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- Chronique n° 94
 
 

Coup de chapeau à

 

 

 

Chapitres I et II

 

Champion Albert

 

 

Albert Champion

Nul n’est prophète en son pays et malgré un nom qui toujours symbolisa son tempérament et ses multiples talents, Albert Champion dont les exploits sportifs et la réussite industrielle sont remarquables, est aujourd’hui totalement oublié dans l'hexagone. Beaucoup plus connu aux États-Unis où il réalisa la majeure partie de sa carrière cycliste avant d’y devenir un businessman à succès ; Albert Champion est aussi un personnage controversé de par ses liens avec le talentueux et sulfureux Choppy Warburton. Coureur cycliste de grand talent, il préféra les sensations fortes et l’argent facile des courses de demi-fond à la poussière et aux aléas d’une vie de routier. Tout comme la mécanique, la vitesse fût sa grande passion, et très vite il devint en parallèle pilote de moto et de tricycle. Audacieux, et même téméraire, il établit de nombreux records avant d’être contraint de renoncer à piloter à la suite d’un dramatique accident lors de sa première course automobile. Perfectionniste dans l'âme, il réussit, lui le gamin de Paris, à force de travail et d'abnégation à créer deux entreprises qui sont aujourd'hui encore mondialement connu. Personnage clé de l'industrie automobile américaine aux cotés de William Durant, Louis Chevrolet ou Walter Chrysler, Albert Champion incarne magnifiquement le rêve américain. Son histoire, bigger than life ( plus grande que la vie) se découvre comme un roman. Sa disparition, dans des circonstances troubles, à moins de 50 ans, transforme en tragédie l’aventure passionnante et méconnue du créateur des célèbres bougies Champion et AC.

 

Albert Champion

Albert Champion 1 - Le Gamin de Paris

Albert Joseph Champion est né le 5 avril 1878 à Paris, dans le 17ème arrondissement, avenue Mac Mahon, à proximité de la place de l’Étoile. Il est issu d’une famille très modeste. Son père Alexandre, âgé de trente cinq ans, est cocher. Sa mère, Marie Blanche Carpentier qui n’a que vingt cinq ans à sa naissance, est ménagère blanchisseuse. Le couple s'est marié le 17 janvier 1874. Albert est le premier enfant du couple et il arrive après plus de cinq ans de mariage. L'enfance d'Albert semble avoir été plutôt heureuse. La famille est soudée. Ce n'est pas le grand luxe mais  les enfants ne manquent de rien. Tout va basculer avec le décès brutal du père, Alexandre,  victime d'une pneumonie, le 27 décembre 1889. Sa disparition laisse la famille Champion dans une situation difficile. Marie Blanche se retrouve seule avec quatre enfants : Albert, Louis, Prosper et Elise. Albert qui est l'aîné est contraint d'aider sa mère mais il apprend aussi très vite à se débrouiller seul.

Albert est un gamin des rues, un gavroche qui apprend la vie sur les pavés de la capitale. Malgré son tout jeune âge, dès qu'il le pourra, il aidera financièrement sa mère en effectuant tous les petits boulots qu'un gamin de son âge peut faire.

Habitant en plein centre de Paris, rue du Débarcadère près de l'avenue de la Grande Armée, il voit, dès son plus jeune âge, dans les boutiques de plus en plus nombreuses des marchands de cycles, les nouvelles machines avec leurs peintures resplendissantes. Il croise bien évidemment des vélocipédistes qui sillonnent les rues. Il voit les élégants et instables grands bis disparaîtrent et céder la place aux bicyclettes bien plus maniables et confortables. Paris attirent les meilleurs coureurs sur piste du monde et peut être a-t-il parfois assez d’argent pour aller dans un des vélodromes de la ville pour assister à un meeting où s'enchainent des épreuves de vitesse, des courses de demi-fond, des courses de handicap et des épreuves de tandem.

Que le fils d'un cocher apprécie la bicyclette et s'y intéresse est assez rare à l'époque compte tenu des rapports pour le moins tendus qui ont opposés et qui opposent encore au début des années 1890 la profession des cochers aux cyclistes. Les premiers cyclistes ont eu à faire face à un mouvement que l'on peut qualifier de vélophobe. Une vitesse inconsidérée, quelques attitudes imprudentes ont vite dressé une partie de la population contre ce nouveau mode de locomotion en vogue dans la capitale. Les plus vindicatifs à l'égard des vélocipédistes étaient ceux qui travaillaient dans les rues et qui se considéraient comme gênés dans l'exercice de leur profession. La presse se fait régulièrement l'écho, d'incidents intervenus dans les rues et, un peu partout dans les villes, les autorités prennent des mesures pour assurer la sécurité publique. Le plus souvent, elles visent à limiter la vitesse et à apaiser les rapports entre les différents usagers. Parfois même, pour ne pas se compliquer la tâche, les arrêtés pris par les maires se contentent de bannir les cyclistes des parcs, des boulevards, des rues et des trottoirs. Les associations vélocipédiques prirent fait et cause pour leurs membres et grâce à un important travail d'explication, elles finirent par obtenir la clémence et la protection des autorités.

Pour les cyclistes, les responsables de leurs soucis, sont des charretiers brutaux et de cochers qui prenaient un malin plaisir à les culbuter dans un fossé et à les pourchasser pour les voir dégringoler de leurs machines.

Gamin de la rue, Albert Champion côtoie, dès sa plus tendre enfance, les personnes qui vivent et travaillent dans la rue et c'est la petite reine qui le fascine pour l'indépendance et les sensations qu'elle procure. Il pourrait faire sien les vers de Paul Weil :

Si l’on en croit Edouard de Perrodil , qui écrivit en 1904, un petit livre sur la vie et la carrière d’Albert Champion, c’est à onze ans, alors qu’il traînait dans les rues, aux alentours de la Porte Maillot que le déclic s’est produit. Albert croise alors un monocycliste nommé Thellier, personnage très connu à l’époque qui va lui apprendre à se servir de son engin.

Edouard de Perrodil est un excellent journaliste, drôle, passionné, précieux sans jamais être ridicule. Ses exploits cyclistes notamment son voyage de Paris à Madrid en compagnie d'Henri Farman, le futur aviateur qu'il raconte avec beaucoup d'humour dans son livre « Vélo! Toro! »  méritent le détour mais sur la jeunesse d'Albert Champion, il commet quelques approximations. Tout d'abord le monocycliste dont il nous parle, a pour nom Tellier et non pas Thellier. On retrouve de très nombreuses traces dans la presse nationale, des exploits de Tellier mais celui-ci n'est actif qu'à partir de 1892. Tellier qui n'a pas les qualités physiques suffisantes pour se faire un nom sur une machine classique, va se cantonner dans cette spécialité où sur route il n'a que très peu d'adversaires. De Perrodil affirme que Tellier s'est occupé de Champion quand celui ci avait onze ans, ce qui correspond à l'année 1889. Il est probable qu'il ne s'agisse donc pas de Tellier mais d'un autre coureur qui ait initié Albert à l'art du monocycle. Quinze ans plus tard, alors que le monocycle n'intéresse plus personne et qu'il est désormais cantonné dans les cirques, le seul nom qui revient en mémoire à Edouard De Perrodil est celui de Tellier dont l'heure de gloire est passée depuis fort longtemps.

A la fin des années 1880, les meetings cyclistes incluent assez régulièrement dans leur programme, une épreuve de monocycle sans que cela constitue une discipline à part entière. Les participants sont en général peu nombreux. Les ténors sont des cyclistes de renom comme Charles et Jules Terront, Louis Cottereau. 

Pour ces hommes qui vivent de leur sport, c'est une course ou une exhibition de plus et donc une rentrée financière supplémentaire. L'instabilité caractéristique du monocycle ne constitue pas pour eux, un obstacle insurmontable car ils ont tous fait leurs premières armes sur des grands bis qui demandaient eux aussi un excellent sens de l'équilibre.


Source : « Le sport vélocipédique, les champions français »
www.gallica.bnf.fr/

En 48 heures, il apprend à monter sur un monocycle et il commence lui aussi, grâce aux conseils avisés de Tellier (continuons à l'appeler comme cela, faute de pouvoir lui donner un autre nom), à faire des acrobaties sur son engin. Un marchand de cycle de la banlieue Parisienne qui passait là par hasard, remarque ce gamin à l’agilité extraordinaire et il propose à Albert de venir travailler chez lui à Noisy-le-Sec.

 

Édouard de Perrodil écrit à ce propos : « Tandis qu'à son tour, il se livrait à des exercices fantastiques à la Porte Maillot, un marchand de cycles de Noisy-le-Sec, M. Gauliard, que ses affaires amenaient de ce côté, frappé à la fois de la jeunesse, de l'agilité et en même temps de la vigueur précoce du bambin, lui offrit de le prendre à son service. »

Monsieur Gauliard est un ingénieur, dont on apprend par un article du journal « L'Industrie vélocipédique : organe des fabricants, mécaniciens... » de 1895 qu'il s'applique depuis de nombreuses années à perfectionner la bicyclette et qu'il a notamment créé une machine sans chaîne. En 1895, il dépose également un brevet pour une pompe intégrée dans la tige de selle.

Monsieur Gauliard fabrique spécialement pour Albert Champion, le monocycle avec lequel il réalise son premier exploit.

A douze ans, selon Édouard de Perrodil, lors d'une « épreuve officielle », le jeune Champion accomplit 162 kilomètres en 10 heures sur son monocycle. Cette performance, légèrement supérieure aux meilleures moyennes réalisées par des spécialistes du monocycle comme Tellier ou Durand sur des distances au-delà de cinquante kilomètres, est peu vraisemblable pour un gamin de douze ans, monté sur un engin peu stable et qui surtout, n’est pas conçu pour faire de la vitesse.

Dans la famille Gauliard, la bicyclette ainsi que le monocycle constituent une passion qui se transmet de père en fils. Ainsi on découvre cet entrefilet, dans le journal le « Véloce Sport » du 23 février 1893 :


La présence de ce coureur l'année suivante lors de compétitions locales à Noisy-le-Sec, lieu de résidence de Monsieur Gauliard, rend probable la filiation.

Le travail qui a été proposé à Albert, consiste simplement à faire des acrobaties dans la rue, devant la boutique de Monsieur Gauliard, pour attirer le client et vanter les qualités et la solidité des machines construites par son patron. C'est une pratique commerciale relativement courante à l'époque comme en témoigne l'entrefilet ci dessous.

Pour Albert Champion monter sur un monocycle est un véritable déclic. Il est très vite à l'aise sur cet engin qui fait peur à beaucoup de monde de par son instabilité chronique. Sur son monocycle, c'est un autre homme. Ce n'est plus un gamin chétif et mal habillé que l'on croise et que l'on ne regarde pas. Bien au contraire, lui le petit orphelin en mal d'affection, existe dans le regard des autres. Le sentiment qu'il éprouve alors perché sur son monocycle, en constatant l'admiration dans les yeux de ceux qui l'observent, relève à la fois de la fierté et de la reconnaissance. Il n'est pas encore un grand showman mais être ainsi regardé et applaudi par un public lui donne l'envie de se surpasser et de réussir de nouvelles acrobaties. A sa manière et bien modestement, il vient de découvrir le plaisir d'être sous les feux de la rampe. Par la suite, Albert Champion aura un rapport très particulier avec les spectateurs pour lesquels il cherchera toujours à donner le meilleur de lui même. Le destin est en marche et comme toujours avec Albert tout va aller très vite.

Albert Champion

L’argent ainsi gagné, est utilisé par Albert Champion pour l’achat d’une bicyclette. Une Clément à pneu Dunlop, selon Edouard De Perrodil. A treize ans, il prend sa première licence. Il est intégré dans la catégorie junior qui ne correspond pas à la tranche des 17/18 ans comme cela est le cas aujourd'hui, mais qui regroupe de manière beaucoup plus large, les débutants. Il participe à ses premières courses et il glane immédiatement ses premiers bouquets. C Albert Champion comprend que son avenir passe par la capitale et dès qu’il le peut il se fait embaucher dans une boutique nommée le « Select-Cycle », avenue de Malakoff. L’établissement est tenu par Henri Fol un ancien coursier, très actif à la fin des années 1880 et qui fut notamment champion de tricycle de fond en 1888 et 1890

Après la guerre de 1870, l'engouement pour le vélocipède avait beaucoup faiblit. Il faut attendre la fin des années 1880 avec l'apparition de bicyclette de sûreté (Safety Bicycle) qui va en quelques années supplanter définitivement le grand bi pour que la population s'intéresse de nouveau à ce mode de locomotion. Les stands présentant des bicyclettes lors de l'Exposition universelle de Paris en 1889, ont un grand succès et l'industrie française du cycle connaît un nouvel essor. Les principaux constructeurs (Peugeot, Clément...) installent des magasins dans les beaux quartiers pour séduire une clientèle avant tout bourgeoise. Pour faire face à une mode qui durant de nombreuses années ne faiblit pas, des manèges cyclistes ouvrent un peu partout dans les grandes villes. Cette génération qui finalement est la première à utiliser massivement la bicyclette n'a pas d'aînés en capacité de lui enseigner les rudiments nécessaires à son usage. C'est une clientèle plutôt aisée comportant un nombre relativement important de femmes et qui est prête à payer pour apprendre à faire du vélo. C'est ainsi que les premiers manèges cyclistes sont nés. Son agilité et sa maîtrise technique en font un des instructeurs les plus doués.

Les années qui suivent sont des saisons d’apprentissage, où, celui que l’on ne surnomme pas encore le gosse, travaille et apprend au contact de coureurs souvent beaucoup plus âgés que lui. Henri Fol, son employeur est un des premiers à lui prodiguer de judicieux conseils dans la préparation des sprints et la connaissance de la piste. Il grandit et il progresse très régulièrement.

Au printemps 1895, Albert quitte son job de moniteur chez Fol pour se présenter dans les bureaux de la Compagnie Clément rue de Brunel. Son palmarès amateur lui vaut d'être immédiatement embauché par Adolphe Clément qui a toujours considéré que la meilleure des publicités pour sa marque étaient les victoires acquises par ses coureurs. Outre une machine de compétition dernier cri et un service d'entraînement afin qu'il puisse représenter dignement la marque, on lui propose en complément un emploi dans les ateliers. La rémunération est faible mais Albert n'en espérait pas tant sur le plan logistique et il accepte immédiatement cette offre. A son arrivée dans l'entreprise, Albert est pris en charge par un ancien coureur cycliste, Pierre Tournier. Cet homme fît preuve de beaucoup d'empathie et de compréhension envers Albert lors de son passage dans la maison Clément et entre eux on peux parler d'une amitié sans faille et indéfectible.

Pierre TournierPierre Tournier lui fait partager sa connaissance des vélodromes de la capitale, des trajectoires à prendre pour bien virer et surtout il lui apprend à profiter au mieux de l'aspiration de son service d'entraînement : une triplette. Maintenir sa roue avant à quelques centimètres de la roue arrière de son entraîneur nécessite une vigilance de tous les instants, le moindre écart, la moindre faute d'inattention peuvent au mieux faire perdre de la vitesse au pire provoquer une grave chute. En ce domaine, Albert va très vite faire preuve d'une extraordinaire audace et d'une maestria rare.  Au sein de la Compagnie Clément, il rencontre probablement dès cette époque un autre employé, un journaliste et également ancien cycliste qui deviendra célèbre un peu plus tard : Henri Desgrange. Celui-ci va assez rapidement s'intéresser à la carrière de ce jeune homme qui semble habité d'une confiance inébranlable.

C’est en cette même année, au mois d'avril, qu’Albert décroche sa première victoire significative, lors d’une épreuve de 25 km, au Vélodrome des Arts Libéraux de Paris. Le Vélodrome des Arts Libéraux ou Vélodrome d'Hiver, qui a ouvert ses portes en 1893, posséde une piste couverte de 333 mètres. Grâce aux judicieux conseils de Pierre Tournier, l'anneau en bois du Veld'Hiv n'a bientôt plus de secret pour lui. Ce succès lui ouvre des portes, et il décroche un contrat d’engagement de plusieurs mois, avec appointements fixes au vélodrome de Roubaix.

Albert Champion

Dès cette époque, Albert commence à s'intéresser à la mécanique. Son travail pour Adolphe Clément, lui permet de voir apparaître les premiers tricycles motorisés par l'entreprise De Dion.  Son premier pacer sera un certain Broc, lui aussi ancien coureur et ouvrier chez Clément. Avec Broc aux commandes, Albert bien calé sur sa bicyclette s'offre quelques traversées de Paris à toute vitesse pour rejoindre le vélodrome de la Seine. Construite en 1894, cette piste de 500 mètres en pavés de bois à une longueur suffisante pour qu'il puisse se familiariser sans risque avec le tricycle dont il apprend à profiter au mieux de l'aspiration. Il comprend assez vite que cela peut lui permettre en tant que stayer, de se passer des triplettes ou des quadruplettes utilisées à l'époque. Le tricycle de Dion – Bouton est le premier deux roues motorisé à utiliser des bougies d'allumage. Albert a probablement examiné ce nouveau système avec beaucoup d'intérêt et de curiosité.

Si l'on en croit Albert Champion qui confia son histoire à un journaliste du Sun en 1917, (article paru dans l'édition datée du 7 janvier), c'est Adolphe Clément, le constructeur de cycles, tricycles,  et détenteur pour la France du brevet Dunlop, qui lui permit véritablement de démarrer sa carrière cycliste

«After competting in several amateur events he was bold enough to ask an invitation to enter a professionnal race. The management laughed at him and told him that he had no chance to win against the all star field of Paris. Mr Clément championned the ridiculed cause of his errand boy. His influence was powerful. Albert Champion not only started but he won and broke all world's record ».

«Après avoir couru plusieurs compétitions amateurs, il a eu l'audace de demander une invitation pour participer à une course professionnelle. Les organisateurs se moquaient de lui et ils lui ont dit qu'il n'avait aucune chance de gagner contre toutes les stars des pistes Parisiennes. M. Clément soutint le projet tant brocardé de son garçon de courses. Son influence était importante. Albert Champion non seulement prit le départ, mais il gagna et battit tous les records du monde. »

Certes les choses ne sont pas aussi linéaires et simples que ce qu'il nous raconte mais au-delà des raccourcis, il nous semble important de bien appréhender les propos d'Albert Champion et de comprendre comment il écrit sa légende. Il insiste tout d'abord sur son enfance miséreuse. A treize ans, il est déjà garçon de courses dans Paris pour gagner son pain ce qui renforce l'image de self made man à laquelle il sera très attaché. Sa réussite et son ascension sociale sur le territoire américain s'en trouve ainsi renforcées. Le fameux rêve américain trouve avec lui un exemple parfait. En 1917, quand Albert Champion fait ces confidences à la presse, il est, de par sa participation active à l'effort de guerre, un homme important et respecté aux Etats-Unis.

Dans cette interview, il fait également d'Adolphe Clément , un personnage déterminant dans sa carrière sportive. Albert Champion qui désormais songe à faire des affaires avec le constructeur français, rend hommage à un homme qu'il admire et qu'il prend souvent en exemple. Lors de son passage au sein de la Compagnie Clément, il a beaucoup appris. Il a vu comment un homme  travailleur, organisé et méthodique pouvait construire un empire. Son parcours de vie présente de nombreuses similitudes avec celui de son modèle. Comme Aldophe Clément, il s'est retrouvé très vite orphelin, obligé de trouver un gagne pain pour aider sa famille et comme lui à force d'abnégation, de courage et de travail, il a connu une brillante réussite professionnelle. Comme Adolphe Clément, toute sa vie, Albert Champion fera passer son travail avant sa vie de famille pour assurer le développement de son entreprise.

'un point de vue professionnel, Adolphe Clément demeurera toute sa vie, le modèle d'Albert. Désormais à l'aube de sa carrière sportive, c'est en la personne de Choppy Warburton qu'il va découvrir son père sportif.

2 - Choppy ou la naissance du Champion

Le talent précoce d’Albert Champion, ne passe pas inaperçu. La puissance n'est peut être pas encore là mais le coup de pédale et l'audace extraordinaire du jeune coureur ne pouvait pas échapper  au regard perspicace d'un découvreur de talent comme James Edward « Choppy » Warburton, qui n’était pas qu’un manager sans scrupule.  Personnage haut en couleur, authentique champion de course à pied, Choppy jouit alors d'une grande réputation pour avoir été l'entraîneur de trois coureurs de talent : Jimmy Michael et les frères Thomas et Arthur Linton. Pour lui, la préparation du coureur ne se limite pas à la pratique quotidienne de la bicyclette...

Choppy ne fait pas les choses à la légère et il va même rencontrer Adolphe Clément l'employeur de Champion pour connaître un peu mieux Albert et son comportement au quotidien.

Choppy Warburton a le triste privilège d’être le premier entraîneur suspecté d’avoir causé la mort d’un de ses coureurs, Arthur Linton (officiellement décédé de la fièvre typhoïde) en lui administrant des produits dopants à trop forte dose. Rien n’est aujourd’hui prouvé mais de nombreux faits corroborent jettent le trouble sur les pratiques de Choppy Warburton.

Après la disparition tragique d'Arthur Linton, fin 1896, son ami Jimmy Michael était parti tenter sa chance aux Etats-Unis et l’entraîneur britannique ayant perdu les deux coureurs sur lesquels s’était construit sa réputation, se mit activement à la recherche d'un nouveau poulain susceptible de lui apporter sa part de gloire mais également de substantiels revenus.

Pour un jeune coureur comme Albert Champion être coaché par l’un des entraîneurs les plus réputés de Paris, constituait un grand honneur. Pourtant la première rencontre entre les deux hommes n'est pas aussi facile que Choppy l'espérait. De prime abord Albert est sur ses gardes et il laisse entendre à Choppy qu'il pense qu'il s'est fort bien débrouillé jusqu'à présent et qu'il n'a pas besoin de ses services. Finalement Albert se déclare motivé par la proposition de Choppy mais il est encore mineur et seule sa mère peut accepter. Choppy avec les talents de bonimenteur qu'on lui connaît réussit à la convaincre. Elle demeure malgré tout très sceptique sur les retombées financières que ne manque pas de lui promettre le manager britannique quand il lui assure qu'Albert pourra faire vivre sa famille grâce à ses victoires futures. Magouilleur, tricheur, Choppy possédait bien des défauts mais il avait du flair. Il est absolument convaincu qu'Albert peut devenir une star internationale. Il décide de prendre tout les frais d'entraînement à sa charge avec l'espoir d'obtenir, en peu plus tard, un retour sur investissement

Choppy avait l’œil pour découvrir de jeunes coureurs qu’il estimait avoir un fort potentiel. De part leur jeunesse, leur manque d'expérience et leur faible connaissance du milieu de la piste, ils étaient forcément plus malléables et ils acceptaient sans trop rechigner les charges de travail qu'il leur imposait. A la fois entraîneur et manager, il s'occupait des contrats de ses coureurs, négociaient leurs rémunérations avec les organisateurs et il allait même jusqu'à lancer des défis au nom d'un de ses poulains.

Si ses méthodes d’entraînement sont fort éloignées de ce qui se pratique aujourd’hui, Choppy passe alors pour un homme compétent et exigeant qui demande beaucoup de travail à ses recrues. Il fait pratiquer  à ses poulains de nombreux exercices afin d'acquérir, en même temps, de la force, de la résistance et surtout de la souplesse. De la musculation, du gainage musculaire, des assouplissements entrecoupés de séances de massage constituent la base du travail effectué par Champion en dehors de l’entraînement à bicyclette. Ces techniques qui constituent une base simple mais efficace pour entretenir la condition physique n'allaient pas de soi à l'époque et beaucoup d'autres coureurs ne les n'appliquaient pas, se contentant de trucs et de méthodes totalement empiriques. La méconnaissance des effets néfastes de l'alcool et du tabac ainsi que la quasi absence de notions de diététique sont probablement les plus importantes différences avec notre époque.

Albert Champion

Choppy lui impose une discipline de fer. Il lui apprend la souffrance et  le dépassement de soi. A force de travail, Albert appréhende mieux son corps et il sait trouver les ressources pour repousser toujours plus loin, ses limites Choppy est un véritable meneur d'homme capable de forger une mentalité de gagneur dans l'esprit de ses coureurs. Choppy connaît parfaitement  les faiblesses de la nature humaine, alors pour que le programme d'exercices qu'il a prévu, soit respecté à la lettre et pour préparer au mieux mentalement Albert, il l'héberge à son domicile. Quand il est en France, Choppy Warburton demeure 19 avenue Le Boucher à Neuilly sur Seine tout près du bois de Boulogne. A vivre ainsi en permanence avec son poulain, il modèle non seulement son corps mais aussi son esprit. Sans jeu de mot, il en fait un champion, un gagneur.

Depuis la mort d’Arthur Linton, les rumeurs sur le dopage pratiqué par Choppy s’étaient amplifiées. Les fameuses petites fioles au contenu mystérieux qu'il donnait régulièrement à ses coureurs  étaient l'objet de nombreuses supputations. Dans cette atmosphère lourde de suspicion, un reporter du Journal de la Jeunesse interrogea Albert Champion sur ce sujet. Si les réponses apportées par Champion, qui n'a alors que dix neufs ans, démentent sans surprise ces accusations, mais pouvait-il en être autrement, l'article vaut surtout par les détails qu'il apporte sur l'entraînement concocté par Choppy.

Journal de la jeunesse, janvier-juin 1897
http://gallica.bnf.fr/

Choppy a compris que pour progresser sur la piste, un coureur de demi-fond ne doit pas négliger l'entraînement sur route et en dehors des périodes de compétition, il institue une longue sortie dominicale. Chaque dimanche, qu'il vente ou qu'il pleuve, il fait parcourir à Albert Champion, la distance de Paris à Orléans soit environ 160 kilomètres. Après avoir assisté au départ de son protégé, il prenait tranquillement le train et il allait l'attendre à 13 heures devant la gare d'Orléans. Albert n'avait aucun sou en poche et Choppy était intraitable sur ce point. Albert devait se débrouiller seul, uniquement avec ce que son entraîneur lui avait mis dans son maillot : une bouteille de thé et deux sandwiches. A l'arrivée Choppy l'attendait avec du pain, du jambon, du fromage et du lait. Albert mettait environ 6 heures pour effectuer le parcours.

Comme Jimmy Michael ou Tom Linton, Albert  Champion est un athlète de petit gabarit, fin et doté d’une souplesse remarquable. Il mesure 1 mètre 67 et pèse 60 kilos. Cette petite taille est un véritable atout pour un stayer qui pour aller très vite à besoin de se protéger derrière son service d’entraînement et obtenir ainsi le maximum d’aspiration.

Voici le portrait du jeune Albert Champion qu’en fait le journaliste Charles Ravaud dans le journal « La pédale » en 1927.

« Un tout jeune gosse qui n’a pas dix-sept-ans, tout blond, tout frisé, le nez en l’air comme un vrai Parisien qu’il était, gavroche comme pas un, la frimousse décidée avec cela, vif adroit comme un singe, plein d’ambition et qui semblait avoir du vif-argent dans les veine.
Choppy le recommande à tout le monde et déclare « urbi et orbi » qu'il sera un as comme Michael, qui vient de le quitter et de partir pour l'Amérique.
Le gosse est merveilleux. On voit bientôt derrière les triplettes et les quadruplettes un démon qui fonce comme une torpille et que nul ne peut plus vaincre pendant un long moment. Il ne connaît que des victoires. Plus un stayer ne tient contre lui. Des vieux de la vieille comme Bouhours, comme Baugé, comme Huret lui-même, ne peuvent tenir le coup contre ce catapulte qui ne connaît plus ses moyens et se montre de plus en plus homme de classe.
Il est la coqueluche des Parisiens… »

Si le talent précoce d'Albert séduit déjà certains journalistes sportifs, le jeune homme connaît aussi des succès amoureux. Il rencontre dans le courant de l'année 1896 celle qui sera son premier grand amour : Julie Elisa Delpuech. Fille d'un marchand de vin aisé, la jeune femme que tous le monde appelle Elise, est née dans le 17ème arrondissement de Paris, le 2 décembre 1876 et elle est donc son aîné d'un an. C'est en effectuant son travail de livraison pour la maison Clément qu'il la voit pour la première fois dans la boutique que tiennent ses parents, boulevard des Batignolles. Comme à chaque fois qu'il décide vraiment quelque chose, Albert est d'une ténacité rare. Elise lui plaît et à l'issue d'une cour assidue il finit par obtenir sa main. Albert n'a pas de métier, pas de patrimoine et pour le moment ses rentrées d'argent sont irrégulières et aléatoires, il n'est donc pas l'époux idéal dont pourraient rêver ses futurs beaux parents. Pourtant Albert croit fermement à son destin et il persuade Elise qu'avant de l'épouser, il doit d'abord se consacrer à sa carrière afin de pouvoir lui offrir une situation digne d'elle.

Pour dynamiser la carrière d'Albert et faire de lui un stayer reconnu, il lui faut désormais un succès probant face à des ténors du demi-fond. Choppy qui a, après une longue discussion avec Marie Blanche Carpentier a obtenu son accord, emmène Albert à Berlin pour courir. Ce voyage hors de France est le tout premier pour Albert qui n'a jusqu'alors jamais quitté la région Parisienne en dehors du contrat qu'il a décroché au vélodrome de Roubaix. Le train, l'hôtel, les applaudissements du public après sa victoire lors d'une épreuve de 50 kilomètres, c'est la découverte d'une autre vie.

Après être allé courir avec succès à Berlin à la fin de l'année 1896, en janvier 1897 Albert Champion se rend à Londres, pour y disputer plusieurs épreuves contre Amélie Le Gall plus connue sous le surnom de Mademoiselle Lisette.

Lisette - Albert Champion

Amélie Le Gall, qui est considérée alors comme la reine du sprint, est elle aussi entraînée par Choppy. Celui-ci décide de faire les choses en grand et il loue The Royal Aquarium Track pour accueillir les duels entre ses deux poulains. Ce spectacle car c'est bien d'un spectacle dont il s'agit et non pas une véritable course est organisé par Choppy Warburton, pour gagner de l'argent. Choppy sait fort bien que la NCU (National Cyclist Union), ancêtre de la fédération britannique de cyclisme considère que courir pour de l'argent n'est pas admissible. Cette attitude entache fortement la réputation d'un sport qui doit rester une affaire de gentlemen et d'amateurs au sens noble du terme. La Fédération ne voit pas non plus d'un très bon œil, l'organisation d'un duel entre un homme et une femme. Choppy Warburton est conscient des risques qu'Albert et lui encourent mais l'appât du gain, le pousse à passer outre. The Royal Aquarium Track est un vélodrome construit en 1895. Il est équipé d'une piste de bois d'un dixième de mile (160,9 mètres). D'un point de vue sportif l’événement est sans intérêt. Albert gagne ses duels contre Mademoiselle Lisette avec une aisance dérisoire y compris lors d'une épreuve où il lui a été imposé un handicap de deux miles sur les 20 à couvrir. Finalement les Londoniens ne sont pas dupes de cette mascarade et le gala n'est pas du tout le succès financier espéré par Choppy. Alors qu'il demeure très populaire en France, les affaires de dopage ont complètement ternies sont images en Angleterre où désormais il n'est plus du tout apprécié. Le Véloce-sport dans son édition du 21 janvier 1897 donne un commentaire acerbe de l'aventure Londonienne de Warburton : 
                                              
« Le bénéfice de Choppy s'est terminé en queue de poisson et, si le vieil entraîneur en a été réduit à compter ses amis aux nombres des billets vendus en sa faveur, il doit commencer à croire qu'il ne lui en reste pas beaucoup en Angleterre. »

Comme « prévu » cette incursion sur le sol Britannique, vaut à Albert, une suspension momentanée de la part de la NCU qui lui interdit de courir sur le sol Britannique durant plusieurs mois. - L'histoire ne nous dit pas si Mademoiselle Lisette, elle aussi cycliste professionnelle fût également suspendue par la NCU.

De retour en France, Choppy et Albert préparent activement une épreuve capitale dans la carrière du jeune stayer. Le 24 janvier 1897 se déroule au Vélodrome d'Hiver la course des quatre gosses. Cette épreuve est présentée et médiatisée comme étant un championnat permettant de désigner le meilleur espoir français dans les épreuves de demi-fond. C'est un événement sportif d'une telle importance que le journal « La Presse » en date du lundi 25 janvier en fait sa une avec le bandeau 

« LA COURSE DES QUATRE GOSSES - RESULTATS »

Albert ChampionAlbert Champion

La course tire son nom à la fois de la jeunesse et de la petite taille des prétendants. Leurs visages adolescents justifient ce qualificatif mais les performances de chacun les classent déjà parmi les meilleurs coureurs français de la discipline. Les quatre gosses opposés lors de cette course de 50 km peuvent être considérés comme les meilleurs espoirs français de la piste. Il s'agit de Collomb, Pierre Lartigue, Edouard-Henri Taylor et Albert Champion. Cette « sélection » ne s'appuie sur aucun classement officiel et elle est totalement subjective. Le visage poupin de ces quatre jeunes coureurs a probablement donné à l'organisateur l'idée d'organiser une telle épreuve qui grâce à ce slogan accrocheur a attiré un nombreux public.

Albert Champion est alors mineur et pour l’entraîner et l'inscrire aux courses, Choppy a d'abord du obtenir l'accord de Marie Champion, la mère d'Albert. Ses 3 frères Louis, Prosper, Henri et sa petite sœur Elise assistent avec leur mère à la course des gosses.

Albert est entraîné par la triplette des frères Jallu qui jouissent alors d'une excellente réputation dans le milieu et par une seconde équipe composé de Cabaillot Batiste et Florillo ainsi que par deux quadruplettes anglaises. En tête dès le cinquième tour, Albert Champion se débarrasse très vite de Collomb et de Edouard-Henri Taylor pourtant 3ème du championnat de France de demi-fond l'année précédente. Seul Lartigue s'accroche un long moment avant de perdre pied au 36ème kilomètre. Finalement Albert triomphe avec deux tours d'avance sur Lartigue et cinq sur Taylor. Collomb termine beaucoup plus loin. Les machines utilisées par Albert et son service d'entraînement sont de la marque Clément qui obtient elle aussi une belle publicité.

A cette occasion, Albert bat le record de l'heure du vélodrome en réussissant 47,398 kilomètres. L'ancien record de 47,193 kilomètres dans l'heure était détenu par Emile Bouhours. Albert établit également le record sur la distance des 50 km en 1 heure 3 minutes, 11 secondes et 3/5. Cette superbe victoire lui rapporte enfin la coquette somme pour l'époque de 1000 francs ce qui achève de convaincre sa mère de l'intérêt de ce métier.

Après la magnifique victoire d'Albert dans la course des gosses, Choppy entend désormais profiter de la réputation naissante d'Albert auprès du grand public pour gagner de l'argent. Les cachets que désormais Albert est en droit d'exiger, ne suffise pas à ses ambitions alors il décide de tenter un gros coup et il lance un défi au nom de Champion. Le vainqueur du duel empochera la somme de 2500 francs, ce qui correspond à un peu plus de 9670 euros de 2015. Ce fonctionnement peut surprendre aujourd'hui car il ne correspond pas à notre conception du cyclisme de compétition ; pourtant il  n'est pas rare à cette époque où sport et spectacle ne sont pas encore totalement séparés.

 

La suspension qui frappe Albert et Choppy en Angleterre, ne les dérangent pas. Choppy possède d'excellents relations avec les organisateurs de meetings allemands et il organise pour Albert une tournée dans les vélodromes d'hiver du pays. Durant les mois de février et mars 1897, Albert, ses entraîneurs et Choppy passent par Berlin, Dresde, Hanovre, Leipzig, Cologne, Hambourg, Francfort… Albert  remporte de nombreux succès et gagne suffisamment d'argent pour que l'équipe voyage en première classe et fréquente des hôtels de qualité.

Le 28 mars 1897, Albert affronte sur un match de 100 kilomètres le très populaire Constant Huret. Celui-ci, de huit ans l'aîné de Champion, grâce à ses victoires au Bol d'Or (course de 24 heures) et à de nombreux records du monde obtenus dans des épreuves de fond est une vedette adulée du public parisien. Albert, du haut de ses 19 ans ne songe qu'à une chose : la victoire. Il sait qu'en détrônant Constant Huret, il pourra définitivement changer de statut aux yeux du public. Hélas pour lui, le déroulement catastrophique de l'épreuve va lui montrer qu'il ne suffit pas d'être le plus fort et de gagner pour emporter l'adhésion des spectateurs. Après un début de course au coude à coude, Albert  prend la tête un peu avant le dixième kilomètre. Au vingtième kilomètre, il possède une cinquantaine de mètres d'avance sur son adversaire. Constant Huret qui n'est à l'aise que sur de très longues distances, commence alors à revenir sur Champion, quand sa quadruplette tombe dans un virage. Constant Huret ne peut éviter la chute et il culbute par dessus ses entraîneurs. Il se relève immédiatement et reprend la course tout en se plaignant de vives douleurs. Albert Champion qui a continué à son rythme, a désormais deux tours d'avance. Le public qui lui reproche de ne pas s'être arrêté quand Huret est tombé, siffle, hurle et lui jette des programmes, des pièces de monnaie et même d'autres projectiles. Huret qui a changé de machine à plusieurs reprises sans jamais retrouver le rythme, décide d'abandonner. Champion sous les invectives du public en fait de même et il rejoint son adversaire dans le quartier des coureurs. Finalement les organisateurs réussissent à convaincre les deux hommes de repartir et de terminer la course. Albert choqué par ce qu'il vient de subir, n'a plus la tête dans la course. Il a suffisamment d'avance pour être sur de remporter la victoire alors il se laisse doubler à plusieurs reprises en espérant regagner ainsi l'estime du public. Malgré cette ambiance déplorable, Albert réalise 45 kilomètres 700 dans l'heure. En cette fin de 19ème siècle, il ne fait pas bon de battre le chouchou du public Parisien. L'anglais Charles Frederick Barden avait déjà connu le 10 janvier 1897, une réaction semblable du public lors de son match contre Huret. Celui-ci était alors hors de forme et il fut battu sèchement par Barden mais une partie du public cru que des manœuvres répréhensibles des entraîneurs anglais étaient à l'origine de la piteuse défaite de Huret. L'équipage de Barden fut alors victime de huées de sifflet et de jets de pierres.

En juin de la même année, Huret et Champion qui ont sympathisé depuis leur première rencontre, s'affrontent à nouveau, cette fois ci sur la distance de 50 miles. Doté d'un service d'entraînement quelque peu déficient, Constant Huret est à nouveau battu. Il termine à 1 tour et demi de Champion mais cette fois ci les deux hommes ont la joie, d'être tous les deux, chaleureusement applaudi par le public. Le journaliste du Véloce Sport qui relate l’événement ne croit pourtant pas en Albert qu'il considère comme un coureur quelconque :  «  Mais ce gamin, trop grêle et trop peu musclé, ne sera jamais de la taille des Tom Linton et des Stocks. »

Durant ce même mois de juin, la presse se fait l'écho d'une brouille et même d'une possible rupture entre Choppy et Albert Champion. Selon cette rumeur, Albert Champion aurait désormais l'intention de changer d'entraîneur et de travailler avec Jallu l'aîné. Vincent Jallu et son frère Henry sont des entraîneurs réputés et recherchés par les meilleurs stayers. Anciens coureurs de vitesse, ils ont essentiellement brillé en tandem. Associés à un troisième homme, ils forment une triplette remarquable d'efficacité. Quand les premiers tandems électriques ont fait leur apparition en course, ils furent parmi les premiers à s'y adapter avec succès. Engagés en 1896 par le manager et ancien coureur américain Tom Eck pour emmener le stayer J.-S. Johnson dans ses tentatives de records, ils sont partis quelques mois aux Etats Unis avant de revenir en France ou en 1897 ont les retrouvent comme  entraîneurs attitrés d'Albert Champion.

Il y a une grande différence entre le métier de pacer (littéralement celui qui fait le train) et celui de manager et il ne semble pas que les frères Jallu aient un jour l'envie de franchir le Rubicon.

Albert Champion

Champion interrogé par le Véloce Sport, ne nie pas les dissensions qui existent entre Choppy et lui. La cause, selon lui, de cette brouille serait l'indifférence de Choppy à son égard. A bien y réfléchir tout cela ressemble plus à une crise de jalousie d'un adolescent qui n'est pas sur de lui et qui a grand besoin d'être rassuré. Il est difficile d'aller plus loin et d'étayer réellement cette hypothèse car les sources relatives à l’événement ne nous en disent pas plus. Notons simplement que le fait qu'Albert se sente blessé par le désintérêt, probablement de façade, montré par Choppy est une réaction affective qui reflète le profond attachement que lui porte Albert. En Choppy, il a trouvé le père « spirituel » qui lui manquait pour s'épanouir et tracer sa route. Il ne souhaite pas que Choppy s'occupe d'un autre coureur que lui. La brouille sera vite oubliée et au mois d'octobre, au moment où la saison d'été s'achève, les deux hommes décident d'un commun accord de poursuivre leur collaboration la saison suivante mais hélas le sort allait en décider autrement.

Malade du cœur, de plus en plus fatigué, Choppy regagne son domicile londonien de Wood Green où il décède dans la misère, le 17 Décembre 1897 emportant avec lui, le secret de ses petites fioles mystérieuses. Il venait tout juste d'avoir 52 ans.

Les causes réelles de sa mort ne sont pas connues néanmoins, là encore, certains éléments peuvent laisser à penser qu'il fut victime de ses fameux cocktails qu’il buvait lui aussi régulièrement et qui, pour autant qu’ils aient eu une réelle efficacité sur la piste ce qui reste à prouver, étaient de véritables poisons pour qui les consommaient régulièrement.

Qu’a-t-il apporté réellement à Albert Champion, coureur doué, à la maturité précoce. Champion avec les conseils avisés et patient d’un entraîneur, désireux de construire une carrière dans la durée et non pas de gagner rapidement le plus d’argent possible, aurait peut être connu une autre carrière sportive. Surnommé le gosse, à cause de son visage d’éternel adolescent, il figure, à tout juste 19 ans, parmi les meilleurs coureurs du monde, dès qu’il s’agit de rouler très vite derrière entraîneur, mais son unique et majestueuse incursion sur la route en 1899, laisse à penser qu'il aurait peut être pu devenir un très grand routier. Au contact de Choppy, il a apprit qu'il fallait souffrir pour progresser. Il a acquit de la rigueur, de réelles notions d’entraînement et un mental de gagneur, mais aussi peut être le goût pour l’argent facile, les acclamations du public. Choppy connaissait sur le bout des doigts la plupart des pistes européennes. Le fonctionnement des courses de fond et de demi-fond n'avait plus de secret pour lui. Au cours de l'année qu'ils ont passé ensemble, il lui a inculqué de sérieuses notions d’aérodynamisme, le sens des trajectoires ainsi que de nombreuses astuces pour tirer le meilleur parti des différents systèmes d’entraînement et pour éviter les pièges de certaines pistes. Albert a t-il également goûté et utilisé les produits miracles des fameuses fioles de Choppy, il est impossible de l'affirmer avec certitude. La période pourant brève où Albert a travaillé sous la direction de Choppy est en tout cas un moment de sa vie qu’il ne reniera jamais. Bien au contraire, il affirmera toujours haut et fort, malgré toutes les rumeurs peu flatteuses entourant le sulfureux entraîneur, que c’est Choppy qui lui a le plus apporté tout au long de sa carrière y compris en tant que motocycliste. La reconnaissance indéfectible qu'Albert Champion aura toute sa vie pour Choppy marque également un trait important de son caractère. Champion est un homme extrèmement fidèle en amitié et pour lui ce mot a un sens fort. Ceux à qui il accorda sa confiance demeurèrent souvent longtemps à ses cotés. Il n'hésita jamais à leur confier des postes importants au sein de sa société pour leur offrir une situation matérielle confortable comme ce fut le cas pour Basil de Guichard, Albert Schmitt ou Pierre Tournier..

« Peu importe ce qu'un homme est, il est seulement aussi fort que la somme de souffrance, qu'il est capable de supporter, donc je pense aujourd'hui que Choppy a fait beaucoup pour moi, non seulement à cet égard, mais aussi en m' instruisant sur l'importance de l' entraînement physique, car, comme le dit le vieil adage, vous ne pouvez pas être fort mentalement si vous n'êtes pas en bonne condition physique. »

La photo ci-dessous reflète finalement assez bien les sentiments qu’éprouvait Albert Champion vis-à-vis de Choppy. Il a la main droite posée sur l’épaule de son entraîneur, geste qui traduit son affection, sa confiance et sa reconnaissance envers ce père de substitution à qui il doit son brillant début de carrière et les perspectives d’une vie nouvelle sous les feux de la rampe.

Albert Champion

Cet amour filial pour Choppy on le retrouve intact vingt ans plus tard dans l'article paru le 6 janvier 1917, dans le journal « The Sun » :

« Sometimes when a baffling commercial problem demands solution, he wishes that Choppy were beside him, small flask in hand, to give him a drink of that mysterious and magic fluid that his rivals of bicycle racing days secretly believed but never openly admitted endowed him with superhuman powers of strengh and endurance. Warburton voiced two axioms :
« No lead is too great to be overcom » and « You can't win unless you think you can » Choppy Warburton did more than make Albert Champion the middle distance bicycle champion of France. He moulded character. He taught his pupil the value of physical perfection and clean living. He developped Champion into a fighter , putting the courage of the lion and the tenacity of the bulldog in his heart. »

«Parfois, quand un problème commercial embarrassant exige une solution, il souhaite que Choppy soit à côté de lui, un petit flacon à la main, pour lui donner un verre de ce fluide mystérieux et magique que ses rivaux du temps où il faisait des courses sur piste, croyaient secrètement, sans jamais l'admettre ouvertement, qu'il lui donnait des pouvoirs surhumains de force et d'endurance. Warburton a exprimé deux axiomes : «Aucune victoire n'est trop grande pour être surmontée» et «Tu ne peux pas gagner si tu ne crois pas que tu peux le faire» Choppy Warburton fit plus que permettre à Albert Champion d'être le champion Français du demi-fond. Il a forgé son caractère. Il a enseigné à son élève la valeur de la perfection physique et d'une vie saine. Il a formé Champion comme un combattant, mettant le courage du lion et la ténacité du bulldog dans son cœur. »

                                                          NOTES

Paul Weil, in « Le véloce Sport », N° 39, 25 septembre 1890

Edouard de Perrodil « Vélo! Toro! », Paris-Madrid à bicyclette en 1893, Illustrations d'Henri Farman, Edition du Pas de l'Oiseau, 2006

« Le Rappel », 23 juin 1894 in www.gallica.bnf.fr/

« A. Champion, Ses victoires, Ses aventures, Son voyage en Amérique » Edouard de Perrodil, collection : Les étoiles de la piste, Stayers, 1904,

« L'Industrie vélocipédique : organe des fabricants, mécaniciens... » de 1895, pages 107 et 171

« Les champions français » E. Gendry (G. De Moncontour), page 159 à 169

Pierre Tournier fut par la suite manager du pistard américain Floyd MacFarland et on le retrouve en charge du service d'entraînement du champion de France Alavoine lors de Bordeaux-Paris-1921, cf Journal « Le Rappel » édition du 21 mai 1921

Le Véloce Sport, 28 octobre 1896, www.gallica.fr

Coup de chapeau consacré à Adolphe Clément, (www.lepetitbraquet.fr)
Coup de chapeau consacré à Choppy Warburton, (www.lepetitbraquet.fr)

Charles Ravaud, journaliste spécialiste du cyclisme dans le journal « L'Auto », rédacteur en chef de « la pédale »,membre du Vélo-Club de Paris, auteur de « Mémoires d’un six-daysman, Maurice Brocco ».

« The Fast Time of Albert Champion »Peter Nye, p 67

Archives municipales de la ville de Paris, http://canadp-archivesenligne.paris.fr/. Acte de naissance daté du 4 décembre. Julie Elisa Delpuech née de Bernard Célestin Delpuech, 33 ans et Marie Pauline Paran, 33 ans

« Le Véloce-sport : organe de la vélocipédie française » 21 janvier 1897. Le journaliste à propos de la suspension de Champion, ajoute ce petit commentaire « C'était payer un peu cher le plaisir de s'exhiber à l'Aquarium devant un très maigre public ».
Source :http://www.insee.fr/ Conversion francs de 1901 en euros de 2015
« Le Véloce-sport : organe de la vélocipédie française » 1er avril 1897
« Les Rois du cycle, Comment sont devenus champions Bourrillon, Cordang, Huret, Jacquelin, Morin, Protin. » Victor Breyer et Robert Coquelle,.Paris, Brocheroux éditeur 1898.

Le Véloce Sport » édition du 10 juin 1897

Le Véloce Sport » édition du 10 juin 1897
« The Fast Time of Albert Champion »Peter Nye, p 67, traduction de l'auteur

The Sun Sunday, 7 janvier 1917, « Big Spark Plug Maker Was Once a Bicycle Hero », traduction de l'auteur.

Albert Champion
Chapitre I-II

 


 
 
     

 

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