Le Petit Braquet, Coup de Chapeau à
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Chronique n° 30
 
 

Gleb Travine

Coup de chapeau à

 

Gleb TRAVINE

 

 

EXPLOITS AUTHENTIQUES D'UN VERITABLE AVENTURIER ...

 

Il est parfois des histoires tellement ahurissantes que l’on se pose longtemps la question de savoir si oui ou non elles sont bien réelles. L’aventure de Gleb Travine à la fois exploit sportif et magnifique histoire humaine en fait partie. Gleb Travine est un grand personnage de roman. Un héros picaresque, un Don Quichotte qui aurait troqué sa Rossinante contre une bicyclette.

Avant d’aller plus avant et de vous conter la fabuleuse histoire de Gleb Travine, il est nécessaire de préciser que les seules données disponibles concernant cet homme se trouvent dans le très beau livre d’Yves Gauthier « Le centaure de l’arctique » aux éditions Acte Sud. Rendons donc à César ce qui lui appartient et remercions Yves Gauthier d’avoir permis aux lecteurs français de connaître Gleb Travine, un homme hors du commun.

Gleb Travine est né avec le siècle, en 1900 dans une famille pauvre de Russie. Sa famille habite alors le petit village de Kossievo près de la ville de Pskov. La vie est difficile et quand son père rentre du service militaire estropié des deux jambes, cela devient encore plus compliqué. Ne pouvant plus travailler comme paysan ou bûcheron, le père suivi de sa petite famille réussit à trouver un petit boulot de gardien et concierge dans un entrepôt de Kvas dans la ville de Pskov. Appelé aussi "khlebnoe pivo" (bière de pain), le Kvas (ou kvass) est une boisson très appréciée en Russie. Faiblement alcoolisée et pétillante elle est produite en faisant fermenter du pain dans de l'eau. Autrefois, le kvas avec ses 4 degrés d'alcool, breuvage léger comparé à la vodka était surtout consommé dans les campagnes. La fabrication était bon marché et la levure contenue dans le kvas complétait l'alimentation monotone et souvent à peine suffisante des paysans russe qui en consommaient d’importantes quantités. L’entrepôt où le père de Gleb travaillait, était situé au bord de la Velikaïa, large et calme rivière où circulaient les barges et les vapeurs à aube.

 

Pskov est une ville située au nord-ouest de la Russie, à 20 km de la frontière avec l'Estonie. Elle comptait 43 000 habitants en 1926 (194 900 en 2007).  La première mention écrite de Pskov date de 903. Cité marchande, siège d’un archevêché orthodoxe, Pskov fut un important foyer de la culture russes tout comme Novgorod.

Enfant Gleb est passionné par la nature, il passe de longues heures en forêt et devient très vite un chasseur adroit. L’activité physique l’intéresse également beaucoup et à vingt ans il devient moniteur de sport et il exercera dans les organisations de sport ou de chasse contrôlées par le gouvernement de l’URSS qui leur confiera la mission « d’éduquer la jeunesse du pays ». De 1920 à 1922 il enseigne les sciences de la chasse puis jusqu’en 1925 il étudie la géographie et devient en parallèle électricien. C’est à 23 ans que Gleb se prend d’une passion surprenante pour la bicyclette. En effet la bicyclette n’est pas à l’époque, mais l’est elle devenue aujourd’hui, un moyen de locomotion populaire en Russie. En 1923, la Russie communiste investi d’abord dans le collectif et la bicyclette, individualiste par essence contredit la philosophie ambiante et de fait n’intéresse pas les dirigeants politiques de l’époque. Elle les intéressera plus tard comme sport de compétition et donc comme moyen de mettre en avant la réussite et les valeurs du communisme. On a tous en mémoire les pseudos amateurs soviétiques qui avec leurs homologues d’Allemagne de l’Est ont trustés systématiquement les premières places des compétitions internationales amateurs jusqu’à la chute du mur de Berlin. A cette époque, les vélos sont rares en Russie et selon Yves Gautier ce serait lors d’un voyage à Moscou où Gleb Travine se serait rendu en tant que Délégué de la région de Pskov au IIème congrès des chasseurs de Russie, qu’il aurait acquis sa première machine. Un vélo d’occasion de marque Leitner. Dès les premières balades dans les campagnes autour de Pskov il comprend qu’il a trouvé sa petite reine et qu’elle va donner un sens à sa vie. Dans sa tête l’envie de voyage, d’exploit prend corps. Il étudie la géographie, connaît la chasse et les moyens de survivre en milieu hostile, il se sent donc capable de réaliser un tour du monde en comptant uniquement sur ses compétences. Il cherche, bouquine, se documente, perfectionne patiemment ses compétences en mécanique tout en peaufinant son projet. Il voit grand et ne sait pas encore que son pays tout doucement se referme sur lui-même pour longtemps. Il espère partir de Pskov, traverser l’Urss jusqu’au Kamtchatka, franchir le détroit de Béring pour arriver en Alaska et rejoindre l’Amérique du Nord. Son voyage rêvé se poursuivrait alors via l’Australie, le Japon et l’Afrique avant un retour triomphal à Moscou. A la fin de l’été 1925 Gleb s’est trouvé un compagnon d’entraînement en la personne d’un ancien camarade de collège, moniteur sportif mais également compétiteur. Ils s’entraînent chaque jour en dissertant sans fin sur le projet de Gleb. Pour lui il n’y a pas de problème mais toujours des solutions. Il n’a pas les moyens de partir avec des vivres, qu’importe « la nourriture est au bout du pied ». Il ne connaît pas les langues des contrées traversées, qu’importe il parle l’espéranto et c’est pour lui la langue du futur. Hélas lorsque enfin Gleb obtient l’accord du Ministère des Sports, l’armée juge bon de calmer notre bouillant jeune homme. Il va passer deux ans à murir son projet, d’abord comme élève à l’Ecole des Cadres de l’Armée avant de devenir chef instructeur du personnel de commandement de Léningrad, responsable du programme sportif. Comme en témoigne ses états de service (officier de réserve, médaillé au tir de précision…), Gleb Travine n’est pas un idéaliste, il sait se plier à la discipline militaire et il est bien noté par ses supérieurs. Patiemment il continue à se préparer faisant preuve d’une volonté tenace qui lui sera d’un grand secours durant son périple.

« Pendant mon service militaire à Léningrad, je me suis lancé à fond dans la géographie, la géodésie, la zoologie, la botanique, la photographie, le fraisage (pour la réparation du vélo) bref tout ce qui pouvait servir au voyage. Evidemment, je m’entrainais aussi physiquement en disputant des compétitions de natation, d’haltéropholie, de cyclisme, d’avirons »

Lorsqu’il est enfin libéré, l’Union Soviétique a déjà beaucoup changé. Staline doucement mais fermement serre la vis à son peuple. Fini les voyages, fini l’espérance de sortir du pays, les frontières deviennent de véritables murs de prison. Infranchissables et dangereuses. Gleb se dit qu’à l’autre bout du pays la tyrannie du petit père du peuple est probablement moins féroce et il demande une feuille de route pour le Kamtchatka. Officiellement il souhaite aider son pays à développer une province sauvage et éloignée mais secrètement il espère que les autorités locales seront plus faciles à convaincre.

Fin novembre 1927 le vapeur sur lequel s’est embarqué Gleb accompagné de quelques camarades qu’il a convaincu de venir avec lui tenter l’aventure du grand est arrive donc à Petropavlosk, la capitale du pays. Dès le lendemain de son arrivée il se fait embaucher comme électricien et il participe à la construction de la première centrale thermique de la province qui sera inauguré en mars 28. Dans ce pays qui manque de tout et ou tout arrive par bateau Gleb réussi avec l’argent économisé à se faire livrer une bicyclette américaine… une Princeton rouge. Cette bicyclette possède un guidon en v, des jantes en chène, un phare à huile et un pignon libre avec un système de crans permettant de freiner par rétropédalage. Gleb s’est également fait livré deux chaines de rechange, deux jeux de pneux ainsi que des pédales et leurs axes. Notre explorateur fabrique lui-même ses sacoches dans lesquelles il met une paire de jumelles, un couteau de marque Remington et un Kodak (l’amérique ou plutôt la technologie américaine le fascine). Il y ajoute slips, chaussettes, maillots, serviettes ainsi que des culottes de laine, des chemises de cowboy, un blouson en peau de mouton et une petite couverture. Pour toute provision il emporte un kilo de chocolat et sept briques de thé, le reste il le cueillera et le chassera sur sa route. Au total c’est probablement 50 à 60 kilos qu’il va devoir faire avancer à la force de ses mollets endurcis. Avant de tenter un périple qu’il envisage maintenant comme un tour de Russie, Gleb décide de s’octroyer un premier galop d’essai dans la péninsule du Kamtchatka. En août 1928 il part donc pour le nord de la péninsule pour un périple de 700 kilomètres environ pour aller rejoindre le pacifique à Oust kamtchatsk avant de revenir à Petropavlosk par bateau.

Il avait espéré un moment obtenir les autorisations nécessaires pour pouvoir traverser le détroit de Béring et poursuivre sa route en Alaska. Utopiste peu conforme avec l’évolution politique de l’URSS le projet avait bien entendu été rejeté mais Gleb têtu voir obstiné et d’une patience à toute épreuve continue à se préparer. Il a toujours montré une véritable fascination pour le personnage d’Ulysse et il se verrait bien réaliser son « Odyssée » dans les plaines sauvages de l’Arctique,  manière pour lui de concilier ses aspirations avec son autre grand modèle le célèbre explorateur Amundsen. Il a besoin, il a envie d’exploit, il ne reste plus de terre à découvrir qu’importe il peut bien affronter des terres hostiles à mains nues. Gleb rêve aussi de devenir un héros de l’Union Soviétique mais la il y a un véritable hiatus. Les dirigeants souhaitent et ne reconnaissent que l’héroïsme social, collectif surtout si il est possible de le mettre en scène pour glorifier le pays. Un exploit inutile, individuel réalisé avec un engin par essence individuel ne rentre pas du tout dans leurs plans. Alors Gleb imagine une autre manière de vendre son projet, il le présente comme un raid de propagande ayant pour but de montrer que rien ne résiste à l’homme nouveau du pays des Soviets. Il déclare qu’il fera à chaque étape des conférences pour vanter les bienfaits du sport et des Soviets… « La force de l’exemple est un moteur pour les plus faibles » est un des slogans de l’URSS dont il fait usage pour présenter son projet qui se fera désormais en suivant les frontières de cet immense pays qu’est l’URSS. Dans son fort intérieur il espère toujours que ce ne sera là qu’un prélude à un véritable tour du monde mais devant les difficultés administratives qui s’accumulent sans cesse il commence à comprendre que ce ne sera jamais qu’un rêve. Après moultes démarches il obtient enfin l’accord du Konsomol. On lui fournit une feuille de mission à en tête du Kamtchtka où il est présenté comme « cyclotouriste propagateur du sport soviétique ». Ce papier est une sorte de laisser passer vis-à-vis des autorités des provinces qu’il doit traverser. On lui donne également un livret de route qu’il devra faire viser à chaque étape. Au moment du départ Prokopi Novograblenov, un régionaliste qui l’a beaucoup aidé dans la connaissance de la région lui souffle que des villageois l’ayant vu sur son vélo l’on surnommé « le centaure ». Passionné de mythologie, fasciné par l’épopée d’Ulysse Gleb après quelques instants de surprise, se satisfait de ce surnom qui, quelque part l’élève déjà au rang du mythe.
Lui le chasseur émérite entame son périple sans arme à feu mais dans une condition physique parfaite. Il est prêt.

« Quand je rencontrais la population, j’animais des causeries sur le Kamtchatka, je faisais la propagande du sport soviétique et du cyclotourisme. Afin d’éviter toute cérémonie pompeuse d’accueil ou d’adieu, je m’arrangeais pour arriver tard le soir et repartir tôt le matin. Partout j’ai été accueilli à cœur ouvert. Etant toujours invité, je n’ai jamais fait de dépenses pour ma nourriture. En cas de nécessité, mes frais étaient pris en charge d’un commun accord par les instances locales du pouvoir soviétique sur foi de ma signature. Les rares fois où c’est arrivé, c’était consigné dans mes papiers de route. »

Le 23 octobre 1928, Gleb arrive par bateau à Vladivostok. Il fait poinçonner son livret et prend la route immédiatement.

«  Ne jamais s’attarder sans nécessité absolue » sera son leitmotiv tout au long de son périple. Il avance sereinement dans la campagne mandchou, humide et envahie par les moustiques. Ce n’est qu’après Oussourisk que la tranquillité fera place à la peur lorsqu’il découvrira sur la piste déserte les empreintes énormes d’un tigre. Aux traces s’ajoutera bientôt un feulement des bruits de branches cassées. Gleb a peur alors il pédale sans s’arrêter, les sens aux aguets, il lui semble même apercevoir la robe tachetée de l’animal dans les fourrés puis après un temps qui lui semble une éternité, il est de nouveau seul, le fauve ayant renoncé à l’attaquer. Avec le recul Gleb analysera les choses de la façon suivante : «  Plusieurs fois, j’ai eu l’occasion de constater que toutes les bêtes sauvages, que ce soit dans la taïga, le désert ou la toundra, renonçaient à m’attaquer grâce à mon vélo. Ce qui faisait peur , c’était sa couleur rouge vif, ses rayons de nickel brillant, sa lampe à huile et son fanion qui claquait au vent. Mon vélo me servait de garde du corps. La peur de l’inconnu est un instinct. ».
Durant cette première partie du voyage, il avance correctement à raison de 65 kilomètres par jour pour 10 à 12 heures de pédalage sur des pistes boueuses qui bien souvent finissent par faire déjanter ses pneus. Quand il arrive à Khabarovsk, la valve de son pneu arrière est arrachée. Il finit par dégotter des pneus neufs avec des chambres séparées qui lui simplifieront la tâche. Quand la nuit arrive en rase campagne en général il s’installe contre un chablis (arbre déraciné par le vent) qui le protège des pluies fréquentes en cette saison. Il se fait un lit de feuillage et utilise son vélo comme auvent et comme barrière de protection placée devant lui et fermant le petit espace qu’il s’est aménagé.

 

Il atteint bientôt le fleuve Amour qui en aval fait office de frontière avec la Chine sur plus de 1000 kilomètres. Plus de 2 kilomètres de large, pas de pont ni de bac pour le franchir hormis le viaduc du transsibérien. Proche de la frontière chinoise le viaduc est gardé en permanence par des sentinelles en arme car la situation avec le voisin Chinois est tendue. Après de longues discussion Gleb obtient enfin le droit d’emprunter le viaduc mais ce n’est pas une partie de plaisir en effet les rails et les travées sont directement rivés sur la structure métallique laissant voir les eaux tumultueuses entre chacune d’entre elles. Seule une piste de visite composée de deux planches borde les rails. Pas de rambarde, aucune protection aucune sécurité et c’est tel un équilibriste sans filet que Gleb franchira les trois kilomètres du viaduc. Il entre maintenant en Sibérie et avec l’automne qui avance les températures descendent de plus en plus bas. Il gèle maintenant une bonne partie du jour et Gleb se décide enfin à mettre des gants ou plutôt des moufles en peau de lapin. Lorsqu’il atteint la Zeia affluent du fleuve Amour il constate que la rivière est gelée et il décide, après un bref essai de continuer sa route sur la glace. A nous Français cette idée peu paraître saugrenue mais pour un Russe elle l’est beaucoup moins en effet compte tenu de son importance le réseau hydrographique de la Russie a toujours joué un rôle majeur pour les déplacements de la population. Durant la saison chaude on préfère le canot à des chemins boueux voir spongieux et l’hiver la glace qui recouvre le lit des cours d’eau est beaucoup plus rapide que les chemins parsemés de nombreuses congères. L’essai est concluant. Gleb y prend même beaucoup de plaisir car il éprouve une sensation de vitesse qu’il n’a pas connu jusqu’à présent, empêtré le plus souvent dans des chemins humides et sans rendement. En huit jours il parcourt ainsi 300 kilomètres et il entre à Tygda le 11 décembre 1928. Les conditions climatiques sont de plus en plus difficiles dans une zone qui est très peu peuplée alors par sagesse Gleb rejoint le tracé du transsibérien jusqu’à Tchita où il entre le 14 janvier 1929 par une température de – 27 °.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour se protéger du froid il se badigeonne la peau du visage de graisse d’ours mais il se contente d’un simple bandeau pour se protéger la tête arguant que sa longue chevelure le protège suffisamment…Le temps de faire tamponner son carnet de route et il repart en direction du lac Baïkal.

 

 

 

Les hivers en ces régions pourtant éloignées du cercle polaire sont terribles. C’est ici qu’au cours de son immense périple, Travine rencontrera les températures les plus basses. Il n’aura pas plus froid 3 000 kilomètres plus au nord quand il sera face à l’océan glacial Arctique à hauteur de Dickson le point le plus septentrional de son aventure. – 40 °puis – 50 ° mais finalement ce n’est pas l’homme qui souffre le plus du froid mais la machine. A cette température l’acier de sa pédale se brise soudain comme du verre. Heureusement Gleb possède une pédale de rechange et il repart immédiatement. Arrivé au bord du lac Baïkal qui est le plus profond lac du monde, Gleb retrouve avec plaisir la glace qui se déroule facile sous ses roues. Il y a certes quelques hummocks (sortes de monticules arrondis de glace s’élevant au dessus du niveau du champ de glace qui lui est complètement plat), entre lesquels il doit slalomer mais tout se passe à merveille. Il rejoint mais des pécheurs qui sur leur traineau n’en crois pas leurs yeux de voir un homme seul sur une machine qu’ils ne connaissent pas se déplacer aussi vite qu’eux. On discute quelques minutes on donne de  la truite fumée et quelques tuyaux au voyageur et chacun reprend sa route. Bien des années plus tard Gleb croisera par hasard, le petit fils d’un de ces hommes qui lui dira que jusqu’à la fin de ses jours son grand père lui avait parlé de ce garçon qu’il avait croisé en plein hiver sur le lac Baîkal et qui pédalait tête nue, en caleçon de laine. Parvenu sur l’autre berge, Gleb fait tamponner son carnet de route à Irkoutsk le 4 février. Il continue sa route en glissant sa roue avant dans la trace laissée par les traineaux. Le soir il trouve toujours un village où on lui fournit le gite et le couvert profitant ainsi d’un sens de l’hospitalité qui garde encore toute sa vigueur ancestrale. Il se régale d’un breuvage à base de miel et de fraises séchées. Avec cette diététique idéale il avance sans problème et arrive à Novossilbirsk au début du mois d’avril 1929.

En Asie Centrale, le progrès avance lentement, très lentement même et en beaucoup d’endroit où Gleb Travine passe la bicyclette est totalement inconnue à tel point qu’il n’existe pas de mot dans certaines langues locales pour la désigner. Ainsi lorsqu’en mai 1929 Gleb demande que l’on traduise ses cartes de visite en langue Tadjik le journaliste qu’il consulte ne trouvant pas de mot finit par désigner la bicyclette du vocable de chaïtan-arba : le char du diable.
Durant les mois qui suivent Gleb traverse toutes les provinces russes d’asie centrale, provinces qui aujourd’hui sont devenues des Etats Souverains : Kazakhstan, Kirghistan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan.

Il fait route vers le sud et avec le mois d’avril le temps change très vite. Il rejoint la rivière Karatal qui s’écoule dans le lac Balkhach le 1er mai 1929. Il se déplace maintenant dans une steppe brulante et désolée. Aucun arbre à l’horizon, Gleb doit rationner son eau et il progresse difficilement les jantes à moitié enfoncées dans un sol sableux et sec. C’est une période difficile pour lui et il raconte même que durant six jours il a pédalé sans rencontrer âme qui vive. Pour se nourrir Gleb sait se contenter de peu.

« Côté nourriture, c’était difficile. Je chassais des souris égarées et je me délectais de leur chair fétide et grasse. L’eau se faisait extrêmement rare, et toujours souillée de saletés nauséabondes qui me piquaient le nez. Après quelques lampées, je n’avais plus que des larves et de la vermine dans le creux des mains. »

Dans ces contrées désertiques Gleb fait un jour une très mauvaise rencontre. A la tombée de nuit alors qu’il vient de s’engager dans un petit canyon éclairé seulement par la lampe à huile de son vélo il se trouve face à un cobra.

« Mort de peur, je reculais au ralenti sans quitter le cobra des yeux. Il était devant moi comme une sentinelle au garde à vous. A chaque pas ma reculade pouvait m’être fatale. Le serpent n’a pas bougé. Alors j’ai tourné délicatement ma bicyclette et je l’ai enfourchée en suant à grosses gouttes froides. J’avais beau pédaler, c’était comme si mon vélo avait pris racine. »

Gleb traverse Alma Ata (Almaty) alors capitale Kazakh le 12 mai 29 puis il prend la direction de l’ouest par la vallée du Tchou.

Il entre désormais en terre d’islam, dans une région très riche à l’époque : blé, vigne, melons et pommiers y poussent allègrement. Cette vallée qu’il considère comme un petit paradis deviendra cinquante ans plus tard une zone où seront perpétués de nombreux massacres interethniques entre Russes, Kirghiz et Ouzbeks… Gleb est un solitaire un routard quelque peu sauvage. Il apprécie l’hospitalité de la population qui lui offre le gite et le couvert mais il n’en profite jamais plus d’une nuit. Il ne prend pas le temps de visiter les villes qu’il traverse ou de se lier d’amitié avec quiconque. Il est toujours prêt pour le départ un peu comme si il avait peur une fois arrêté d’être trop bien et de ne pouvoir repartir. Peut être a-t-il peur qu’une relation affective ou plutôt amoureuse l’empêche d’accomplir son grand œuvre, alors il donne toujours l’impression d’être pressé par le temps refusant poliment mais fermement toutes les invitations qu’il reçoit. Alors il pédale encore et toujours, passant Frounze puis Tachkent et bientôt Samarkand. Un jour qu’il dort comme souvent à la belle étoile, il est réveillé en sursaut. Allumant sa lampe il s’aperçoit alors que ses chaussures ont été mordillées par des chacals. Après quelques instants ceux-ci s’enhardissent même et tente de l’attaquer à plusieurs. Protégé par sa bicyclette Gleb fait face aux premiers assauts mais bientôt c’est toute une meute qui veut sa perte. Notre homme est rusé et jamais à court d’idée. Pour faire fuir les animaux déchainés il fait bruler une pellicule de son appareil photo ce qui provoque la panique des petits carnassiers.

A Termnez près de la frontière Afghane, vaincu par la chaleur qui approche les 50° Gleb, fait exceptionnel s’accorde 24 heures de repos.
Gleb est définitivement un homme du froid et ces paysages et ce climat ne lui conviennent pas le moins du monde.

« Partout du sable. Faute de repère visible, je gardais le cap sur l’ouest à l’aide de ma boussole. A dire vrai je n’en pouvais plus. Le soleil cognait comme jamais. Les poignées fondaient sur mon guidon, lui-même en fusion. Impossible de m’arrêter, sous peine de rôtir sur place. »

Il passe part Karakul, Boukhara et entre au Turkménistan, il progresse très difficilement dans un sable dense formant des dunes, à la limite désertique et après une rencontre malheureuse avec un varan plus grand que son vélo il arrive enfin à Achkhabad (turkmenbachi) capitale de la province, au bord de la mer Caspienne. En échange d’une conférence sur son périple, il s’embarque le 26 juillet 1929 sur un cargo en direction de Bakou.

De sa traversée de l’Azerbaïdjan, de la Géorgie, de l’Ossétie du Nord et de la Tchétchénie, Gleb Travine ne relatera que peu de chose. Dans ces pays chargés d’histoire Gleb semble s’être contenté de pédaler et de se gaver des nombreux fruits (pommes, poires, raisins et mirabelles) dont regorgent ces contrées en cette saison.

« Après les privations endurées dans le désert et en prévision d’un l’hiver peut être maigre, je ressentais le besoin de faire le plein d’énergie fraîche. »

Pour le reste rien ne semble l’avoir suffisamment impressionné ou passionné pour qu’il le relate dans son journal de bord, l’esprit peut être déjà complètement tourné vers le nord et sa banquise. La traversée d’une zone montagneuse pour rejoindre le nord du Caucase l’oblige souvent à marcher car avec un braquet unique et un engin dépassant les 60 kilos la progression n’est jamais aisée lorsque le terrain est accidenté.

Après Grozny qu’il traverse le 10 août, Gleb file plein nord et profite d’un relief désormais beaucoup moins montagneux pour atteindre Rostov au bord de la mer Noire le 22 du même mois. Son prochain objectif est désormais tout proche de l’autre coté de la mer : Yalta et la péninsule de Crimée. Il prend le bateau et arrive à Kerch à l’extrême sud de la péninsule.

Cette région, si l’on en croît Yves Gauthier le déçoit à la fois par ses paysages et par ses habitants. Ici le tourisme existe et par la même l’hospitalité telle qu’il l’a connu et apprécié depuis le Kamtchatka n’a plus sa place. Ici rien n’est gratuit tout se monnaye et les guides touristiques accrocheurs et arrogants laissent un souvenir désagréable à notre baroudeur qui les compare à « une peste insupportable ». Malgré cela il passe par les lieux de villégiature en vogue à l’époque : Yalta ; Sébastopol, Bakhtchissaraï l’ancienne capitale des Khans de Crimée et enfin Simferopol. Gleb entre maintenant en Russie Européenne en direction de Moscou, toujours avec la même obsession avancer et ne jamais s’arrêter plus que nécessaire.

« Mon objectif, c’était d’avancer comme une boule sur le tapis d’un billard. Pas une halte inutile, pas une journée de perdue »

Le 23 septembre il entre dans Moscou. Le Conseil Supérieur de la Culture Physique l’accueille sans fioriture bien au contraire on le considère comme un farfelu et on tente de le dissuader de poursuivre sa route en lui proposant même une place sur le rallye automobile Moscou-Vladivostok. Notre homme connaît la rhétorique, avec des phrases empruntées à l’idéologie ambiante il réussit à faire valider la suite de son projet et même à obtenir une paire de jantes métalliques neuves. Il vient de parcourir plus de 30 000 kilomètres avec des jantes en chêne qui sont à bout de course. Dès qu’il a ses nouvelles jantes, il reprend la route en direction de Pskov sa ville où il arrive le 12 octobre 1929. Trois jours de repos voilà le temps qu’il s’accorde pour voir sa famille et hop il reprend le chemin de l’arctique ; son Graal vers lequel son esprit est tendu depuis qu’il a pris la route. Il s’élance en direction de la Carélie, le pays aux quarante mille lacs, qui fait frontière avec la Finlande. Pays humide et verdoyant l’été, blanc de neige de l’hiver, pays désertique aussi avec moins de 4 habitants au kilomètre carré. Il passe par Schlusselburg et son magnifique château au bout du lac Ladoga où les autorités lui donnent une paire de chaussures.

Soudain l’hiver arrive, c’est l’embâcle et Gleb immédiatement décide de profiter de ce goudron blanc qui recouvre lacs et rivières et qui facilite grandement sa progression. A partir de Pétrozavodsk, capitale de la Carélie, la glace est suffisamment épaisse pour qu’il puisse rouler sans risque sur le lit du fleuve Kem. Malgré le froid de plus en plus vif, Gleb est heureux, il est dans son élément.

« Les lacs Caréliens, ce n’était donc pas un obstacle. L’obstacle consistait plutôt dans la rumeur qui disait qu’un homme sauvage coiffé d’un anneau de fer courait les lacs à cheval sur un monstre. En fait d’anneau, il s’agissait de mon serre-tête vernis qui empêchait mes cheveux long de retomber sur mes yeux. J’avais fait le vœu de ne pas les couper avant la fin du voyage.
A Mourmansk la rumeur du diable à vélo m’a devancé. Dans les faubourgs de la ville, un homme en bottes de feutre m’a arrêté. C’était un médecin nommé Androussenko. Ce vieil habitant du grand nord ne croyait rien de ces histoires de diable.  Mais ce qu’on racontait sur mon compte lui paraissait surnaturel. Il a touché ma veste de peau, mes chaussures, puis m’a demandé la permission de m’ausculter. J’ai accepté. Il m’a tâté le pouls, écouté mes poumons, tapoté mon dos, ma poitrine, avant d’annoncer satisfait :
- Et bien mon vieux, avec une santé comme la tienne, tu pourras vivre deux vies !
- J’ai conservé une photo de cette rencontre. Aujourd’hui encore, elle me fait sourire. Même un médecin athée ne voulait pas croire que je n’étais rien de plus qu’un homme bien entraîné en proie à un rêve excentrique. Einstein avait bien raison de dire que les préjugés étaient moins fissibles que l’atome. »

Gleb Travine entre à Mourmansk à l’extrême nord de la péninsule de Kola le 21 novembre 1929. Comme le fait remarquer à juste titre Yves Gauthier, après Pétropavlosk-Kamtchatski et Vladivostok, Gleb vient sans le savoir de faire le tour de trois ports qui deviendront les futures bases de sous marins nucléaires soviétiques avant de devenir des régions fortement polluées par ces mêmes engins pourrissant dans ces eaux autrefois limpides.

QUELQUES REPERES DU PARCOURS DE TRAVINE

Pour vous permettre de mieux suivre le parcours de Gleb Travine, nous avons établi une carte à partir des éléments fournis par le livre d’Yves Gauthier. Le tracé, faute d’éléments suffisants, n’est pas toujours aussi précis qu’on pourrait le souhaiter mais il permet de se faire une idée assez précise de cet immense périple.

  Carte du périple de Travine Gleb   CONSULTEZ LA CARTE (clic sur le lien)

LEGENDES

____________  Trajet de Gleb Travine effectué à bicyclette

- - - - - - - - - - - - - -   Voyage en bateau

Spassk : ville traversée par Travine sans que nous en connaissions la date

Almaty : ville ou région visitée par Travine à une date précise

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Petropavlosk – Kamtchatski : 1er départ en août 1928, embarquement pour Vladivostock le 10/10/28

Vladivostock : 23/10/28

Khabarovk : 04/11/28

Tygda 11/12/28

Tchita : 14/01/29

Irkoutsk : 04/02/29

Krasnoïarsk : avril 29

Novossibirsk : avril 29

Taldy – Kurgan : 01/05/29

Almaty : 12/05/29

Bichkek : 14/05/29

Achkhabad (Turkmenbachi) : 26/07/1929

Grozny : 10/08/29

Piatigorsk : août 29

Rostov : 22/08/29

Moscou : 23/09/29

Pskov : 12/10/29

Mourmansk : 21/11/29

Arkhangelsk : 27/12/29

Kabarova et île de Vaïgatch : 24/05/30

Rivière Piassina : octobre 30

Oust - Olenek : 28/11/30

Russko – Ust’inskaya : 31/01/31

Uelen : 12/07/31

Petropavlosk – Kamtchatski : 24/10/1931


 
 
 
 

 Copyright©Le Petit Braquet || Version V.01 || Nov2005   Auteur de l'article : Alain Rivolla