Mes cheveux vitrifiés tenaient debout sur ma tête. J’avais les pieds à l’air. Mes habits durcis m’empêchaient d’enfourcher mon vélo.

Par un coup de chance, je suis tombé sur des empreintes de rennes. Quelqu’un venait de passer en traineau. J’ai marché longtemps sur les traces. Elles conduisaient à un campement. C’est en rampant que je me suis traîné jusqu’à un tchoum Nenets. »

Gleb a vu la mort de près mais il est vraiment né sous une bonne étoile pour réussir ainsi à se dégager de son tombeau de glace et ensuite trouver miraculeusement une trace l’emmenant vers un campement. Hélas pour lui il n’était pas au bout de ses souffrances.

« Sous mon pull de laine, dur comme de la pierre, mon corps était blême et glacé. Je suis sorti d’un bond pour me frictionner avec de la neige. Dans le tchoum, le repas était déjà prêt. J’ai avalé une timbale de thé sur un bon morceau de viande de renne. Là-dessus, j’ai ressenti une douleur aigue à la pointe des pieds. Bientôt mes orteils avaient tant gonflé qu’on aurait dit deux grosses boules bleues. La douleur ne faiblissait toujours pas. De crainte d’une gangrène, j’ai décidé l’opération. Impossible d’échapper à tous ces yeux qui m’observaient. Il a donc fallu que je m’ampute les orteils gelés devant tout le monde. J’ai tranché au couteau une première boule de chair que j’ai ôtée avec l’ongle, comme une chaussette. J’ai imbibé la plaie de glycérine (dont je remplissais mes chambres à aire pour qu’elles tiennent mieux la pression par grand gel). J’ai demandé un bandage au vieux. A ce moment les femmes ont quitté le tchoum aux cris de « keli ! keli ! »…Plus tard, quand j’ai terminé l’opération…j’ai demandé au vieux ce que signifiait « keli ». Ca voulait dire  « diable mangeur d’homme ».
« Tu te mutiles toi-même sans pleurer. Seul le diable en est capable ».

Ale voir agir ainsi on s’aperçoit que sa belle assurance face à ceux qui voulait le dissuader d’entreprendre un tel voyage n’était pas de la vanité ou de la prétention notre homme n’a peur de rien et pour chaque problème il trouve une solution preuve d’une force physique et mentale et d’une adaptabilité exemplaire.
Après deux jours de repos, alors qu’il est encore loin d’être guéri, Gleb décide de repartir. Il commet là probablement la première grosse erreur depuis le début de son voyage. Il le dit lui-même d’ailleurs.

«  Mes jambes souffraient le martyre. J’étais si faible qu’un renard blanc affamé s’est enhardi à m’attaquer ».
« C’est une bête méchante et rusée. En principe, elle ne s’en prend pas à l’homme », nous dit Gleb qui n’ose pas avouer que l’animal avait senti son extrême faiblesse et qu’il tentait d’en profiter. Affaibli, affalé dans la neige Gleb s’en tire non sans mal en réussissant à tordre le coup à l’animal au moment où celui-ci le mordait. Dans une nature austère Gleb s’est tiré parti de tout et il dépèce immédiatement l’animal pour récupérer la fourrure dont il se fit une écharpe…

Finalement au bord de l’épuisement il arrive à la base météorologique de Kabarova, un minuscule village situé en face de la Nouvelle Zemble, vaste ile qui borde la mer de Kara. Il faudra dix jours au médecin de la base pour soigner correctement les orteils de Gleb. Mais celui-ci en a très vite assez d’avoir en même temps à supporter les leçons de morale du toubib, et il décide de s’installer chez le boulanger pour avoir un peu de tranquillité. Cette immobilisation forcée lui déplait. Il se sent comme un ours en cage, il tourne en rond et dès qu’il se sent un peu mieux il reprend la route au grand désespoir du médecin qui le juge encore beaucoup trop faible.

« Je ne comptais que sur moi, sans jamais m’encombrer d’aide extérieure dira-t-il plus tard ». L’aide il ne l’accepte qu’en cas d’absolue nécessité, pour le reste elle implique des contraintes auxquelles il ne veut pas se plier. Encombrer est un mot très fort qui exprime bien l’état d’esprit du bonhomme.

Son objectif suivant est la base émettrice de l’ile de Vaigatch, situé au cap Bolvanski. Il avance maintenant dans une immensité blanche où l’homme n’est pas le bienvenu. Il rencontre de nombreuses tombes anciennes de marins, de missionnaires ou de trappeurs. Ces sépultures sont toujours orientées de la même façon indiquant l’est à celui qui les regarde. Un principe simple de survie, un dernier conseil des morts aux vivants. Le lever du soleil comme dernier espoir…
De nouveau sa pédale gauche se brise et au lieu de 2 jours de bicyclette il lui faut près de quinze jours de marche pour arriver enfin à la base où il espère on pourra lui réparer sa pédale.

Le 24 mai 1930 son carnet de route reçoit le sceau du « soviet Insulaire de Vaïgatch ». Pour le première fois et c’est finalement bien en accord avec un homme qui préfère la solitude et l’immensité glacée aux momuments historiques, Gleb Travine fait du tourisme. Il parcourt une grande partie de l’ile de Vaïgatch jusqu’à la côte nord qui fait face aux glaciers de la Nouvelle Zemble. Le dégel de cette fin de printemps l’oblige assez rapidement à retraverser le détroit du Yougor-Char en direction de Khabarovo. Il s’aperçoit avec stupeur et probablement un soupçon de fierté que désormais sur toute la Grande Terre il est connu et attendu. On parle de lui comme d’un blanc barbu qui traverse la Grande Terre d’ouest en est sur une sorte de « renne de fer ». Il constatera même que la plupart de ces peuples ne savent pas ce qu’est une bicyclette.  De fait n’ayant aucun mot pour désigner l’objet, l’expression de « renne de fer » est la meilleure description qu’ont trouvée ces populations pour nommer son bicycle alors que certains ignorent jusqu’au mot roue sur lequel il aurait été facile de construire un nom représentatif.

Gleb s’attarde un peu dans les bras de l’infirmière chargée de soigner ses orteils qui le font encore horriblement souffrir mais rien pas même les regards tendre de la jeune femme ne peuvent retenir très longtemps le solitaire aux yeux gris de loup. Avancer, continuer son grand œuvre est à ce moment là de sa vie, sa seule conception de l’existence. Il repart donc sans se retourner avec sa petite reine pour unique compagne, mais cette fois ci elle voyage avec lui. En effet, la côte près du village de Khabarovo est désormais libre de glace et  pour rejoindre la banquise en direction de l’est Gleb a retaper une vieille chaloupe dans laquelle il embarque avec sa bicyclette devant tout le village au début du mois d’août 1930. Lorsqu’il touche la banquise, Gleb abandonne le frêle esquif et repart à bicyclette. Il n’avance pas à l’aveuglette, bien au contraire il cherche à être reconnu par ceux qu’il considère comme ses pairs, les explorateurs envoyés par le gouvernement russe pour des opérations administratives et commerciales à bord du brise glace « Lénine ». La région étant désormais fermée aux navires et commerçants étrangers ceux-ci ne peuvent plus circuler que dans un convoi piloté par la marine Soviétique. Le Lénine ouvre ainsi la route à 45 autres navires dont 17 sous pavillon anglais. Le navire est également sensé approvisionner en denrées alimentaires les ports du Grand Nord d’Arkhangelsk à Dickson. A bord se trouve quelques journalistes occidentaux et cette expédition est aussi une opération de propagande du gouvernement Russe qui tient à ce que le monde sache, qu’il aide matériellement les populations du Grand Nord.

Gleb est immédiatement conduit au responsable de l’expédition Nikolaï Evguenov qui l’accueille fraichement tout comme les officiers qui l’entourent : « Et vous n’avez rien trouvé de mieux qu’une bicyclette pour vous mouvoir à travers la banquise ». A ces moqueries de scientifiques qui acceptent mal que le commun des mortels vienne dans ce qui considèrent comme leur pré carré, Gleb répond du tac au tac expliquant qu’il est capable avec son engin de s’éloigner à plusieurs dizaines de kilomètres des côtes et qu’il n’a aucun problème de nourriture. « Je roule dessus » dit-il fièrement au parterre de scientifiques médusés. Et d’ajouter : « l’hiver a beau être rude, il y a toujours de la vie sur la banquise. Les grands froids font craquer la glace…Quand j’entends monter une espèce de grondement sourd, c’et qu’il y a des brèches où se masse le poisson. Deux poissons par jour font mon affaire, l’un mangé frais, l’autre congelé puis coupé en lamelles. Il y a aussi la viande crue. J’ai fini par apprendre à pister et à tirer le gibier : isatis (renard polaire), phoque, morse. Dans chaque tchoum où je passe on m’offre du renne…La banquise est hospitalière pour qui sait la prendre » ajoute-t-il avec malice.

Son assurance avive bien sur le mépris de ses hommes imbus de leur savoir et ils ne font pas de cadeau à notre ami qui leur dévoile son prochain objectif : la traversée du Taïmyr.

La péninsule de Taïmyr est une péninsule du nord de la Sibérie centrale qui constitue la partie la plus septentrionale du continent asiatique. Elle est délimitée à l'ouest par le golfe de l’Ienisseï (mer de Kara) et à l'est par le golfe de Khatanga (mer de Laptev). C’est une région totalement inhospitalière durant l’hiver et à l’époque elle est encore mal connue et redoutée. L’explorateur Beguitchev venait d’y perdre la vie deux ans plus tôt et Evguenov qui ne veut pas avoir la mort de Travine sur le dos lui confisque poliment ses papiers en lui disant pour clore l’entretien qu’il ne considère pas qu’il soit possible que Gleb parte dès à présent.
Celui-ci accepte mal ce refus, il est de nouveau comme un fauve en cage, il tourne en rond et parcourt même le pont à bicyclette. Il fait pourtant une rencontre extraordinaire sur le bateau en la personne du journaliste français Edmond Tranin, reporter au Petit Parisien qui réalisera l’année suivante un film documentaire « Les forceurs de banquise – cinq mille lieux dans les régions polaires ».

Notre homme et c’est probablement son principal défaut, est avide de reconnaissance et de notoriété et cette rencontre restera toujours pour lui un moment important de sa vie. Un journaliste parisien qui l’écoute malgré la barrière des langues, expliquer à grand renfort de gestes son périple c’est le début d’une reconnaissance internationale qui l’espère de tout son cœur. Hélas pour lui, Yves Gauthier qui a rencontré la fille d’Edmond Tranin, rien dans les écrits du reporter français ne fait jamais référence à Gleb Travine. Seule la carte de visite de notre voyageur retrouvée dans les effets du journaliste atteste de la rencontre. Gleb a espérer une reconnaissance internationale et, comme on le sait bien, l’espoir fait vivre...

Sur le Lénine, Gleb ne supporte plus l’attente, il a besoin de grands espaces et de solitude. Il a comprit que Evguenov ne le laisserait pas partir alors il imagine un stratagème qui dégage ce dernier de toute responsabilité. Il sollicite la permission qui lui est accordée de rejoindre un autre bateau du convoi, le Volodarski qui est prisonnier des glaces à une trentaine de kilomètres. Evguenov qui bien entendu n’est pas dupe lui donne quelques conseils pour la traversée du Taïmyr lui recommandant surtout d’éviter la côte trop dangereuse et désertique pour un homme seul.

Pourtant avec le recul on s’aperçoit que notre homme, qui a certes eu beaucoup de chance tout au long de son voyage, connaît bien ses capacités et ses limites et qu’avec lui les risques sont toujours calculés. En effet si le grand Admunden affirmait qu’au-delà de 80° Nord le danger est permanent, y compris pour un homme de sa trempe, Travine lui n’a jamais poussé au-delà de 74° Nord (île Dickson), restant dans une zone où pour un homme aguerri et entraîné comme lui, les conditions de survie demeurent acceptables. L’exploit est ailleurs. Il tient d’abord dans le moyen de locomotion utilisé mais aussi dans l’autonomie totale du projet et enfin dans le fait que Travine continua son voyage pendant la mauvaise saison, période que même les habitants des lieux redoutent.

« Je suis parti à six heures du matin, mais tout le monde était sur le pont : on aurait dit une alerte générale. En descendant sur la banquise par l’échelle d’évacuation, je me serais cru au Jugement Dernier…Dès que j’ai eu le dos tourné, trois coups de sirène ont sonné mon départ. C’est fou ce qu’il m’en a couté de ne pas regarder en arrière. J’avais hâte de sortir du champ de vision du brise glace. Quelque chose en lui m’attirait, qui me faisait peur. J’avais conscience de quitter la vie, la chaleur, la nourriture. »

Peu de temps après Gleb rejoint le vapeur Volodarski, juste avant que la banquise ne se disloque. Le navire enfin libre l’enmena jusqu’à Dickson port de la côte ouest du Taïmyr. Aux plus belles heures du régime soviétique Dickson compta jusqu’à 10 000 habitants vivant des activités industrielles et d’activités logistiques. Le port qui servait de point de départ à de nombreuses expéditions scientifiques ne compte plus aujourd’hui que 1 700 habitants vivant dans des conditions plus que difficiles.

Nous sommes au début du mois de septembre, l’hiver n’est pas loin et il est désormais face au Taïmyr. Cette péninsule qui est la plus septentrionale d’Asie a été contournée pour la première fois en 1878/79 par l’explorateur suédois, le baron Adolf Erik Nordenskjöld qui baptisa le port de Dickson du nom d’un armateur de Göteborg qui finança son expédition. C’est encore une terre quasiment vierge et Travine en quète d’exploit veut la traverser pour inscrire son nom dans la grande lignée des explorateurs et notamment d’Admundsen dont il est un fervent admirateur. Une fois sur les berges du Ienissei au sud de Dickson il choisit de s’enfoncer seul dans la toundra. La neige arrive très vite et Gleb profite jusqu’au bord de la rivière Poura de la compagnie et de la trace d’un vieux samoyède dont le traineau est tiré par trois rennes. Après avoir traversé la rivière il est seul face à un déluge de pluie qui transforme la toundra en un gigantesque marécage où il est impossible de pédaler. Ses vivres sont très vite épuisées mais la chance est toujours à ses cotés et dans un combat épique il réussit à surprendre un renne au moment où celui-ci sort de l’eau et à le tuer avec son couteau. La viande fraiche lui redonne le moral. Il en coupe des morceaux qu’il laisse geler afin de se constituer quelques réserves. Apparemment Gleb Travine a toujours beaucoup impressionné les populations indigènes par sa façon de se comporter dans le grand froid. Il est moins habillé qu’ils ne le sont n’ayant sur la tête qu’un maigre bandeau pour tenir ses cheveux longs. Par contre il s’attache à respecter des règles simples mais qui semblent plutôt bien lui réussir. Dès qu’il descend de vélo il met une couche de plus pour compenser la baisse d’activité physique. Il considère aussi que l’hygiène est l’ennemi du froid et matin et soir il se frictionne le corps avec de la neige.

A la fin du mois d’octobre il atteint la rivière Piassina en plein milieu du Taïmyr. La température descend maintenant à moins quarante et il décide, persuadé de la solidité sans faille de la glace de traverser la rivière sur sa bicyclette. Alors qu’il approche de l’autre rive il fait un petit écart avec son guidon et c’est la chute. Comble de malchance la glace est fragile à cet endroit et il se retrouve soudain dans une eau glacée.

« J’ai eu toutes les peines du monde à sortir de mon trou d’eau, les bords s’effritaient sous mon poids. Quand enfin je me suis senti porté par une glace assez ferme, je me suis étendu de tout mon long, bras et jambes écartées. Je ne suis pas prêt d’oublier ce jour. Mes habits étaient pétrifiés à cause du gel. J’ai trouvé la volonté de bouger un peu. Prudemment comme un phoque avec ses nageoires, j’ai rampé sur la glace jusqu’à mon vélo que j’ai réussi à tirer de là. »

La bonne étoile de Gleb est encore présente cette fois ci car sur la berge il trouve des peaux de rennes sauvages que des Nenets avaient mis à sécher. Il peut s’enfouir dans ces épaisses fourrures et le lendemain matin il se sent selon ses propos « tout frais et ragaillardi. »

Un peu plus loin si l’on en croit son témoignage il est suivi par des chasseurs qui sont intrigués par la trace lisse et profonde que laisse son vélo dans la neige.

« Nous sommes tombés, là sur un homme étrange, cheveux jusqu’aux épaules, la figure mangée de barbe, couverte de bleus et de cicatrices ; il avançait péniblement, traînant une curieuse chose morte derrière lui » dirent ils au patron d’un comptoir de pelleterie nommé Barankine. Celui-ci hébergea Gleb durant trois jours et il en fit un portrait admiratif, séduit par les nombreuses péripéties qu’il aimait raconter ainsi que par son carnet qui attestait aux yeux de son auditoire de la réalité de son périple.

«  Il portait une ceinture de cuir incrustée de lettres de cuivre : Gleb Leontievitch Travine. C’est pour qu’on m’identifie en cas de mort, m’a-t-il dit simplement ».

Barankine ajoute qu’il aurait aimé faire beaucoup plus pour aider Travine mais que celui-ci a simplement accepté une centaine de cartouches des tablettes de chocolat et quelques biscuits secs. Fidèle à son habitude il refusa le traineau et les rennes que Barankine lui proposait et sans prendre le temps de se reposer et de soigner ses gerçures il reprit la route.

En écho Gleb nous livre ses pensées « Je me disais : je n’ai pas le droit de renoncer, j’arriverai avec mon ami à deux roues coute que coute, même si je dois pédaler à genoux…Pas un instant je n’ai regretté d’avoir entrepris ce voyage. Mes pieds me faisaient horriblement souffrir, je n’ai rien eu à manger pendant des journées entières, mais il y avait des moments où j’oubliais tout, par exemple devant la beauté incomparable des glaces. C’était cela qui m’insufflait la force de continuer. »

Gleb réussit à traverser le Taïmyr en 60 jours et de ce qui est un véritable exploit il dira plus tard : « je me demande encore par quel miracle je n’y ai pas laissé mes os. Si Dieu existait, je pense qu’alors j’aurais dû croire en lui ».

Travine a donc rejoint la mer de Laptev et il retrouve avec plaisir la banquise dans le ciel de nuit du mois de novembre. La nuit arctique  n’est pas une nuit totale et il couvre chaque jour une cinquantaine de kilomètres, sauf quand le blizzard l’oblige à rester terré derrière sa bicyclette le dos face au vent. La région contraste avec la zone désertique du Taïmyr, ici il aperçoit régulièrement les fumées des isbas signe que la vie humaine retrouve ses droits.

Quand Gleb parle d’une région plus habitée il faut fortement relativiser ses propos, en effet si l’on en croit Yves Gauthier le recensement de 1926 donne pour le bassin d’Olenek en densité de 0,005 habitants par kilomètre carré. Par hasard ou parce qu’il les a cherchés Gleb retrouve sur la rive gauche de l’Olenek les tombes de Tcheliouskine et de sa femme Tatiana décédés au cours d’une expédition en 1736. Il s’arrête un moment pour se recueillir devant ceux qu’il considère comme d’illustres ancêtres, comme si finalement il était au moins dans son esprit lui aussi un explorateur.

Comment vivait-il alors : « Je dormais dans des cabanes d’hivernage ou dans des tanières improvisées. Sur la banquise, en revanche, j’avais opté pour la solution de la tente car tailler des briques à la hache pour la construction d’un igloo prenait trop de temps. Ma tente, je l’avais fabriquée moi-même dans le Yougor-Char : huit triangles de toile cousus entre eux, avec un cordon à chaque extrémité et voilà tout. Quand je m’arrêtais pour dormir, je calais ma bicyclette dans le sens de la marche pour ne pas perdre mes repères pour le lendemain, je fixais ma pompe à la selle en position verticale, comme une antenne, et j’y enfilais le sommet conique de mon chapiteau. Ceci fait, je glissais mes deux pieds dans un même torbas (botte en peau de renne) l’autre me servant d’oreiller.

La machine américaine est solide mais elle atteint elle aussi ses limites et suite à une chute anodine Gleb casse son guidon. Après quelques heures de marche il rejoint le village d’Oust Olenek en bordure du delta où un forgeron lui façonne un nouveau guidon dans un vieux canon de fusil. Dès que la réparation est achevée, il repart. Il retrouve de nouveau la banquise sur la laquelle il file plein est, pour rejoindre le delta de la Iana à  Oust-Yansk

Déjà à l’époque la région est le théâtre régulier de fouilles du sol pour retrouver des traces de mammouths et Gleb affirme avoir vu dans le Taïmyr un cimetière de mammouths. «  D’énormes défenses hérissaient le sol de la toundra aux abords du Khatanga, près de l’océan ». Il fait route pendant quelques jours avec un chasseur d’ivoire qui part chercher fortune sur les îles Liakhov. A hauteur du cap du nez d’or face à l’archipel de la Nouvelle Sibérie ils se séparent, Gleb continuant toujours vers l’est. L’arctique n’est jamais de tout repos et tout peut vite prendre des proportions dangereuses. Ayant mal positionné sa bougie un jour sous la tente il a la désagréable surprise de la voir prendre feu. Fini la tente, il lui faut désormais s’atteler chaque soir à la construction fastidieuse d’un igloo. Et puis aux environs du nouvel an c’est de nouveau le blizzard terrible qui le condamne à rester plusieurs jours terré dans son igloo en attendant que cela passe.
« Si tu tiens à vivre patiente » dit un proverbe local.
Finalement il est tiré de sa torpeur par un ours blanc qui tente d’inspecter son igloo à la recherche de nourriture. Un premier hurlement suffit à faire fuir l’animal. Et le périple continue il roule sur la banquise le long de la côte jusqu’à l’embouchure de l’Indiguirka. Le reste c’est un chasseur qui le racontera à Gleb plus tard.

« Tout à coup, j’ai aperçu quelque chose de foncé sur ma droite… J’ai calmé les chiens pour m’approcher. Un homme ! Et qui respirait encore ! A deux pas de là, un chariot en fer, jamais vu. Des roues au lieu de patrins. Pas la moindre trace d’attelage ni de harnais. Bizarre » L’homme le ramène dans son village Rousskoie-Oustie. Gleb comprend finalement ce qu’il s’est passé. Il a suivi une piste sur la berge haute du fleuve qui en porte à faux a cédé sous son poids pour une chute d’au moins 7 mètres. Il est hébergé dans une isba et on lui sert des galettes de caviar, des lamelles de poisson gelé et du thé. Ce village est une exception dans la région car il est peuplé de russes originaires de la région de Novgorod. Ils portaient des costumes traditionnels et parlaient une langue oubliée. Ils et avaient les traits slaves contrairement aux autres habitants de Grand Nord Sibérien qui eux présentent un type asiatique marqué. Le village compte une quinzaine d’isbas construites avec des rondins récupérés sur les eaux de l’Indiguirka, car aucun arbre ne pousse sous ses contrées austères. Deux météorologistes russes sont installés dans le village depuis deux mois pour effectuer des relevés pour le gouvernement soviétique. Ici la population se nourrit d’isatis, d’oies sauvages et la pêche. Une école existe dans le village depuis seulement deux ans et aucun adulte ne sait ni lire ni écrire, alors Gleb avec ses histoires, ses connaissances géographiques passe ses journées à raconter aux enfants et aux adultes émerveillés ce qu’il a vu durant son voyage. Quand il ne sait pas expliquer il dessine, des fruits, des animaux, des paysages et puis il promène les enfants sur son char puisque c’est ainsi que les habitants nomment son vélo.

Dans ce petit village, les mœurs étaient à l’époque assez libre avant le mariage, surtout avec les visiteurs. Manière d’éviter la consanguinité qui guette une population isolée et vivant en vase clos. Alors Gleb Travine sympathise et même beaucoup plus avec Kalissa la petite fille du vieillard qui l’héberge. Il met à profit sa convalescence pour améliorer son équipement : un sac de couchage, un pantalon et des moufles que Kalissa lui confectionne avec de la peau de renne. Ici les moufles se portent cousues avec des ficelles autour du cou en effet par – 30 ou – 40 la perte d’une moufle peut être dramatique. Pour la première fois il ne semble pas presser de repartir, il prend du poids avec les bons petits plats que lui prépare la jeune femme et chaque jour il va passer plusieurs heures à l’école où il transmet son savoir aux enfants avides de lui entendre parler du reste du monde que pour la plupart ils ne découvriront jamais. Il prend un grand plaisir à aller chaque jour avec Kalissa prendre des bains de vapeur dans un édifice réservé à cet effet. Après un long moment passer dans la chaleur, ils se jettent nus dans la neige. Beaucoup de complicité entre eux deux et des souvenirs qui restent gravés dans sa mémoire.
« C’était des jours heureux ».

Pourtant Gleb est décidé, il faut qu’il parte avant le printemps pour atteindre le cap Dejnev en face du détroit de Béring. La aussi c’est un pèlerinage, un hommage à Roald Admundsen le célèbre explorateur norvégien dont les trappeurs ont évoqué devant lui le passage entre 1918 et 1920. La région face aux îles de la mer de Sibérie est très dangereuse et un trappeur réussit à le convaincre et lui confie un petit traîneau avec un attelage de 10 chiens. Après deux mois de repos il repart avec son traineau.

Il progresse rapidement avec son attelage mais bientôt il se retrouve menacé par un ours blanc qu’il est obligé d’abattre malgré une carabine enrayée qui lui cause quelques frayeurs. Il dépèce l’animal récupérant la viande pour lui et pour les chiens qui commençaient à souffrir de la faim. Il en congèle une partie pour les jours suivants et il récupère également la peau. Hélas il a tué une ourse et il se retrouve avec un ourson dans les bras. Il l’emmènera jusqu’au village suivant dans le pays des Tchouktches pour qui l’ours est un animal sacré. Il roule allègrement sur une banquise lisse mais qui commence à dégeler. En plein jour quant le soleil est à son zénith, une fine pellicule d’eau couvre la banquise et la luminosité est telle qu’il doit se couvrir les yeux avec les cheveux pour éviter les brûlures aux yeux.

Près du cap Dejnev se trouve le village d’Ouelen ce qui signifie roches noires en langue Tchouktches, c’est le point ultime du voyage de Gleb qui aura parcourut le nord de la Russie de Mourmansk à Ouelen. Depuis Rousskoie-Oustie il paraît faire de tourisme on le sent pas presser d’arriver. Peut Etre comprend-t-il que cette fin de l’aventure signifie la fin de beaucoup de choses pour lui. Alors avant d’atteindre Ouelen il envisage même d’aller faire un tour sur l’île de Wrangel du nom baron explorateur originaire comme lui de Pskov qui est passé par là entre 1821 et 1823 et y mourut probablement sans avoir atteint cette île. Pour la petite ou plutôt pour la grande histoire c’est Evguenov qui a planté pour la première fois le drapeau russe sur Wrangel en 1913, c’est dire combien la zone que les américains revendiquèrent jusqu’en 1926, est difficile. Il longe la côte sur une piste de traineau, mais au bout d’une semaine de marche il n’aperçoit toujours pas l’île. Et puis un jour, il se retrouve au bord de l’eau, il comprend alors qu’il se trouve sur un morceau de banquise qui se promène au gré des courants. Dès lors l’objectif de Gleb c’est d’espérer un échouage qui lui permette de rejoindre la terre ferme et de sauver sa peau. Quand enfin cela se produit la jonction entre le morceau de banquise et la banquise côtière ne lui permet pas de traverser alors il se jette à l’eau et il lui faudra tirer un à un ses chiens puis le traineau et enfin la bicyclette.

Dans ce pays où le temps a suspendu son vol pour quelques années encore, il n’est jamais loin de ses illustres prédécesseurs. Ainsi un vieil homme qui l’héberge un soir lui raconte qu’il a connu Jack London lorsqu’il était prospecteur dans le Yukon et qu’en 1920 il avait hébergé  Admundsen dans cette même isba.

Quelques jours plus tard, le 12 juillet 1931, il arrive au terme de son voyage Ouelen. Le petit port est en pleine fête car les pécheurs viennent de tuer une baleine ce qui rapporte beaucoup aux habitants : graisse, viande… Reste maintenant à trouver un bateau pour rentrer au Kamtchatka. Il est très apprécié de la population qui ne se lasse pas d’entendre cet homme qui possède une somme de connaissances et d’expériences comme nul autre. Une petite sculpture commémorative réalisée dans les restes d’un obus sera scellée face à la mer dans le port d’Ouelen pour célébrer l’aventurier.

Fin août aucun bateau ne s’est encore présenté à Ouelen alors Gleb décide de reprendre sa bonne vieille bicyclette en direction du sud car il ne souhaite pas passer un nouvel hiver arctique dans la région. Dans la baie de Providence, après plusieurs jours de pédalage fastidieux dans la toundra humide, il tombe sur un vaisseau Suédois qui fait le plein de charbon avant de repartir pour le Kamtchatka. Il profite de l’aubaine et débarque enfin à Petropavlosk le 24 octobre 1931 un peu plus de trois ans après son départ. Immédiatement Gleb se remet au travail aux chantiers navals avec une seule envie repartir vite, alors il écrit aux autorités locales pour obtenir une nouvelle bicyclette afin d’entamer cette fois ci un véritable tour du monde.

« Je compte mettre un point d’honneur à présenter une bicyclette soviétique aux masses étrangères dans les régions centrales aussi bien que reculées de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Europe Occidentale ».

Gleb pense alors, qu’en jouant un petit couplet nationaliste il obtiendra gain de cause et qu’il pourra repartir. Hélas l’Union Soviétique a beaucoup changé en trois ans. Staline serre la vis de plus en plus fort et le pays est désormais complètement replié sur lui-même. Tant pis Gleb devient moniteur de sport  et entraîne des corps de métiers très divers : officiers, professeurs de sport, instructeurs militaires… Dans son métier il est finalement comme durant son périple toujours en mouvement, organisant des raids à ski, à voile, formant des chasseurs professionnels, animant des cours d’alpinisme, escaladant même des volcans, encadrant la première moto école du Kamtchatka

Le système soviétique est ainsi fait que tout en occupant divers postes dans les usines de Petropavlosk où finalement il a décidé de s’établir, il est très souvent détaché par ses employeurs pour occuper ses missions de développement du sport. Le temps passe et avec lui l’espoir de repartir un jour. La situation empire et devient même complètement paranoïaque et délettaire. Ainsi son ami Novograblenov, qui l’avait si gentiment accueilli à son arrivée au Kamtchatka est arrêté et exécuter avec son frère sous l’accusation futile d’autonomiste. Gleb pend sa bicyclette au fond de son grenier et à Pskov, ses sœurs brûlent ses cahiers de route, ses lettres et photos et de nombreux autres effets qu’il a rapportés de son périple et qui auraient pu le mettre en danger. Seuls échapperont à cet autodafé réalisé la peur au ventre, son livret de route, quelques images et la carte de visite d’Edmond Tranin. Durant la guerre Gleb devient instructeur militaire et il assure également le commandement d’un régiment de défense côtière au Kamtchatka, preuve qu’il a toujours su conserver la confiance des autorités locales.
Dans les années 50 la tension intérieure diminue et Gleb fringant quinquagénaire commence a être connu et reconnu dans la péninsule. Pas une expédition ne se prépare sans ses conseils avisés et tout doucement sa notoriété s’étend. On redécouvre son fantastique périple et un journaliste publie un premier livre « l’homme au renne de fer » qui vante les mérites de Gleb et de l’Union Soviétique… En 1960 il a l’honneur d’inaugurer le nouveau stade de Petropavlosk sur sa bicyclette. En 1971 il est invité en Allemagne de l’Est. Cette popularité relative fait des envieux et des sceptiques qui crient au mensonge, à l’affabulation. De cette malencontreuse publicité va finalement naître la vérité. En effet des témoins se manifestent comme Evguenov, un trappeur du Taïmyr et certains passagers du Lénine qui attestent du passage de Travine. On peut être surpris de la précision de ces témoignages plus de 30 ans après les faits mais comme le dit Yves Gauthier, rencontrer un homme blanc parcourant le Grand Nord en plein hiver qui plus est avec une bicyclette, constitue un souvenir que l’on ne peut oublier. Cette notoriété lui permet d’envisager un nouveau périple. Les autorités disent non à un tour du monde mais l’autorise à parcourir les démocraties populaires. Il part donc à bord d’une voiture qu’il vient d’acheter, le 28 mai 1962. Rejoignant Vladivostok par bateau comme la première fois son périple s’avère difficile à suivre et s’arrête sans raison à la frontière polonaise. On apprend qu’il est passé par Khabarovsk où il rend visite à un de ses fils puis à Gorki là encore il voit un autre de ses fils. Il arrive ensuite en Biélorussie et puis plus rien. Il ne dira pas un mot de cet échec jusqu’à son décès en 1979, emportant son rève avorté dans son tombeau. On sait par contre que juste après ce second voyage, il déménage et retourne à Pskov sa ville natale pour y profiter de sa retraite. Il se remarie et passe son temps à donner des conférences et à échafauder un nouveau voyage en Arctique. Finalement sa vie a prit tout son sens en Arctique et depuis il en a probablement quelque peu perdu le fil. C’est l’Arctique qui l’a fait homme ou plutôt qui l’a élevé au-delà du rang de simple mortel. N’était il pas comparé à un centaure, à un diable chevauchant un renne de fer ? C’est là et nulle part ailleurs qu’il a atteint sa plénitude. Sa façon de parler du Grand Nord est révélatrice de ce sentiment. Il s’y trouve comme un poisson dans l’eau et ses propos sur la vie en Arctique en témoigne de manière saisissante :

« On a tort de s’imaginer l’Arctique comme un désert. C’est un désert pour qui ne s’y est pas préparé. Mais un pisteur averti, s’il a de l’œil et de l’endurance, saura toujours lire des traces écrites dans la neige. Et les traces le conduiront jusqu’à la nourriture… Quand au scorbut  c’est simple : il faut manger la viande et le poisson cru comme le font les peuples du Grand Nord. C’est la ma table des vitamines. Je n’ai jamais eu à le regretter. »

« Il n’était pas question pour moi de songer un seul instant à la folie de mon entreprise, car sinon j’aurais été incapable d’aller plus avant. Pourquoi cette obstination ? La question m’a souvent été posée ensuite, et je n’ai jamais su y répondre. Il ne s’agissait certainement pas d’affirmer la supériorité de l’homme nouveau, ni de l’homme tout court. Un défi à moi-même ? Peut être. Et sans doute aussi une sorte d’hommage personnel aux pionniers russes qui avaient dompté le continent sibérien. »

L’Odyssée de Gleb Travine s’apparente à un pèlerinage nostalgique et naturaliste plus encore qu’à un périple écologique. C’est une vaste communion entre un homme et la nature aussi inhospitalière soit elle. A y regarder de plus près on s’aperçoit que jamais il ne se plaint vraiment des conditions atmosphériques. Elles sont un point c’est tout, à l’homme de s’adapter pour survivre. A contrario on le sent peu à l’aise dès qu’il y a trop de monde autour de lui. Il ne s’arrête jamais dans les villes qu’il traverse et il fuit les hommes pour reprendre la route très vite et se retrouver seul face au champ du monde. Il y a du Jean Giono dans cette façon d’être en symbiose avec la nature, de se fondre dans les éléments et de s’y adapter.

« Mon plus grand plaisir, c’était la route en soi. Oui j’ai bien dit la route en soi. Je ne me contentais pas de rouler la bouche ouverte. Je roulais en accumulant des impressions, en réfléchissant. Or j’avais le temps de réfléchir. Et plus je roulais, plus je me disais que le Grand Nord était une contrée extraordinaire. Nulle part ailleurs on ne peut rencontrer des gens aussi sincères et francs. Où que j’arrive, même de la façon la plus inattendue possible, on ne me demandait jamais d’où je venais avant de m’installer devant un feu et de me faire manger. Le Grand Nord est avenant. Le Grand Nord est généreux. ».

Cette histoire tellement passionnante, d’un Ulysse ou d’un Don Quichotte et de son renne de fer méritait bien un double coup de chapeau. Chez Travine on ne parle jamais de moyenne, de rendement. La bicyclette est le moyen de locomotion choisi par Travine mais lorsque le relief ou les circonstances en interdise l’utilisation et bien il s’adapte, utilise un canot, un traineau sans en faire une maladie. L’important c’est la route, le mouvement et les immensités glacées. Chapeau Monsieur Travine pour cette magnifique leçon de courage et d’abnégation. Vous avez montré qu’avec de la volonté et de l’envie on pouvait dépasser ses propres limites et survivre à des conditions extrèmes. Chapeau Monsieur Travine.

J’espère que ce coup de chapeau vous aura donné envie de livre « Le centaure de l’Arctique » d’Yves Gauthier. L’intérêt du livre d’Yves Gauthier que je vous recommande encore une fois, réside également dans le fait qu’il connaît fort bien la Russie et que grâce à cette connaissance fine du pays et de son histoire il met régulièrement en parallèle la nature idyllique que découvre Glab Travine entre 1928 et 1931 et ce que ces campagnes et ses villages sont devenus par la suite. Ici, un goulag verra le jour quelques années après le passage de Travine, là, l’industrialisation à outrance a provoqué des pollutions irréparables, ailleurs, des années de guerre civile ont dénaturées les paysages. Dans le Grand Nord, la disparition de l’Urss et des aides versées par l’Etat comme le montre bien Yves Gauthier a ramené les populations locales dans une situation parfois dramatique et voisine de celle qu’a connu Gleb Travine.

Pour ceux que cela intéresse, il semble que le musée de Pskov possède aujourd’hui encore le vélo américain de Gleb Travine, un 'Princeton', sans vitesse. Vous y verrez également le couteau avec lequel il a du se couper quelques-uns de ses orteils par une température de moins 50 degrés ainsi que quelques photos.

 

 

 

CARTE RETRACANT LE PERIPLE DE TRAVINE GLEB

 

QUELQUES REPERES DU PARCOURS DE TRAVINE

Pour vous permettre de mieux suivre le parcours de Gleb Travine, nous avons établi une carte à partir des éléments fournis par le livre d’Yves Gauthier. Le tracé, faute d’éléments suffisants, n’est pas toujours aussi précis qu’on pourrait le souhaiter mais il permet de se faire une idée assez précise de cet immense périple.

  Carte du périple de Travine Gleb   CONSULTEZ LA CARTE (clic sur le lien)

LEGENDES

____________  Trajet de Gleb Travine effectué à bicyclette

- - - - - - - - - - - - - -   Voyage en bateau

Spassk : ville traversée par Travine sans que nous en connaissions la date

Almaty : ville ou région visitée par Travine à une date précise

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Petropavlosk – Kamtchatski : 1er départ en août 1928, embarquement pour Vladivostock le 10/10/28

Vladivostock : 23/10/28

Khabarovk : 04/11/28

Tygda 11/12/28

Tchita : 14/01/29

Irkoutsk : 04/02/29

Krasnoïarsk : avril 29

Novossibirsk : avril 29

Taldy – Kurgan : 01/05/29

Almaty : 12/05/29

Bichkek : 14/05/29

Achkhabad (Turkmenbachi) : 26/07/1929

Grozny : 10/08/29

Piatigorsk : août 29

Rostov : 22/08/29

Moscou : 23/09/29

Pskov : 12/10/29

Mourmansk : 21/11/29

Arkhangelsk : 27/12/29

Kabarova et île de Vaïgatch : 24/05/30

Rivière Piassina : octobre 30

Oust - Olenek : 28/11/30

Russko – Ust’inskaya : 31/01/31

Uelen : 12/07/31

Petropavlosk – Kamtchatski : 24/10/1931


 
 
 
 

 

 Auteur de l'article : Alain Rivolla